Société

Ali et Jacob

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Mis à jour le 10 août 2015 à 10h16

Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou.

Le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. © AFP

Le dernier jour de juillet à Douma, bourgade palestinienne non loin de Naplouse en Cisjordanie occupée, par une nuit de canicule. La famille Dawabcheh, le père, la mère et leurs deux fils, 4 ans et 18 mois, dorment fenêtre ouverte. Quatre jeunes Juifs venus d’une colonie proche jettent des cocktails Molotov dans la chambre, qui s’embrase aussitôt.

Le bébé est brûlé vif, son frère et ses parents sont entre la vie et la mort. Israël, une fois de plus, fait face à ses démons. « Nous avons tous brûlé la famille Dawabcheh », écrira trois jours plus tard l’éditorialiste Gideon Levy, l’un des quelques intellectuels juifs avec l’écrivain David Grossman et le politologue Henry Siegman à avoir eu le courage de situer clairement, au-delà du choc, des cris d’orfraie et des larmes de crocodile, les responsabilités de ce drame. Deux lectures sont possibles en effet.

Celle, myope, servie par le Premier ministre Netanyahou, la majorité des Israéliens et reprise par les chefs d’État occidentaux qui, à l’instar de François Hollande, ont condamné ce crime. Elle consiste à ne voir en ses auteurs qu’un groupe ultraminoritaire de marginaux fanatiques et illuminés vivant dans l’exaltation d’un royaume biblique, sorte de pendant du califat sanglant de Baghdadi. Des jihadistes juifs totalement coupés sur leurs collines du reste de la société israélienne et reclus dans leur haine viscérale des Palestiniens, des chrétiens, des homosexuels, de tout ce qui n’est pas strictement conforme aux enseignements de la Torah. Lecture exacte, mais partielle et à courte vue puisqu’elle confond les effets avec les causes.

 

Le régime Netanyahou a libéré la parole raciste antiarabe jusqu’au cœur de la société israélienne.

 

Le produit de l’occupation coloniale

Ce que nous disent Siegman, Levy et Grossman, c’est que les extrémistes du Prix à payer, cette OAS juive, sont le produit d’un demi-siècle d’occupation coloniale israélienne et la face cachée d’un régime, celui de Benyamin Netanyahou, au pouvoir depuis plus de six ans, qui a « libéré » la parole raciste antiarabe jusqu’au cœur du Parlement et du gouvernement. Pourquoi la crémation vive du petit Ali susciterait-elle un débat moral de fond au sein d’une société gangrenée par l’obscurantisme, ajoutent-ils, alors que la mort de cinq cents enfants palestiniens lors de la dernière guerre de Gaza il y a un an n’en a provoqué aucun ?

Levy va plus loin, au fond du débat. Ce qui est en cause, écrit-il dans le quotidien Haaretz, c’est l’idéologie fondatrice, le lait toxique auquel sont nourris ses compatriotes pour qui le peuple d’Israël est le peuple élu de Dieu, le peuple choisi parmi tous les autres peuples. Et qui fait qu’à leurs yeux Ali est moins humain que Jacob.

Parodie de procès

Après avoir renversé Kadhafi il y a quatre ans, Américains, Français et Britanniques ont laissé la Libye s’enfoncer dans le chaos. Scénario irakien connu. Et puisqu’il fallait bien une parodie de procès en guise d’exorcisme, celui qui s’est conclu le 28 juillet dans la prison d’Al-Hadba, à Tripoli, en a tenu lieu. Qu’on me comprenne bien : aucun des neuf ex-kadhafistes condamnés au peloton d’exécution ne vaut guère mieux que les accusés du tribunal de Nuremberg.

Mais Abdallah Senoussi, ancien patron des services de renseignements militaires, Abou Zeid Dorda, qui dirigea la sécurité extérieure, Mansour Daw, ex-chef de la Garde révolutionnaire, Mahmoudi al-Baghdadi, dernier Premier ministre, Seif el-Islam, fils aîné devenu chasseur de « chiens enragés », Gandour Abou Soufa, universitaire mué en Goebbels de la Jamahiriya, furent jugés en dehors de toutes les règles du droit après avoir été, pour la plupart, torturés et pour deux d’entre eux – Senoussi et Baghdadi – extradés de Mauritanie et de Tunisie dans des conditions qui n’honorent pas ces deux pays.

Malheur aux vaincus

Dans deux ou trois mois, si une volée de balles met fin à leur existence, il y a fort à parier que l’Occident regardera ailleurs. À Washington, à Londres et à Paris, exactement comme après la pendaison de Saddam Hussein et de ses acolytes, certains respireront mieux à l’idée que les petits secrets compromettants datant de l’époque où Tony Blair, Nicolas Sarkozy, la CIA et les géants du pétrole dînaient avec le diable munis d’une cuillère à café suivront leurs détenteurs dans la tombe.

Vous croyez percevoir comme une contradiction entre ce lâche soulagement et les leçons que dispensent à tour de discours les grands de ce monde aux décolonisés récalcitrants ? Vous avez tort. Depuis l’Antiquité, il n’est qu’une seule règle universelle : vae victis (« malheur aux vaincus »).

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