Société

Beauté africaine : black is beautiful !

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Par - envoyé spécial à Brazzaville
Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:58

Cette année, c’est Hyllen Legré, une Ivoirienne, qui a été couronnée Miss Fespam sur la scène du Palais des congrès de Brazzaville. © Lebon Ziavoula pour J.A.

Elles disent s’assumer, revendiquent leur africanité, mais ont le teint clair et des mensurations qui ne dépareilleraient pas sur les podiums occidentaux. Vous avez dit schizophrénie ?

Salsa endiablée, projecteurs bariolés, podium drapé de blanc et sodas à gogo… Les organisateurs de Miss Fespam 2015 ont sorti le grand jeu, fin juillet, pour couronner la plus jolie femme noire du continent sur la scène du palais des Congrès de Brazzaville. Bizarrement, le Festival panafricain de musique se décline aussi en concours de beauté depuis huit éditions. Et c’est l’occasion de départager des bombes anatomiques venues de toute l’Afrique, la plupart déjà Miss dans leur pays.

 

Avant la colonisation, les Noirs assumaient leurs cheveux crépus. Après l’indépendance, tout a basculé »

 

Comme il n’y a pas que le physique qui compte, le concours prévoit un grand oral (heureusement non éliminatoire) au cours duquel chaque candidate répond à une question. « La femme africaine doit-elle ressembler à la femme occidentale pour être belle ? » demande-t-on aux demoiselles. « Non ! » répondent-elles consensuellement.

Mariam Traoré, Miss Mali, a d’ailleurs la malice de souligner qu’il serait « absurde » d’exiger de leurs sœurs blanches qu’elles cherchent à les copier. Et pourtant la silhouette de cette future avocate de 22 ans, 50 kg pour 1,70 m, correspond précisément aux canons de beauté occidentaux. Comme la plupart de ses voisines de podium, elle est grande, longiligne, et a les traits fins. Mieux : avant d’être coiffée pour le défilé, Miss Mali arborait de jolies mèches blondes. Lissage, tissage, extensions… Ni elle ni aucune de ses consœurs n’avait gardé ses cheveux naturels.

Le diktat de la beauté blanche

En coulisses, c’est la coiffeuse et maquilleuse Nadeen Mateky, habituée des loges de cinéma, qui s’est échinée à remodeler leurs tignasses pour façonner de véritables sculptures à base de tresses.

 

Sur presque tout le globe, un épiderme clair est considéré comme synonyme de beauté et de richesse

 

« Avant la colonisation, explique-telle, les Noirs assumaient leurs cheveux crépus. Des photos d’archives du XIXe siècle témoignent des coiffes splendides que les Africaines avaient à l’époque : elles agrémentaient leurs coiffures de bouts de laine, de fils, de perles, de brins de paille… C’est après l’indépendance que tout a basculé. Les anciens esclaves ont été tentés de ressembler aux Blancs. Le lissage mais aussi le blanchiment de peau sont devenus des marques de fierté, des symboles de puissance. » La grande gagnante de Miss Fespam 2015, l’Ivoirienne Hyllen Legré, était d’ailleurs celle qui avait le teint le plus clair.

La pratique du blanchiment s’est aujourd’hui largement répandue sur tout le continent, mais aussi au Moyen-Orient, en Amérique du Sud, en Asie et même aux États-Unis. Sur presque tout le globe, un épiderme clair est considéré comme synonyme de beauté et de richesse. « Ici, ce sont souvent les hommes qui demandent à leurs femmes de s’éclaircir, précise Nadeen Mateky. Elles s’exécutent pour se sentir désirées. » Dans l’institut de beauté qui s’occupe des Miss, à Brazza, un maquilleur ajoute, sourire en coin : « Les hommes aussi se blanchissent la peau, même si on en parle moins… Beaucoup viennent même se faire épiler. »

 

 

Un écran géant trône dans le salon et passe des clips en boucle. Dans un nuage blond, Beyoncé et sa peau caramel font une brève apparition. « La jeunesse africaine se gave de vidéos de chaînes musicales comme Trace TV et MTV, commente Spike, ancien producteur télé qui a travaillé avec l’industrie musicale et gère la communication de Miss Fespam. Ces clips renforcent les stéréotypes : pour réussir, sortir avec une star ou se sentir belle, il faut être pâle et avoir les cheveux lisses… Mais ce que les spectateurs ne savent pas, c’est que les mannequins sont souvent des Latino-Américaines et que la couleur de leur peau est éclaircie lors de la postproduction ! »

Un marché juteux

Les fabricants de cosmétiques profitent allègrement de ce fantasme de blancheur. Les rayonnages du salon de beauté de Brazzaville où se préparent les Miss étalent des gammes complètes de « savons éclaircissants », de « crèmes éclaircissantes pour le corps » et même un « système éclaircissant pour les genoux et les coudes », car l’utilisation des lotions miracles assombrit les jointures… et trahit les adeptes du blanchiment.

Derrière tous ces baumes, c’est un gigantesque et juteux marché qui se profile. Défriché il y a une quinzaine d’années par de petites marques spécialisées, le secteur fait aujourd’hui grimper le chiffre d’affaires de poids lourds tels que L’Oréal, Clarins ou Klorane. Selon une enquête de l’agence de « marketing ethnique » Ak-a datant de 2010, les femmes à peau noire et métisse peuvent dépenser cinq à huit fois plus pour leurs produits de beauté que leurs « sœurs » caucasiennes.

Il y a deux ans, au World Retail Congress Africa, l’afro-marché de la beauté était évalué à 6,93 milliards d’euros, avec une progression spectaculaire de 10 % par an. L’émergence d’une classe moyenne et l’essor démographique sur le continent justifient aujourd’hui d’importants investissements dans le secteur de la part de géants de l’industrie, dont le numéro un, Unilever.

Dissimulation des dangers encourus

Les marques évoquent la « coquetterie » et « l’imaginativité » des femmes africaines pour justifier leur capacité à mettre facilement la main au portefeuille. Mais aucune ne parle des dangers encourus. Ils ont pourtant été recensés en France par le ministère de la Santé (lasantepourtous.com). Des lotions éclaircissantes peuvent contenir de l’hydroquinone, qui provoque l’éruption de petits boutons ; de la cortisone, qui peut entraîner l’apparition de poils, d’acné, de vergetures et favorise l’hypertension ; ou même des dérivés du mercure causant des problèmes de reins, voire des cancers de la peau.

Certaines potions vendues sur le Net ou dans les marchés ne précisent même pas leur composition… Et les produits défrisants sont tout aussi dangereux. « On associe généralement une crème à de l’acide avant d’étaler le mélange qui imprègne le cuir chevelu et pénètre la peau, décrit Nadeen Mateky. Or ces acides sont très nocifs. Les femmes qui se défrisent constamment développent des maladies, comme l’alopécie : par endroits, les cheveux tombent et ne repoussent pas. »

 

 

Black is beautiful

C’est la prise de conscience des risques encourus et la volonté d’assumer sa différence qui a amené la coiffeuse à refuser d’utiliser des produits défrisants depuis quelques années. Et elle n’est pas la seule : dans une étude de 2012, l’agence Ak-a révélait que 39 % des femmes françaises d’origine africaine n’avaient plus recours au défrisage. Le mouvement « nappy » (contraction de natural and happy) est aussi passé par là, même si la tentation de l’afro ne date pas d’aujourd’hui. Angela Davis, militante des Black Panthers, ou Jimi Hendrix faisaient de leurs spectaculaires tignasses un étendard de leurs revendications identitaires il y a un demi-siècle.

Reste que, à en croire de nombreux témoignages, en 2015, les filles qui tentent un « big-chop » (couper toute la partie défrisée des cheveux pour ne laisser que la repousse crépue) sont stigmatisées dans leur famille et sur leur lieu de travail. « J’aimerais revenir à une beauté naturelle, tenter une coupe afro, mais il faut beaucoup de confiance en soi », témoigne Miss Mali. « Il faut du temps pour s’assumer, philosophe près d’elle Miss Cameroun. Si on écoutait les garçons, on serait toujours trop maigres, trop grosses ou on aurait la peau trop foncée pour leur plaire… Mais ça ne les a jamais empêchés de nous courir après ! »

 


QUAND LA BEAUTÉ FAIT CHAVIRER LA BALANCE

Début avril, un autre concours international faisait vibrer les Congolais : l’élection de Miss Mama Kilo. Conditions pour se présenter ? Avoir 30 ans minimum, être souple, savoir danser… et peser au moins 100 kg. C’est finalement une appétissante quadra de Brazza, Nelly Josiane Okombi, 150 kg tout rond, qui a pris la première place du podium. Un concours du même nom existe au Cameroun depuis 2006, tandis que d’autres beautés voluptueuses sont élues en Côte d’Ivoire (Miss Awoulaba) et au Sénégal (Miss Diongoma). Objectif de ces compétitions hors normes : décomplexer les femmes fortes, mais revendiquer aussi une certaine conception de la beauté africaine s’épanouissant en poitrines généreuses et fesses hypertrophiées.