Politique

Tunisie – Mohsen Marzouk, secrétaire général de Nidaa Tounes : « Réformer, c’est trancher »

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Mis à jour le 23 septembre 2015 à 08h43
Le secrétaire général de Nidaa Tounes dans son bureau, à Tunis, le 31 août.

Le secrétaire général de Nidaa Tounes dans son bureau, à Tunis, le 31 août. © SOPHIA BARAKAT POUR J.A.

Pour le patron du parti présidentiel, il faut en finir avec la recherche de la synthèse à tout prix et les tergiversations. Et faire preuve d’audace et de détermination, notamment sur le plan économique.

Le diagnostic est tombé fin août et a contribué à plomber un peu plus une ambiance déjà morose. L’économie tunisienne est officiellement entrée en récession, avec un recul de 0,9 % de son PIB au cours des deux premiers trimestres de 2015. À quelques jours de la rentrée scolaire, le climat politique et social reste tendu.

La fracture Nord-Sud ne cesse de s’aggraver, et, en privé, des responsables reconnaissent que certaines villes et certains gouvernorats échappent pratiquement à l’autorité de l’État. Durement frappé par le terrorisme, le pays panse toujours ses plaies, même si, dans les montagnes, les jihadistes refluent sous les coups des forces spéciales de l’armée et de la garde nationale.

Politiquement, le gouvernement dirigé par Habib Essid ne parvient toujours pas à imprimer sa marque. Il est faible et contesté. Les Tunisiens, qui se plaignent de la montée des incivilités et de la dégradation de leur cadre de vie, oscillent entre colère et résignation. Les espoirs nés de l’élection de Béji Caïd Essebsi à la présidence de la République, en décembre 2014, ont en partie disparu.

Le désenchantement est palpable, et Mohsen Marzouk en a bien conscience. Nouvel homme fort de Nidaa Tounes – il a été désigné au poste de secrétaire général de la formation présidentielle en juin dernier -, ce quinquagénaire est sans doute le politique le plus doué de sa génération. Issu de la mouvance syndicale étudiante, il a d’abord milité aux côtés du martyr Chokri Belaïd à la gauche de la gauche, à la fin des années 1980.

Pour cette raison, les islamistes ne le portent pas dans leur cœur. Il s’est révélé aux côtés de « BCE », à Nidaa Tounes, entre 2012 et 2014, et a conquis ses galons de général en dirigeant la campagne présidentielle du futur vainqueur. Promu conseiller politique du chef de l’État, avec rang de ministre, il a cependant écourté son bail au palais de Carthage, où il se sentait un peu à l’étroit, pour tenter de remettre de l’ordre dans un parti ravagé par la guerre des chefs et des sous-chefs.

En apparence, les choses vont mieux. Mais Mohsen Marzouk aura fort à faire : redynamiser les structures, trouver la bonne distance avec le gouvernement, tenir le turbulent groupe parlementaire, et, surtout, bien négocier le cap du congrès, prévu début 2016. Interview.

Jeune Afrique : Nidaa Tounes, qui aurait dû être conforté par sa double victoire électorale (législatives du 26 octobre et présidentielle du 21 décembre 2014), s’est retrouvé à deux doigts de l’implosion au printemps. Le congrès constitutif de votre mouvement, prévu début 2016, ne risque-t-il pas de faire resurgir les divisions ?

Mohsen Marzouk : Ces difficultés étaient prévisibles. Nidaa est une formation jeune, encore en construction, qui a vécu une crise de croissance. C’est un parti de résistance qui s’est transformé en parti de gouvernement. Cela ne s’est pas fait sans mal, mais l’essentiel c’est que nous soyons restés soudés et que notre groupe parlementaire ait gardé sa cohésion.

Il y a et il y aura toujours des voix discordantes, car Nidaa n’est pas un parti monolithique et idéologique, mais un parti ouvert, pluraliste, moderne, fruit d’apports multiples : la gauche, les syndicalistes, les destouriens et les indépendants. C’est notre force. Ce qui nous réunit est plus fort que ce qui nous divise ou a pu nous diviser.

Notre « ADN politique ontologique » se situe dans le prolongement du mouvement national tunisien, moderniste et réformiste, né au milieu du XIXe siècle. Tous nos membres n’ont pas eu la même approche, le même parcours et les mêmes positionnements jusqu’en 2012, mais tous veulent défendre les acquis essentiels, comme le code du statut personnel (qui a émancipé la femme) et la notion d’État national républicain.

Nous croyons aussi qu’il faut continuer à s’inscrire dans le sillon réformiste pour permettre à la Tunisie de réaliser la promesse de l’indépendance, qui était de rejoindre le cortège des nations développées. Notre background et notre style sont donc résolument néobourguibistes. J’insiste bien sur le préfixe « néo », car il signifie que la révolution est passée par là.

Nous intégrons pleinement l’exigence de liberté qui avait jusqu’alors fait défaut au projet national. Je pense donc que le congrès va nous permettre de franchir un cap en institutionnalisant Nidaa Tounes.

Vous parlez de réformes. Pourtant, on a le sentiment que le pays se complaît dans l’immobilisme. Les partis n’ont cessé de se déchirer, mais aucune réforme socio-économique d’envergure n’a été discutée en quatre ans, et les gouvernements successifs se sont contentés de naviguer à vue. On a l’impression que la Tunisie est engluée dans une espèce de synthèse paralysante. Peut-on réformer sans choisir ?

Il faut choisir pour réformer ! Je salue l’initiative récente du président de la République, Béji Caïd Essebsi, qu’il a exprimée à travers le projet de loi sur la réconciliation nationale économique, car il s’agit d’un choix clair, parfaitement assumé. Cela dit, vous avez raison : trop souvent, les responsables publics manquent d’audace ou paraissent indécis. Ils donnent l’impression qu’ils cherchent à contourner les obstacles au lieu de trancher et ils tournent en rond dans le labyrinthe !

Les bonnes intentions ne suffisent pas : il faut aussi savoir communiquer sur son action

La concertation et le dialogue sont indispensables, mais il n’y a jamais de réformes sans résistances. Il faut de la résolution et de l’audace ; en réalité, nos concitoyens n’attendent que cela. D’ailleurs, les ministres qui en font preuve sont plébiscités, qu’il s’agisse de Néji Jelloul à l’Éducation ou de Saïd Aïdi à la Santé. Mais les bonnes intentions ne suffisent pas : il faut aussi savoir communiquer sur son action.

La communication ne se résume pas à des communiqués, ce n’est pas un vernis ou un complément. C’est une dimension essentielle de l’action publique moderne, car elle permet d’entraîner l’adhésion. Ce domaine est trop souvent négligé. Doit-on s’interdire de faire appel à de véritables spécialistes, à des agences privées ? Il faut une vraie réflexion à ce sujet…

Ce que vous dites ressemble à une critique en creux du rendement du gouvernement et de son chef, le Premier ministre Habib Essid…

Nous avons tous collectivement manqué d’audace. Les débuts du gouvernement ont été très hésitants, car il y a eu des problèmes de coordination entre les quatre partis qui formaient la coalition et qui n’avaient pas de vision commune. Cela a fortement pénalisé son rendement. Le chef du gouvernement a fait ce qu’il a pu avec ce qu’il avait. Et il a été proposé par notre parti.

Habib Essid est un grand patriote, un homme intègre, un grand travailleur, nous n’avons aucun problème avec lui, aucune réserve à son égard. Des rumeurs ont été propagées sur d’éventuels désaccords entre Nidaa et le gouvernement. Je veux les démentir formellement, elles visaient à miner la confiance entre nous. Les insuffisances que les observateurs ont relevées tiennent d’abord aux partis, qui ont fait défaut au début.

Nous sommes maintenant en train de finaliser avec nos partenaires de la coalition une plateforme commune, une feuille de route. Cela dit, Nidaa n’a pas vocation à coller en toutes circonstances à la ligne du gouvernement. Nous ne sommes pas le parti du gouvernement, mais un parti qui partage avec trois autres partis la responsabilité du gouvernement.

Dans la phase actuelle, très délicate, l’exécutif doit être dominé par le politique et avoir une vision politique délivrée par les partis. Nous voulons conserver une distance de critique et d’évaluation. Le gouvernement lui-même est en phase d’autoévaluation, et nous sommes persuadés que, s’il y a des changements à faire, il les fera.

Est-ce que Nidaa et Ennahdha ont une évaluation différente de la situation ?

Les différences entre nous existeront toujours, même si, au niveau des réformes à engager, il existe maintenant une plateforme commune. Chacun a son identité et la conservera, mais, en temps de crise, des rapprochements sont possibles et parfois nécessaires. La confrontation et l’affrontement conduiraient à la paralysie. Or le pays a plus que jamais besoin de mouvement et de réformes !

Béji Caïd Essebsi entretenait d’excellentes relations avec les Émirats arabes unis. Il a été officiellement invité à Abou Dhabi. Pourquoi cette visite a-t-elle été différée ?

À mon avis, c’est uniquement pour des raisons d’agenda.

On pensait qu’une fois la page de la troïka tournée les pays du Golfe, qui ont massivement investi en Égypte, aideraient la Tunisie. Or ce soutien économique tarde à se manifester. Comment l’expliquer ?

Je crois que nous portons une part de responsabilité. Jusqu’à présent, nous n’avons pas mené à bien les réformes pour attirer les investisseurs étrangers. L’Égypte a libéralisé son économie, elle dispose maintenant d’une autorité centrale très forte, très volontariste.

Elle a organisé un grand forum à destination des investisseurs, elle y a présenté une série de projets très ambitieux, voire pharaoniques. Elle a vu grand et elle a obtenu des financements, plus de 60 milliards de dollars. C’est une leçon à méditer.

Mais la Tunisie a effectué une démarche similaire, en septembre 2014 [la conférence « Investir en Tunisie / Start-Up Democracy »], sans connaître le même succès…

Encore une fois, le problème, c’est que nous n’avions pas de vision. Nous avons soumis une simple shopping list, un empilement de petits projets. L’extension d’une route par-ci, la construction d’un hôpital régional par-là, sans aucun souffle ni cohérence. Rien de comparable avec l’Égypte, qui a proposé la construction d’une nouvelle capitale, et qui n’a pas attendu pour lancer les travaux du doublement du canal de Suez. L’investissement altruiste, cela n’existe pas !

Il faut montrer aux investisseurs le bénéfice qu’ils trouveront à venir dans votre pays plutôt que dans un autre. Il faut leur expliquer how they will make money. Ce qui importe, ce n’est pas de faire un forum idoine, mais d’agir sur le cadre réglementaire, l’environnement des affaires. La situation sécuritaire peut-elle constituer un frein, dissuader les investisseurs ? Non, car alors comment expliquer le succès de l’Égypte, laquelle est en guerre avec les jihadistes de Daesh au Sinaï ?

Cette bureaucratie administrative est à mon sens un vestige du despotisme

Les investisseurs pensent à long terme, ils recherchent d’abord la stabilité économique, un allègement du carcan administratif. Le rôle de l’État doit être remis à plat, il ne doit plus être opérateur mais facilitateur et régulateur. L’économie tunisienne est surréglementée, hypercontrôlée. Il faut une quantité incroyable d’autorisations avant de pouvoir se lancer dans une activité quelconque.

Cette bureaucratie administrative est à mon sens un vestige du despotisme. Au fond, qu’est-ce qu’un système autoritaire ? C’est un système bâti sur le contrôle de la vie politique mais aussi de la vie économique. Ben Ali craignait l’émergence d’un capitalisme autonome. Il a empêché les groupes de grandir. Aujourd’hui, il est parti, mais certaines bases de son système, en contradiction avec la philosophie de la libre initiative, sont toujours là.

Avez-vous des exemples concrets de grands projets bloqués ou retardés ?

Oui, au moins trois. Un investisseur saoudien s’est dit prêt à dépenser plusieurs milliards de dollars pour bâtir une ville nouvelle de 500 000 habitants à Enfidha, sur une zone absolument stérile et inoccupée, donc sans préjudice écologique. Il veut en faire une ville de foires, organisée autour du shopping, pour drainer une clientèle étrangère, sans rien demander à l’État.

Qu’avons-nous à y perdre ? À Tunis, au niveau de l’avenue Mohammed-V, un fonds qatari envisageait d’édifier un hôtel de luxe gigantesque, un sept-étoiles, adossé à deux malls [« centres commerciaux »], mais il a été découragé par les tracasseries de toutes sortes. Enfin, à Skhira, il y a dans les cartons, depuis de longues années, un projet de centrale nucléaire. Les Russes proposent de la construire et, en échange, de l’opérer. Ici encore, l’État n’aurait pas à débourser d’argent, même si la société de l’électricité devra racheter l’énergie produite.

Il y a là de quoi transformer radicalement l’économie industrielle de la moitié sud du pays, de la faire basculer dans la modernité technologique, ce qui, symboliquement, aurait une force inouïe. Mais à nouveau, nous tergiversons, nous n’envoyons pas de signaux clairs…

Votre discours a une tonalité finalement très libérale. N’êtes-vous pas en porte-à-faux ou en décalage avec les attentes d’une bonne partie de la société, qui attend plus d’État, plus de protection, plus de redistribution, plus d’embauches dans le secteur public ?

La révolution s’est faite, sans leaders, autour de deux mots d’ordre : liberté et dignité. La tâche qui incombe maintenant aux politiques, c’est de les mettre en pratique. Quand on parle de liberté et de dignité, que dit-on ? S’exprimer, militer, voyager, entreprendre.

Le secteur public ne peut pas tout. L’administration a été, historiquement, un agent du changement, mais aujourd’hui elle ploie sous le poids des recrutements incontrôlés opérés dans un passé récent, qui l’ont désorganisée et qui l’empêchent de se réformer.

Nous avons besoin de créer les richesses avant de pouvoir les redistribuer, et, pour cela, la seule voie, c’est le travail et l’audace. Nous n’avons pas encore trouvé ces « gisements-surprises » de gaz ou de pétrole qui nous permettraient de faire l’économie du travail !

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