Culture

Congo : le son sans le sou

Après avoir dominé la scène africaine pendant près d’un demi-siècle, les musiciens congolais tirent le diable par la queue. Si les talents ne manquent pas, il existe trop peu de structures pour les valoriser.

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:58

Image172004.jpg © LEBON ZIAVOULA POUR J.A.

Vingt juillet 2015. Dans le stade Félix-Éboué de Brazzaville, le public se déchaîne. Le rappeur Makhalba Malecheck vient de surgir sur le plateau du Fespam, le Festival panafricain de musique. Rap a Pomba ! Un drapeau congolais autour du cou, casquette noire vissée sur le crâne, cette bête de scène de 22 ans entre aussitôt en transe, le corps agité de convulsions, et éructe ses textes en lingala. Face à lui, plusieurs milliers de fans connaissent par cœur ses paroles. Pourtant, lorsque l’on rejoint la jeune vedette en coulisses, elle confesse n’avoir vendu que 150 CD de son premier et unique album, Bible fétiche, sorti en avril 2014.

Le parcours chaotique de cette étoile montante de la scène congolaise illustre bien l’impasse dans laquelle se trouvent les artistes d’aujourd’hui. Le jeune homme a enregistré ses titres seul, à la maison, avec du matériel offert par ses parents. « De toute façon, estime-t-il, il n’y a pas de vrai studio de qualité à Brazza. » La distribution ? « Les grands magasins nous demandaient trop cher, nous avons tout fait tout seuls, de la main à la main. » Quant à la promotion, « les médias ne prêtent pas attention à nous, il faut connaître les bonnes personnes… Et le hip-hop n’est pas valorisé », tranche le rappeur, amer. Pour vivre de son art, l’artiste fait des showcases dans les boîtes de Brazzaville. « C’est toujours plus intéressant que de jouer pour l’Institut français, qui nous offre seulement un cachet de 50 000 F CFA (soit 76 euros) par prestation. » Makhalba Malecheck rêve de tourner en Afrique et, pourquoi pas, de s’envoler au-delà du continent, mais, sans soutien, il ne voit pas comment sa carrière pourrait décoller.

Une question d’alchimie ?

En un peu plus d’un demi-siècle, le Zaïre puis les deux Congos ont vu naître la rumba, le soukouss, plus récemment le ndombolo, et une myriade de ténors aujourd’hui disparus ou âgés : feu Franco, Papa Wemba (66 ans), Koffi Olomidé (59 ans), pour ne citer que les plus célèbres… Autant de genres et de stars qui ont été largement diffusés sur le continent. Aujourd’hui, à part quelques exceptions notables, comme Fally Ipupa ou Fabregas (auteur du hit Mascara), les nouveaux talents peinent à se faire entendre ailleurs que dans leur pays d’origine. Le musicien camerounais Manu Dibango a habité au Congo lors de l’accession du pays à l’indépendance et s’est nourri de musique congolaise. Il veut croire à un simple inversement de tendance : « La roue tourne. Le bassin du Congo a nourri musicalement le reste de l’Afrique, voire le monde entier, depuis très longtemps. La mode change, la bonne alchimie n’est peut-être plus là. »

Mais les nouvelles voix congolaises pointent surtout du doigt le manque de structures capables de promouvoir leur musique ou de la défendre. Parmi elles, le rappeur Key Kolos, 26 ans, déjà quatre mixtapes et un album au compteur. On rencontre ce polyglotte capable de chanter en français, en anglais ou en lari (dialecte des habitants du nord du pays) dans une rue du quartier Bacongo. Des gamins qui sortent par hasard d’une école lui réservent une ovation et veulent absolument être pris en photo avec lui. Depuis la sortie de sa chanson Mwana l’école, qui encourage à s’appliquer dans les études, ce rappeur positif est la coqueluche des jeunes et de leurs parents. Il a pourtant forgé sa popularité sans l’aide de la plupart des grands médias locaux. « Ici, il faut payer pour faire passer un clip à la télévision, au moins 50 000 F CFA. C’est beaucoup trop cher pour un artiste comme moi qui s’autoproduit. »

Le jeune homme explique surtout qu’il est d’autant plus difficile de vivre de son art qu’un CD, à peine sorti, est aussitôt piraté en toute impunité. « Mon album Conseille ton ami coûte 5 000 F CFA. Une semaine après son lancement, il pouvait être téléchargé illégalement pour 100 F CFA par chanson… » Aujourd’hui, une simple recherche sur Google suffit pour récupérer gratuitement le disque sur internet. On pourrait croire que la diffusion de ses sons en radio lui apporte néanmoins une petite rente. Il n’en est rien. « La plupart des radios ne nous versent pas de droits d’auteur. Mon album est bien enregistré au Bureau congolais des droits d’auteur, mais il n’y a pas de poursuites. » Le problème est connu, et la presse locale accuse le faible nombre de percepteurs dans le pays. Le site web d’information indépendant -brazza-news.com -écrit même que les rares sommes recouvrées à l’étranger seraient détournées au détriment des ayants droit.

Il faut que les artistes congolais se comportent aussi en chefs d’entreprise.

Reste alors une dernière solution pour les artistes congolais : gagner leur vie en se produisant sur les plateaux du pays. Encore faut-il trouver des scènes de qualité sur lesquelles ils peuvent se faire payer. Ludovic Gervais Banzouzi, leader du groupe de musique traditionnelle Tourbillon sonore, en voit seulement deux à Brazzaville : l’Institut français et le Centre de formation et de recherche en art dramatique (CFRAD), que le gouvernement congolais s’est engagé en juillet à rénover et à mieux équiper. « Nous travaillons depuis vingt-cinq ans, souligne le musicien, et, depuis un quart de siècle, j’ai vu les choses évoluer en mal. Nous ne bénéficions pas d’aide de l’État et attendons toujours un coup de pouce de mécènes privés. »

Ornière

Un dernier problème hante la scène musicale, sans qu’aucun artiste ni manager ne souhaite l’évoquer à nom découvert : le tribalisme. Les musiciens kongos (ethnie représentant la moitié de la population mais peu représentée dans les sphères dirigeantes) qui feraient tourner le « moteur culturel » du pays seraient ainsi moins soutenus que leurs concitoyens du Nord.

Comment sortir de l’ornière ? « Il ne faut rien attendre de personne, même et surtout du gouvernement, car on doit toujours donner en retour », estime la star nigériane J. Martins, interviewée au bord d’une piscine dans son hôtel de Brazza, quelques heures avant une performance au stade Félix-Éboué. Avec 174 millions d’habitants, le Nigeria dispose d’un réservoir d’auditeurs beaucoup plus large que les deux Congos réunis (72 millions de personnes). Il profite également d’investissements massifs dans l’industrie musicale qui ont par exemple permis la naissance de la plateforme de distribution en ligne -iroking.com. « Mais les artistes réinvestissent également quasiment la totalité de ce qu’ils gagnent dans leur business », note J. Martins, qui avance que le duo P-Square s’est par exemple offert une collaboration du rappeur américain Rick Ross pour plusieurs centaines de milliers de dollars. Lui-même négocie chacune de ses prestations aux alentours de 65 000 dollars (environ 57 000 euros). « Il faut que les artistes congolais se comportent aussi en chefs d’entreprise ! »