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Cinéma : « N.W.A Straight Outta Compton », la rime insolente

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Mis à jour le 15 septembre 2015 à 09h10
En 1988, la presse qualifie N.W.A de « groupe le plus dangereux du monde ».

En 1988, la presse qualifie N.W.A de « groupe le plus dangereux du monde ». © DR

Véritable succès commercial aux États-Unis, le long-métrage consacré au légendaire groupe de rap Niggaz With Attitude est aussi un manifeste politique réussi.

C’est une belle surprise. Avec 148 millions de dollars (131 millions d’euros) engrangés en quinze jours après sa sortie aux États-Unis, le succès cinématographique de ces temps-ci n’est pas un énième film apocalyptique ni même le dernier volet de Mission impossible, mais la success-story des N.W.A (Niggaz With Attitude), cinq jeunes rappeurs africains-américains qui ont bouleversé l’histoire du hip-hop au milieu des années 1980 à Los Angeles. L’action de N.W.A Straight Outta Compton se déroule à Compton, quartier noir défavorisé, où les gangs se livrent une guerre meurtrière, entre Bloods et Crips, pour le contrôle du trafic de drogue.

Ce biopic réalisé par Felix Gary Gray (Friday, Le Négociateur ou encore Be Cool) et coproduit par Universal, Dr. Dre et Ice Cube ne surprend pas par sa structure narrative. Répondant aux exigences du genre blockbuster, il sert aux spectateurs tous les ingrédients d’un film pop-corn : de l’action, de la musique, une histoire douloureuse où les valeurs positives permettent de transcender les situations difficiles (l’amitié, la fraternité, la réussite, c’est bien ; la trahison, c’est mal !). Le film ne sacrifie pas pour autant ce sans quoi il n’aurait eu aucun intérêt : sa dimension politique. À Compton, les habitants sont pris en étau entre la violence des gangs et celle de la police, qui applique une véritable politique aveugle de harcèlement envers une jeunesse noire accusée de tous les maux.

Le film, qui est aussi un hommage au membre fondateur du groupe, Eazy-E, décédé en 1995 du sida, fait évidemment la part belle au caractère inédit de la musique des N.W.A, qui vont se démarquer du rap de l’époque par leur manière outrancière de mettre en scène la violence quotidienne avec des rimes assassines déclamées sur des productions musicales novatrices signées par le très prometteur Andre Young, alias Dr. Dre. Mais dans l’Amérique de Reagan, leur liberté de ton aura l’effet d’une bombe. Avec Boyz-N-the Hood, interprété par Eazy-E, récit violent et déjanté d’une journée d’un jeune du quartier, les cinq compères accèdent quasi immédiatement à la popularité, offrant à une partie de leur génération (y compris aux jeunes Blancs qui ont le sentiment de s’encanailler en achetant et en écoutant cette musique interdite) ce qu’elle a envie d’entendre. Un an plus tard, en 1988, après la sortie de leur album Straight Outta Compton, leur label Ruthless Records reçoit une lettre signée du numéro deux du FBI, Milt Ahlerich, déclarant : « Pareils enregistrements sont à la fois démoralisants et avilissants. » Les N.W.A sont alors qualifiés par la presse de « groupe le plus dangereux du monde ». Rien de moins !

https://www.youtube.com/watch?v=RwPMKozHPCM

S’ils ne pouvaient rêver meilleure publicité, les N.W.A sont, en fait, de jeunes artistes, membres d’aucun gang, rêvant seulement d’un avenir meilleur. Malgré tout, l’image du jeune Noir violent leur reste collée à la peau. Et en choisissant Niggaz With Attitude comme nom de scène, ils convoquent directement le passé esclavagiste des États-Unis. Dans les plantations, les maîtres blancs considéraient qu’un esclave avait une « attitude » lorsque celui-ci manifestait sa volonté d’être traité comme un sujet, et non plus comme un objet. Une insolence qui était sévèrement punie. Les registres journaliers des planteurs regorgent de mentions « a été fouetté pour avoir eu une attitude ». Par extension, tout signe manifestant la volonté de ne pas rester à sa place va être qualifié d’attitude : choix vestimentaire, manière de se mouvoir, de parler, de marcher à l’ombre plutôt qu’au soleil, de regarder un Blanc dans les yeux, de lui adresser la parole sans autorisation préalable, etc. Subversive, l’attitude devient une posture d’insoumission, une remise en cause de l’ordre social établi. Gray insère ainsi habilement dans son récit les images de l’affaire Rodney King et les révoltes de Los Angeles qui ont suivi. Pendant qu’on reprochait aux N.W.A la violence de leurs propos, un jeune Noir pouvait être tabassé impunément par la police, le système perpétuant mécaniquement un ancien et cruel processus de discrimination.

Peu avant ces événements tragiques, les N.W.A composaient l’un de leurs plus gros succès, le titre incendiaire Fuck Tha Police, après un énième contrôle de police musclé injustifié. Évoquant ce titre, Ice Cube explique dans les colonnes du magazine français Society que « tout ça a commencé il y a quatre cents ans. Pendant des siècles, les Noirs étaient des esclaves. Les gouvernements nous ont toujours brutalisés, déshumanisés et exploités pour construire le pays. Donc Fuck Tha Police, c’est aussi une chanson là-dessus. Quelle différence y a-t-il entre un mec qui se fait tabasser par la police en 1791 et un qui se fait tabasser par la police en 1991 ? Aucune ». Pas plus qu’en 2015, après les bavures policières de Ferguson et de Baltimore.

Par son succès, le film démontre qu’il est possible de réaliser un carton au box-office avec un casting quasi 100 % noir, et qui plus est avec des inconnus. Les prestations de Jason Mitchell (Eazy-E), O’Shea Jackson Jr. (Ice Cube), Corey Hawkins (Dr. Dre), Aldis Hodge (Mc Ren) et Neil Brown Jr. (DJ Yella), qui jouent la comédie et interprètent eux-mêmes les titres avec brio, rappellent à Hollywood qu’il existe un public et des professionnels qu’il ne faudrait plus oublier. Quant aux habitants de Compton, ils attendent toujours la construction d’une salle de cinéma dans leur commune.


SUGE KNIGHT, CHEVALIER D’INFORTUNE

Depuis la sortie de N.W.A Straight Outta Compton aux États-Unis, de nombreux protagonistes ont dénoncé l’inexactitude des faits. Et pour cause, le film tourne essentiellement autour de Eazy-E, Dr. Dre et Ice Cube, qui sont présentés un peu comme les oies blanches de la bande. Étonnant ? Pas vraiment quand on sait que ces deux derniers sont également coproducteurs du film et qu’ils ont bien veillé à apparaître sous leur meilleur jour. Seule justice semble avoir été rendue à la pathétique personnalité de Suge Knight, qui de garde du corps-voyou s’était improvisé producteur-voyou en liguant les artistes les uns contre les autres pour monter le label Death Row Records. La réalité a d’ailleurs fini par dépasser la fiction puisque Suge Knight a été incarcéré et jugé pour meurtre et tentative de meurtre. Les faits se sont déroulés en marge du tournage du film le 25 janvier. Après une dispute, il a écrasé avec sa voiture l’un de ses amis, l’acteur Terry Carter, avant de tenter de percuter le réalisateur Cle Sloan. S. Leigh Savidge, scénariste et coproducteur exécutif du film, a annoncé la parution de son livre Welcome to Death Row, promettant son lot de révélations sur le rôle de celui dont on a dit qu’il était lié de près ou de loin à la mort de deux légendes du rap, Tupac Amaru Shakur et Biggie Small. J.S.J.

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