Société

Barbares d’ici et d’ailleurs

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Un temple de Palmyre détruit par l'État islamique le 25 août 2015. © AP/SIPA

Après l'annonce de la destruction du temple de Baal par les sinistres crétins de Daesh, on aurait pu s'attendre à ce que, partout dans le monde, les journaux ne parlent que de cela, à ce qu'il n'y ait pas d'autre sujet de conversation, à ce que des manifestations, des sit-in, des grèves éclatent pour exiger des gouvernements du monde entier qu'ils interviennent, concrètement, sur le terrain, qu'ils envoient des troupes, des armes, la bombe à neutrons s'il le faut, pour débarrasser l'humanité de ce prétendu califat qui tue, qui brûle, qui détruit…

Ne sommes-nous pas tous responsables de ce joyau unique, le temple de Baal, et de Palmyre tout entière, classée patrimoine mondial par l’Unesco ?

Au lieu de cela, qu’a-t-on constaté ? Un coup d’œil aux kiosques les plus proches suffit : les sujets de conversation étaient, comme d’habitude, le temps qu’il fait (toujours trop chaud ou trop froid), les fesses d’une certaine Kim Kardashian (je n’ai toujours pas compris qui est cette calamité), la rentrée scolaire (tout augmente, ma pauv’ dame), le dixième divorce de Johnny, le vingtième lifting de Madonna, et l’histoire d’un dogue qui a retrouvé son maître après s’être perdu dans les dunes pendant deux jours.

Les journaux sérieux, cachés dans un coin, à moitié masqués par le sourire imbécile d’une star analphabète de la télé-réalité (« Sandra est amoureuse de Jonathan »), essaient bien de parler de sujets importants, comme (justement) la destruction de Palmyre, la crise des migrants qui affluent vers l’Europe ou la conjoncture économique, mais c’est peine perdue : la niaiserie, la médiocrité, l’ignorance dominent.

Mais n’est-ce pas une autre forme de barbarie que de continuer à nous emm… avec le popotin d’une kardashiante

Alors je veux bien que les barbares soient d’abord ceux qui détruisent les temples antiques, qui dévastent les musées, qui font table rase du passé, mais n’est-ce pas une autre forme de barbarie que de continuer à nous emm… avec le popotin d’une kardashiante ou avec le profil avantageux d’un footballeur surpayé qui sait à peine épeler son nom (ce n’est pourtant pas difficile : Ro-nal-do) alors que notre patrimoine historique et artistique part en fumée ? Les barbares ne sont-ils pas partout dans le monde, eux qui, quand on a les larmes aux yeux en imaginant Palmyre rayée de la carte, répondent en rotant quelque chose comme : « Et alors ? Ce n’est qu’un tas de pierres… »

Jusqu’à récemment, la médiocrité était assez inoffensive. Elle nous agaçait, elle nous faisait faire la grimace, mais elle était supportable. Maintenant qu’elle nous empêche de sauver la beauté du monde et sa mémoire, la médiocrité ambiante s’est muée en un avatar tragique et dangereux : elle est devenue un autre visage de la barbarie. Nous sommes entourés de barbares.

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