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Cet article est issu du dossier «Diaspora : si loin, si proche»

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Diasporas

RD Congo – diaspora : « Comme de Gaulle en 1940 »

Manifestation de l'Apareco contre Kabila et Tshisekedi, le 28 août. © Colin Delfosse pour J.A.

De Paris à Bruxelles, tour d'horizon d'une diaspora africaine déterminée à faire entendre sa voix pour les élections à venir à Abidjan, Conakry et ailleurs. En Belgique, le débat politique congolais est dominé par une poignée de « combattants » en exil.

Boketshu, le « combattant et prophète de la nation », ainsi qu’il se désigne sur ses pochettes de CD, était déjà connu pour ses chansons et son militantisme. Le 28 août, la communauté congolaise de Bruxelles a découvert ses talents d’acteur. Devant ses partisans et une nuée de blogueurs-militants armés de smartphones et de tablettes, il s’est transformé en porteur de cercueil, marchant d’un pas raide et solennel, une caisse en bois sur l’épaule. Cet enterrement symbolique visait deux hommes, dont les portraits étaient placardés côte à côte : le président Joseph Kabila et l’opposant Étienne Tshisekedi.

Manifestations à Matonge

À Matonge, le quartier africain de la capitale belge, les manifestations contre le chef de l’État n’ont rien d’inhabituel : les « combattants », des militants radicaux en exil, ont fait de lui et de ses collaborateurs leur cible principale. Au point que leurs voyages en Europe doivent désormais se faire dans la plus grande discrétion.

Les slogans hostiles à Tshisekedi ont, en revanche, quelque chose d’inédit. Cet « opposant historique » a, depuis les années 1980, fondé sa popularité sur le refus de tout compromis. Seulement, cet homme de 82 ans, en convalescence en Belgique depuis un an, a semblé mettre de l’eau dans son vin dernièrement, ouvrant la porte à un « dialogue » avec le pouvoir. Ce que ne lui pardonnent pas des combattants prompts à la surenchère radicale.

« Le traître Tshisekedi est pire que les ministres de Kabila. Eux, au moins, assument leur choix », tranche Ndala wa Ndala, le vice-président de l’Alliance des patriotes pour la refondation du Congo (Apareco), dont les militants sont venus en nombre ce jour-là. Son parti, présidé par Honoré Ngbanda, ancien conseiller spécial de Mobutu dans les années 1980, opère exclusivement en exil. « À Kinshasa, les opposants profitent du système, accuse Ndala wa Ndala. Nous, nous sommes des résistants. Nous sommes ici comme de Gaulle était à Londres en 1940. »

Au final, cette manifestation, très réussie aux yeux de ses organisateurs, n’aura rassemblé que quelque 300 personnes selon la police. Une infime minorité des dizaines de milliers de Congolais de Belgique…

 

 Les « combattants » minoritaires continuent de dominer les débats à Matonge

 

Bruxelles, un repère de l’élite kinoise

Bruxelles est aussi une base de repli pour une partie de l’élite politique kinoise. Les barons du régime de Mobutu y ont trouvé refuge au lendemain de la chute de ce dernier, en 1997. Et plusieurs responsables politiques congolais disposent d’un passeport belge, bien que la législation interdise la double nationalité.

Mais on y trouve surtout une « majorité silencieuse », qui mène son existence loin de ces passions. Or son opinion va compter dans les prochains mois, car pour la première fois elle devrait être autorisée à voter lors de la présidentielle de 2016. Le camp Kabila n’a d’ailleurs pas renoncé à la séduire. Lors du remaniement gouvernemental de décembre 2014, un poste de vice-ministre des Congolais de l’étranger a été rétabli et attribué à Antoine Boyamba. Ce dernier veut recenser la diaspora et lui délivrer des cartes consulaires (payantes), voire encadrer ses transferts de fonds vers le pays.

Il n’empêche, les « combattants » minoritaires continuent de dominer les débats à Matonge, et font parfois régner la discipline révolutionnaire à coups de poing, comme le 28 août, lorsqu’un militant pro-Tshisekedi a été tabassé. La police de Bruxelles a créé une « cellule Matonge » pour encadrer les manifestations.

Affrontements

Dans ce mouvement sans structure, différentes factions se provoquent – souvent par vidéos interposées – et parfois s’affrontent. Jeannot Kabuya, 35 ans, a longtemps joué à ce jeu-là. Fils de Jean-Baptiste Kabuya, un opposant en exil depuis les années 1980, il revendique la traque de plusieurs personnalités kinoises de passage à Bruxelles, comme le chef des renseignements, Kalev Mutond, ou la première dame, Olive Lembe.

Ses actions lui ont valu des interpellations. Mais il ne regrette rien. « Au pays, ces gens n’ont pas de pitié pour la population », clame-t-il. Ce 28 août, il n’est cependant pas allé manifester : « Ce rassemblement n’a fait que diviser et affaiblir l’opposition. En quoi est-ce que cela a fait avancer le Congo ? »

Si son objectif reste le même – forcer Kabila à quitter le pouvoir -, ses méthodes ont changé ces derniers mois. Assistant social au chômage (« dur de retrouver du travail quand on est étiqueté »), il ouvre désormais son blog, Banamikili, contre rémunération, aux opposants actifs sur le terrain et espère peser davantage en s’alliant à certains d’entre eux. « J’ai par exemple organisé un événement avec [l’ancien bâtonnier de Lubumbashi] Jean-Claude Muyambo. À l’époque, on m’a traité de traître. Mais aujourd’hui, Muyambo est en prison pour s’être opposé à Kabila. La stratégie, c’est de convaincre, progressivement, tous les alliés de Kabila de le lâcher. »

Rex Kazadi, son ami et camarade combattant, est allé plus loin. En avril, il s’est rendu à Kinshasa pour la première fois depuis des années afin de rencontrer les autorités. Il fut invité sur le plateau d’une télévision privée, comme n’importe quel acteur politique… Même un combattant peut s’adoucir.

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