Justice

Habré à mots couverts dans la bouche Bandoum Bandjim

Hissène Habré est jugé pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et torture © Captures d'écran/RTS

L'ancien président tchadien ne se débat plus, ses partisans sont moins nombreux dans la salle. Et l'émotion des débuts du procès est retombée. Les 22 et 23 septembre, les juges ont pourtant entendu le témoignage crucial d'un ancien membre de sa police politique.

Il en sait long mais il en dit peu. « Ce à quoi j’ai assisté, ce que j’ai été amené à faire, a troublé ma conscience », déclare-t-il en préambule à son interrogatoire devant la cour d’assises des Chambres africaines extraordinaires, qui l’a entendu à Dakar les 22 et 23 septembre. Mais lorsqu’il s’agit d’invoquer les fantômes qui hantent sa mémoire depuis trente-deux ans, Bandoum Bandjim élude, se contentant de décrire sommairement les « conditions inhumaines » de détention qui avaient cours dans les geôles de fortune supervisées, à N’Djamena, par la police politique de Hissène Habré.

Bandoum Bandjim, un simple bureaucrate ?

Considéré comme un témoin clé de l’accusation, ce Tchadien de 61 ans, exilé en France depuis 1989, est aussi un homme ambigu, soumis au tumulte d’un passé qui ne passe pas. De 1983 à 1989, il a officié dans le saint des saints de l’appareil répressif mis en place par Habré : la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), chargée des basses œuvres du régime et directement rattachée à l’ancien président.

Dans un Tchad soumis aux visées expansionnistes de la Libye, où des factions rebelles essaimaient du nord au sud, la DDS était chargée de l’épuration politique et ethnique d’une présumée 5e colonne, sans s’embarrasser de preuves ni de procédures judiciaires. Arrestations sans mobile, détentions arbitraires, actes de torture, exécutions sommaires, massacres de grande ampleur… Trapu, le visage rond et le regard éteint, Bandoum Bandjim affirme être resté en lisière de cette sordide épuration. Il en assume toutefois sa part de responsabilité : « Je n’ai pas été à la hauteur des valeurs que mes parents m’ont inculquées. »

Si ce gestionnaire d’immeubles en région parisienne est présent, ce 22 septembre, devant le juge burkinabè Gberdao Gustave Kam et ses deux assesseurs sénégalais, c’est en raison d’une promesse faite à son fils. « J’ai quitté le Tchad juste après sa naissance, je ne l’ai pas vu grandir. » Quatorze ans plus tard, après l’avoir rejoint en France, l’adolescent le questionne. Au Tchad, pendant son enfance, il a vu sa mère prise à partie, harcelée et même blessée à la jambe par une arme à feu. Il a compris que le rôle prêté à son père sous le règne de Hissène Habré n’avait rien de reluisant. En 1992, une commission d’enquête tchadienne n’avait-elle pas inscrit son nom parmi les tortionnaires les plus redoutés ?

Capture d'écran/RTS

Capture d’écran/RTS

« Est-ce que tu as tué des gens ? » l’interroge son rejeton. « Un jour je témoignerai devant la justice et tu sauras ce que j’ai fait », lui a-t-il répondu. Son fils devait l’accompagner à Dakar, fin juillet, pour l’entendre livrer sa vérité. Le report du procès jusqu’au début septembre a fait capoter le projet.

À la barre, Bandoum Bandjim raconte l’itinéraire d’un ancien gendarme originaire du sud du Tchad, qui intègre, en décembre 1982, six mois après l’accession au pouvoir de Hissène Habré, la Brigade spéciale d’intervention rapide (BSIR) – bras armé de la DDS. Placé au cœur de l’appareil répressif du régime, Bandjim se dépeint néanmoins comme un simple bureaucrate. « Je devais photocopier les procès-verbaux d’audition des prisonniers et recenser les nouveaux détenus arrêtés chaque nuit, afin de dresser un rapport quotidien. »

A-t-il lui-même torturé ? Le témoin le conteste. Il pouvait seulement entendre « les cris des prisonniers qu’on torture »

En septembre 1983, ses origines sudistes lui valent d’être intégré à une délégation chargée de dialoguer avec les Codos, des rebelles hostiles au nouveau pouvoir dans le sud du pays. En marge des négociations, N’Djamena dépêche sur place une soldatesque sans états d’âme qui a pour mission de mater l’insurrection. « Les militaires considéraient les villageois comme des complices des rebelles », relate Bandjim, évoquant sans s’étendre les arrestations et les razzias. En 1984, à la ferme de Déli, les forces armées tchadiennes passent par les armes plusieurs centaines d’hommes pourtant prêts à se rallier. Bandoum Bandjim a-til des choses à dire à ce sujet ? « Je n’étais pas sur place », esquive-t-il.

Après cette mission, il est affecté dans la capitale, à la DDS. Ses quatre décrets de nomination successifs, à différents grades, sont signés de la main de Hissène Habré. À l’en croire, malgré ses nouvelles fonctions de chef de service dans une police politique consacrée à la répression la plus sauvage, il continue à s’occuper de paperasse. Tout au plus concède-t-il avoir procédé à des arrestations. Le procureur général insiste. A-t-il lui-même torturé ? Le témoin le conteste. Il pouvait seulement entendre « les cris des prisonniers qu’on torture ». À peine nourris, jamais soignés, soumis à la promiscuité et à une chaleur étouffante, ils tombaient comme des mouches. « On voyait la mort dans leurs yeux », admet Bandjim, qui se rendait régulièrement dans les cellules-mouroirs où ses collègues de la DDS venaient, à intervalles réguliers, chercher les prisonniers dont la fiche avait été annotée d’un « E ». « E » pour « Exécution ».

Le témoignage d’un gendarme discipliné

Sa mémoire est impressionnante. Parfois trop. Aux questions du parquet général ou des avocats de la partie civile, Bandoum Bandjim répond tel un bureaucrate appliqué, rectifiant les dates, les noms de ses collègues ou des localités parcourues, dont il se souvient, trente ans plus tard, avec une précision de métronome. Mais il omet de décrire son quotidien pendant ces années noires où ses collègues de travail torturaient et exécutaient indistinctement tous ceux dont la paranoïa du régime avait scellé le sort.

À sa décharge, l’interrogatoire est mené maladroitement. Les questions du parquet général et de la partie civile restent superficielles, morcelées, insuffisamment structurées. À trop vouloir le faire parler de Hissène Habré, avec lequel il n’a eu aucune relation directe, à trop le questionner sur des faits dont il n’a pas été le témoin, les représentants de l’accusation et des victimes en oublient d’inciter ce gendarme discipliné à relater de l’intérieur le fonctionnement de la DDS.

Capture d'écran/RTS

Capture d’écran/RTS

Membre du collectif d’avocats qui représente les victimes du régime Habré, William Bourdon remettra, tardivement, Bandoum Bandjim sur les rails d’un témoignage plus percutant, mais l’homme gardera pour lui ses secrets. Il concédera seulement avoir assisté, incidemment, à une séance de torture commise par l’un de ses collègues sur une victime qui doit comparaître prochainement devant la cour. Ginette Ngarbaye prétend qu’il fut son bourreau, mais Bandjim se dépeint en simple spectateur de la séance. Un avocat de Hissène Habré demandera au président de le retenir à Dakar afin d’être confronté ultérieurement à son accusatrice.

Les tortures ? Il n’y a pas participé

Au final, le bilan du seul témoignage de l’intérieur que l’on entendra lors du procès reste mince. Négociateur dans le sud du pays, il n’a rien à dire sur la répression des Codos lors du « septembre noir », en 1984. Pas d’avantage sur la répression contre les Hadjeraïs (1987) ou les Zaghawas (1989), puisque Bandoum est tombé gravement malade en 1987 et a fait défection jusqu’en 1989, avant de subir lui-même une incarcération de plusieurs mois dans l’une des prisons de la DDS. Les tortures ? Il n’y a pas participé. Le rôle de Habré dans l’organisation de la répression ? Il n’en est qu’un témoin indirect, se bornant à indiquer que, « chaque matin, le directeur de la DDS allait voir le président » pour lui rendre compte des arrestations, des aveux récoltés et des décès parmi les prisonniers.

À trois mètres de lui, pendant ces deux journées, l’ancien président est resté de marbre. « Avez-vous quelque chose à dire à Hissène Habré ? » interroge Me Bourdon. « Ce que je lui demande, c’est de parler. Le Tchad a besoin de ça pour tourner la page. Je lui demande de prendre ses responsabilités et de parler. »


Un accusé égal à lui-même

Depuis sa comparution forcée, le 7 septembre, lorsque quatre colosses des Éléments pénitentiaires d’intervention avaient dû le ceinturer sur son fauteuil pendant plus d’une heure, l’homme s’est assagi. Face à l’intransigeance du président Kam, Hissène Habré s’est résolu à assister à son procès et à garder pour lui ses invectives contre une justice qu’il qualifie d’impérialiste. Mais sa présence n’est que de façade.

Rémi Carayol/J.A.

Rémi Carayol/J.A.

Impassible et silencieux, l’ancien homme fort de N’Djamena est semblable à une statue de cire. Assis sur un fauteuil au premier rang, invariablement vêtu de blanc, il subit, imperturbable, le défilé des experts et des témoins venus détailler les crimes commis sous son règne.

Derrière lui, dans la salle clairsemée, une dizaine de fidèles se retrouvent chaque jour aux trois premiers rangs. À la fin de l’audience, lorsqu’on raccompagne l’accusé, ils se lèvent et l’applaudissent en silence. Hissène Habré, entouré de gardes pénitentiaires, leur adresse un bref salut, le poing levé. Et l’on croit alors deviner, derrière le turban et les lunettes aux verres fumés qui mangent son visage, que cette furtive ovation lui arrache un sourire.

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