Politique

France : quand l’extrême-droite ressuscite Charles Martel

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Mis à jour le 19 août 2015 à 14:51

Lors d’un meeting de Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front National, à Marseille, en 2010. © Anna-Christine Poujoulat/AFP

L’Histoire a retenu qu’il avait repoussé les Arabes à Poitiers en 732, l’extrême droite en a fait un symbole de résistance face à une prétendue « invasion musulmane ». Une récupération pour le moins abusive qui témoigne de la montée de l’islamophobie depuis quinze ans.

C’est un habitué des calembours douteux. En lançant : « Je ne suis pas Charlie, je suis Charlie Martel », le 9 janvier, deux jours après l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris, Jean-Marie Le Pen a ulcéré de nombreux Français. Le message du président d’honneur du Front national (FN) est limpide : à la manière de Charles Martel, victorieux de l’armée d’Abd al-Rahman à Poitiers en 732, il faut défendre la France contre une invasion musulmane imminente.

Depuis une quinzaine d’années, le souverain franc est abondamment utilisé par l’extrême droite et érigé en sauveur de la civilisation occidentale. Poitiers est devenu le théâtre de rassemblements en mémoire de l’aïeul de la dynastie carolingienne, jusque-là davantage connu à travers sa descendance – surtout Charlemagne – que pour ses exploits personnels. La première « journée Charles Martel » a même vu le jour le 7 juin : un « rendez-vous patriotique » animé par l’un des fondateurs de Riposte laïque, organisation islamophobe proche de l’extrême droite.

Comment expliquer ce soudain engouement pour un personnage qui, selon les historiens William Blanc et Christophe Naudin, auteurs de Charles Martel et la bataille de Poitiers (2015), « a longtemps été un personnage secondaire, voire oublié, de l’histoire de France » ?

Charles Martel, défenseur des chrétiens ? Pas vraiment.

Paranoïa et déformation de l’histoire

Pour les défenseurs d’une France chrétienne, l’Hexagone serait menacé par « le grand remplacement » théorisé en 2011 par l’écrivain d’extrême droite Renaud Camus : « Le grand remplacement, le changement de peuple, que rend seule possible la grande déculturation, est le phénomène le plus considérable de l’histoire de France depuis des siècles, et probablement depuis toujours », détaillait-il alors dans un entretien accordé à l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur.

Mais la comparaison entre la situation actuelle en France – un mélange de crise identitaire et de paranoïa islamophobe – et l’événement de 732 est largement abusive. Car, comme le suggèrent Blanc et Naudin, la bataille de Poitiers doit être replacée dans le contexte particulier de cette époque trouble de l’histoire de France où la notion même de guerre sainte n’existait pas. Charles Martel, défenseur des chrétiens ? Pas vraiment.

Maire du palais de Neustrie et d’Austrasie (charge comparable à celle de régent, sur une zone couvrant le nord de la France actuelle et une partie de l’Allemagne), le fils de Pépin II sera décrié par l’Église dès le IXe siècle. De fait, Charles n’avait pas hésité à distribuer les biens ecclésiastiques afin de payer ses troupes. Mieux : son ennemi juré n’était pas l’islam mais bien un chrétien, en l’occurrence Eudes, duc d’Aquitaine (le long de la côte Atlantique).

Un pur fantasme

À cette époque, les musulmans sont déjà présents dans le sud de la Gaule, après avoir passé les Pyrénées depuis la péninsule Ibérique (Al-Andalus) au début du VIIIe siècle. Pour eux aussi, conquêtes et accaparement de richesses prennent le pas sur toute considération religieuse. Et les archives sont si rares qu’il est impossible de déterminer les prétentions réelles de l’émir de Cordoue, Abd al-Rahman, sur la Gaule, cette « grande terre couverte de forêts épaisses et dangereuses ».

La première source apparaît vers 754 : il s’agit de La Chronique mozarabe, œuvre d’un chrétien vivant sous domination musulmane en Espagne. Nulle trace d’une quelconque volonté d’invasion, le texte évoque surtout la mort d’Abd al-Rahman à Poitiers. « Décrire aujourd’hui une armée de 375 000 hommes accompagnée de femmes et enfants, soit un déplacement de 1 million de personnes, est un pur fantasme ! » insiste William Blanc.

Toujours est-il qu’en 732, après avoir passé Bordeaux et Poitiers – non sans piller au passage l’abbaye de Saint-Hilaire -, Abd al-Rahman poursuit sa route vers Tours. Dépassé, Eudes s’en remet aux forces de Charles pour arrêter le raid musulman. Les deux armées se rencontrent sur le site supposé de Moussais, à une vingtaine de kilomètres au nord de Poitiers. Après une journée d’observation, elles s’affrontent et, au crépuscule, Charles remporte la bataille. Il s’engage vers le campement sarrasin le lendemain matin : les troupes d’Abd al-Rahman, privées de leur chef, ont fui durant la nuit. « Mais finalement, le vrai perdant de la bataille de Poitiers, c’est Eudes, qui sera redevable à Martel et perdra son autonomie », commente William Blanc.

 

Bataille de Poitiers, toile de Charles de Steuben peinte en 1837.

Bataille de Poitiers, toile de Charles de Steuben peinte en 1837. © AFP

Charles Martel : mémoire controversée

Au fil des siècles, la mémoire de Charles Martel est diversement appréciée. Du côté de l’Église, pour les raisons évoquées plus haut, il brûle en enfer pour l’éternité. Au XVIIe siècle, il est considéré comme le premier souverain à avoir imposé un pouvoir despotique aux Français, selon l’historien de l’époque Henri de Boulainvilliers – une thèse reprise plus tard par Voltaire et Montesquieu.

Pour nombre d’hommes des Lumières, l’islam apparaît même comme une culture plus éclairée que ne l’était celle, obscure et barbare, de la France médiévale. Ce n’est qu’au XIXe siècle que l’écrivain François-René de Chateaubriand, dans son Génie du christianisme, estime que Martel a sauvé la chrétienté et la liberté en arrêtant Abd al-Rahman. Plus tard, l’écrivain et homme politique Édouard Drumont, connu pour sa haine des Juifs, voit 732 comme la victoire des Aryens sur les Sémites.

Ces tentatives de réhabilitation de Charles Martel restent cependant anecdotiques. Lorsque l’Action française, mouvement nationaliste fondé en 1898, se choisit un personnage emblématique, c’est celui de Jeanne d’Arc qui a sa préférence. Dans les années 1980, le FN récupère à son tour la pucelle d’Orléans, dont le souvenir est célébré chaque année le 1er mai. À cette époque, l’islamisme n’est pas encore une préoccupation du parti. Jean-Marie Le Chevallier, maire frontiste élu à Toulon en 1995, écrit même que ce courant exprime, « par le rejet des valeurs occidentales, un souci de réenracinement » et « participe au grand élan identitaire qui parcourt la planète ».

Nous sommes venus pour affirmer notre volonté de ne pas reculer devant la poussée islamiste »

« Le choc des civilisations »

L’islamophobie s’enracine au sein de l’extrême droite lors de la guerre du Kosovo (1998-1999). Les États-Unis prennent alors fait et cause pour la minorité musulmane opprimée. Il n’en faut pas plus pour qu’une partie des nationalistes français dénonce un complot américano-musulman pour annihiler la culture européenne : c’est « l’islamérique », détaillée par le chercheur Alexandre del Valle, auteur en 1997 d’Islamisme et États-Unis, une alliance contre l’Europe.

Trois ans plus tard, Bruno Mégret, ancien haut dirigeant du FN, lance le Mouvement national républicain (MNR). Il est l’un des premiers à invoquer la mémoire de Charles Martel, lors d’un discours à Moussais : « Poitiers fut le choc de deux civilisations : la civilisation européenne et chrétienne face à la civilisation arabo-musulmane. Ce choc des civilisations n’est hélas pas terminé. Nous sommes venus pour affirmer notre volonté de ne pas reculer devant la poussée islamiste. »

Cette théorie a été développée par un professeur de Harvard, Samuel Huntington, qui, en 1996, a publié Le Choc des civilisations. Un succès. Pour lui, « l’Orient et l’Occident ont été, sont et seront irréconciliables », résume Christophe Naudin. Une thèse qui inspirera les faucons de la Maison Blanche (« l’axe du mal ») et popularisera Charles Martel outre-Atlantique.

Un thème porteur

Dans une scène ubuesque de la série documentaire J’irai dormir chez vous, voici ce que dit un habitant de La Nouvelle-Orléans au journaliste français Antoine de Maximy : « C’est vrai que tout le monde parle arabe en France ? Souvenez-vous de Charles Martel, il les a repoussés ! Et vous, vous les laissez passer ?! La civilisation occidentale compte sur vous, les gars, vous devez les virer ! »

Jean-Marie Le Pen ne pouvait laisser plus longtemps aux autres ce thème porteur. En 2010, avec ses affiches « Non à l’islamisation » représentant une France aux couleurs algériennes déchirée par des minarets et une femme en voile noir intégral, il clarifiait opportunément son message pour les élections régionales. Alors, Charles Martel sera-til l’invité de la prochaine présidentielle, en 2017 ? Pour l’heure, ni Marine Le Pen, la présidente du FN, ni ses cadres les plus influents, comme Florian Philippot, ne semblent souscrire à la mode Martel. Même la députée Marion Maréchal-Le Pen, pour qui l’islamisation de la France est une antienne, n’a pas trouvé « drôle » le « Je suis Charlie Martel » de son grand-père. Jeanne d’Arc a encore de beaux jours devant elle.


 

Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l’Histoire au mythe identitaire, de William Blanc et Christophe Naudin, éd. Libertalia, 328 pages, 17 euros.

 

Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l’Histoire au mythe identitaire, de William Blanc et Christophe Naudin, éd. Libertalia, 328 pages, 17 euros.

Charles Martel et la bataille de Poitiers, de l’Histoire au mythe identitaire, de William Blanc et Christophe Naudin, éd. Libertalia, 328 pages, 17 euros. © DR

 


 

UN MARTEAU ? QUEL MARTEAU ?

Comment expliquer le surnom de Martel donné à Charles ? Beaucoup aimeraient y voir une référence à la bataille de Poitiers : Charles fut le « marteau » qui chassa les musulmans. Au XIXe siècle, l’historien Jules Michelet pense quant à lui que, en tant qu’ennemi de l’Église, Charles obtint ce surnom par association avec Thor, dieu païen muni d’un tel outil.

Autre théorie : cela ferait référence à Judas Maccabée, leader d’une révolte juive au IIe siècle avant notre ère (en araméen, maqqaba signifie « marteau ») ; de nombreux souverains étaient en effet comparés à des héros bibliques, comme Charlemagne à Salomon. Le débat est ouvert, mais il est plus vraisemblable que « Martel » renvoie à la dureté dont faisait preuve Charles, contre lequel tous (peuple, souverains francs ou armées étrangères) se sont brisés.