Économie

Quand Pékin mène la charge contre Bretton Woods

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Par - à Pékin
Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:56

Les présidents Xi Jinping et Vladimir Poutine lors du sommet des Brics à Oufa, en Russie, le 9 juillet. © Alexei Druzhinin/itard-tass photo/corbis

Pour concurrencer le FMI et la Banque mondiale, deux institutions multilatérales de développement ont été lancées coup sur coup. Leur principal promoteur ? Pékin, qui compte bien financer à travers elles ses ambitions commerciales à l’échelle mondiale.

Ça bouge dans l’univers feutré des grandes institutions financières. Le FMI et la Banque mondiale, qui ont longtemps dominé le financement des échanges internationaux depuis Washington, vont désormais devoir composer avec deux grandes banques placées de facto sous l’égide de Pékin.

Première d’entre elles : la Nouvelle Banque de développement (NBD). Créée en juillet 2014 par les Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et inaugurée le 21 juillet dernier à Shanghai, elle doit permettre aux pays émergents un financement alternatif aux institutions de Bretton Woods. La NBD est dotée d’un capital estimé à 100 milliards de dollars (environ 90 milliards d’euros) et sera présidée par un banquier indien, Kundapur Vaman Kamath, nommé en mai pour un mandat de cinq ans. La vocation de cette nouvelle institution : financer des grands travaux d’infrastructures d’intérêt général dans les pays qui en font la demande.

Bousculer les grands de la planète

Cette nouvelle banque multilatérale enchante autant Pékin que Moscou. « La NBD financera des projets énergétiques, de transport ou de développement industriel, a expliqué Vladimir Poutine, le président russe. Nous avons déjà sélectionné 50 projets et initiatives sur notre feuille de route. » Pour Sergueï Lavrov, son ministre des Affaires étrangères, les Brics « illustrent un nouveau système de relations internationales multipolaires » et démontrent l’influence croissante de « nouveaux centres de pouvoir ». On n’aurait pas dit mieux à Pékin, où l’on se régale de bousculer les grands argentiers de la planète, et notamment l’ennemi américain.

Comme si cela ne suffisait pas, la Chine a donné naissance à « sa » banque internationale : la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures (BAII). Dotée elle aussi d’un capital de 100 milliards de dollars, elle a été officiellement lancée le 29 juin avec 57 États membres, dont une vingtaine de pays occidentaux tels que la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni – les États-Unis et le Japon ayant refusé d’y participer. La BAII, dont la Chine sera le plus important actionnaire avec 30 % des parts, 26 % des droits de vote et un droit de veto, doit être opérationnelle d’ici au mois de décembre et contribuera à financer des projets d’infrastructures en Asie.

Pour marquer le poids de Pékin dans cette nouvelle banque, c’est un ancien ministre chinois, Jin Liqun, qui devrait en prendre la présidence. Selon sa biographie officielle, l’homme est passé par la Banque mondiale et la Banque asiatique de développement avant de devenir vice-ministre des Finances de 1998 à 2003, sous la présidence de Jiang Zemin. Jin Liqun a aussi dirigé par le passé la China Investment Corporation, le fonds souverain de la République populaire. Il a étudié l’économie à l’université américaine de Boston en 1987-1988 et est également titulaire d’un master de littérature anglaise. Ce parfait anglophone disposerait aussi d’une bonne maîtrise de la langue française. Bref, le candidat idéal.

La Chine a pris beaucoup trop de risques en s’engageant seule dans le financement des infrastructures, la BAII lui permettra de diluer les risques sans renoncer à sa politique africaine.

Un vent d’air frais pour l’économie mondiale

« La BAII va mettre tout le monde sur un pied d’égalité et fera souffler un vent d’air frais sur l’ordre économique mondial », claironne un éditorial du très nationaliste quotidien chinois Global Times. De fait, en créant leurs propres institutions financières, les puissances émergentes – les Brics représentent tout de même 40 % de la population mondiale et un cinquième du PIB de la planète – chamboulent la gouvernance économique mondiale, dominée par les Occidentaux depuis les accords de Bretton Woods.

Le FMI comme la Banque mondiale n’ont ainsi été présidés que par des Européens ou des Américains depuis leur création, en 1944. En outre, Washington s’est toujours opposé à un rééquilibrage du FMI qui donnerait plus de poids aux économies émergentes. En 2010, le Fonds a adopté une vaste réforme doublant son capital et donnant plus de voix à la Chine et à l’Inde. Mais son entrée en vigueur est toujours suspendue à une ratification parlementaire aux États-Unis, qui disposent d’un droit de veto au sein de l’institution. Le « rééquilibrage » n’aura donc certainement jamais lieu…

Défendant jalousement sa mainmise sur la finance mondiale, l’administration Obama a, bien entendu, mené un intense lobbying contre les projets de son rival chinois. Mais « les États-Unis ont été totalement pris au dépourvu », assure l’Indien Eswar Prasad, ancien directeur du département Chine au FMI. Pour lui, c’est le signe d’un déclin de l’influence américaine sur l’économie mondiale, tandis que celle de la République populaire ne cesse de croître. Elle est le premier partenaire commercial de l’Afrique, de l’Europe et du Japon… et le deuxième des États-Unis. En dix ans, la Chine a multiplié par 30 ses investissements hors de ses frontières et, depuis l’an dernier, ceux-ci ont dépassé les flux entrants.

Un mouvement mené par de puissantes sociétés chinoises

Prenez cette « nouvelle route de la soie », annoncée à grand renfort de publicité par le gouvernement chinois. En allusion au faisceau de pistes qui connectaient la Chine à l’Europe avant le XVe siècle, Pékin est en train de redessiner la carte des échanges internationaux grâce à une enveloppe exceptionnelle de 40 milliards de dollars. Hier, ces routes commerciales reliaient la ville de Chang’an, en Chine, à celle d’Antioche, en Syrie médiévale ; aujourd’hui, l’empire du Milieu n’est qu’à une encablure du port grec du Pirée (dont le groupe chinois Cosco a remporté la privatisation partielle, en 2008), mais aussi de l’Amérique centrale, avec le projet de construction d’un second « canal de Panama » au Nicaragua.

L’Afrique, bien sûr, n’est pas oubliée. Les entreprises chinoises construisent un « collier de perles » autour du continent, c’est-à-dire une série de ports en eau profonde pour alimenter l’Afrique en produits chinois et la Chine en matières premières africaines. Pour les relier entre eux, Pékin finance et construit plusieurs milliers de kilomètres de voies ferrées qui quadrillent le continent d’est en ouest et bientôt du nord au sud. En 2014, elle a par exemple signé un contrat record de 12 milliards de dollars avec le Nigeria pour la construction d’une ligne ferroviaire de 1 400 km longeant les côtes du pays.

Ce mouvement de fond, mené principalement par les puissantes sociétés d’État chinoises, bénéficie de l’appui politique direct de Pékin ainsi que des facilités de financement offertes par les grandes banques publiques du pays et notamment leur bras armé à l’étranger, la puissante China Exim Bank. Mais alors que la croissance chinoise plafonne (en 2015, elle devrait passer sous la barre des 7 % pour la première fois depuis vingt-cinq ans, selon le FMI), le risque commençait à devenir trop important.

 

Deux banques dominées par la Chine.

Deux banques dominées par la Chine. © J.A.

 

La BAII et les BRICS au coeur de la nouvelle stratégie chinoise

« Comme sa stratégie d’investissement mondiale arrive à maturité, la Chine a commencé à modifier son approche des investissements dans les pays en développement, nous explique Ravi Bhatia, chef économiste de l’agence de notation Standard & Poor’s. Le pays est en train de s’engager sur une voie plus multilatérale et nuancée, tout en étudiant de près les nouvelles offres. La BAII et la banque des Brics seront certainement les pierres angulaires de cette stratégie. »

Certains investissements en Afrique se feront désormais par l’intermédiaire de ces deux institutions. « Sur le continent, Pékin se retrouve exposé à des investissements qui ne sont pas complètement viables, soit en raison de la chute des cours, soit en raison de risques politiques et macroéconomiques sous-estimés, poursuit Ravi Bhatia. Les considérations stratégiques ont parfois faussé les considérations financières. » Résultat : des défauts de paiement en perspective, comme c’est déjà le cas au Zimbabwe et au Ghana. « La Chine a pris beaucoup trop de risques en s’engageant seule dans le financement des infrastructures, confirme une responsable d’ONG à Pékin. La BAII lui permettra de diluer les risques sans renoncer à sa politique africaine. » N’en déplaise aux États-Unis.