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Cet article est issu du dossier «Congo-Brazzaville : Trêve olympique»

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Culture

Congo-Brazzaville – Portraits : il y a beaucoup de Cuba en eux

Réservé aux abonnés | | Par - envoyée spéciale
Mis à jour le 26 août 2015 à 14h01
Romain Gardon.

Romain Gardon. © Muriel Devey Malu-Malu

Depuis les années 1960, le Congo entretient d’étroites relations avec l’île, notamment en matière de formation et de culture. La preuve par deux.

Parfait Kissita, Libre entreprise

Muriel Devey Malu-Malu

Parfait Kissita. © Muriel Devey Malu-Malu

 

Un chiffre d’affaires mensuel d’environ 5 millions de F CFA (plus de 7 600 euros), huit salariés permanents et une gamme de produits variés (jus de gingembre, de bissap, de fruit de la passion, d’ananas, de papaye et de mangue, conserves, confitures, épices, piments…) : la petite entreprise Cuba libre se porte bien. Installée dans la cité océane de Pointe-Noire, capitale économique du Congo, elle a été baptisée ainsi non pas en l’honneur du célèbre cocktail, mais tout simplement en hommage à Cuba, où Parfait Kissita a étudié, de 1981 à 1994, depuis le collège jusqu’à l’université.

Né le 1er juillet 1970 à Madingou (chef-lieu de la Bouenza), il fait partie des milliers de boursiers congolais envoyés chaque année à Cuba. Il dit y avoir acquis, outre son diplôme en agronomie et la maîtrise de l’espagnol, « des valeurs comme la combativité, la conscience de soi, la discipline, l’ouverture et le sens du respect de l’autre » qui lui sont très utiles aujourd’hui.

De retour de Cuba, il monte une fabrique de compotes et de jus de fruits

À son retour au Congo en 1994, il voit son espoir de décrocher un emploi dans la fonction publique s’évanouir. Mais Parfait Kissita, qui avait travaillé dans une entreprise cubaine de jus de fruits pendant ses études, décide de créer la Conserverie des produits agricoles du Congo (Coprac). Établie dans l’arrondissement de Bacongo, à Brazzaville, la petite fabrique de compotes et de jus de fruits se développe rapidement, jusqu’à ce que le conflit de 1997-1998 l’oblige à mettre la clé sous la porte.

En 1999, Kissita s’installe à Pointe-Noire. Docker au port, pousse-pousseur à la gare ferroviaire de Tié-Tié, maraîcher à Loango… Les revenus de ses divers petits métiers lui permettent de créer sa micro-entreprise de fabrication de confitures, qu’il livre à des hôtels et restaurants ponténégrins. En 2004, c’est la naissance de Cuba libre, dont Parfait Kissita détient aujourd’hui 80 % des parts.

En 2008, il a bénéficié d’une prise de participation du fonds Afrique de la société de capital-risque solidaire Garrigue, lui apportant 15 millions de F CFA qui lui permettent d’investir. Après le retrait de Garrigue du capital, il installe l’entreprise à Songolo, dans l’arrondissement de Loandjili, à Pointe-Noire, avec son nouvel associé, « un ami cubain ».

Pour se fournir en matières premières à un coût raisonnable, Parfait Kissita a créé une chaîne de valeur, installé un verger près de Hinda (département de Kouilou) et mis sur pied une petite coopérative d’exploitants rémunérés à la production. Reste à développer la commercialisation. Pour y parvenir, il compte faire appel à un cabinet spécialisé.

Lauréat du concours de création de business plan (section « meilleur produit ») lors du Challenge du bassin du Congo organisé en 2013 par le Réseau des Congolais de l’extérieur, Parfait Kissita a décroché une subvention de 50 000 euros, débloquée en 2014. « La première tranche m’a permis d’accélérer l’aménagement de nos nouveaux locaux, explique-t-il. Et la seconde d’améliorer l’étiquetage, mais aussi d’acheter divers matériels, dont un coupeur-broyeur, des capsules et du matériel pour le conditionnement. »

De quoi produire plus de jus de fruits (15 000 bouteilles par mois), se diversifier (conserves de tomates, de légumes, concentrés de jus…) et réorienter la stratégie commerciale. Jusqu’à présent, le Cabinda, l’enclave angolaise voisine, absorbait 60 % de la production de l’entreprise, le reste étant commercialisé à Pointe-Noire. Mais avec la baisse des revenus liés à la chute des cours du brut et du dollar, l’Angola devient moins intéressant et Cuba libre prospecte de nouveaux marchés.

Romain Gardon, Salsa sauce congolaise

Muriel Devey Malu-Malu

Romain Gardon. © Muriel Devey Malu-Malu

 

Venue de Cuba, la salsa a fait fureur en Afrique dans les années 1960, avant de perdre du terrain au début des années 1980, avec l’arrivée, entre autres, du zouk et du rap. Pour la « sauver », Romain Gardon (Romain Nimi de son vrai nom) a donc créé le groupe SOS Salsa. « Il fallait la remettre au goût du jour, de façon à ce qu’elle s’impose à nouveau. Notamment auprès des jeunes, qui la considéraient comme une musique de vieux », explique le fondateur de l’orchestre. Pari réussi. Vingt ans plus tard, le groupe formé le 27 août 1995 fait toujours vibrer les Congolais de 7 à 77 ans.

Romain Gardon a rapporté la salsa du pays de Fidel Castro où, comme bon nombre de ses compatriotes, il a fait ses études. « J’ai quitté mon village de Kimango [dans le Niari] à l’âge de 12 ans, en 1982, pour l’île de la Jeunesse [la deuxième de Cuba par sa superficie]. Et j’y ai passé vingt ans. » Collège, lycée, université… Le jeune homme est sorti de son long cursus cubain avec un master en génie chimique, spécialisé en technologies des productions chimiques. Une option qu’il n’avait pas choisie : « On nous imposait une filière », explique-t-il.

Il écrit des titres en lingala, en kituba, en soundi… et plus seulement en espagnol.

Lorsqu’il rentre au Congo, en juillet 1995, Romain Gardon rapporte dans ses bagages, outre son diplôme, des livres, une guitare… et un piano. Car durant son long séjour à Cuba, il s’est découvert une passion pour la musique et la danse. Dès son arrivée sur l’île de la Jeunesse, il a créé un petit orchestre de musique traditionnelle congolaise, Les Patriotes, qui se produisait « lors de soirées musicales et de festivals de musique interécoles où chaque pays africain était représenté », se souvient-il.

L’adolescent s’initie à la guitare, à l’harmonica et, en 1990, il fait ses gammes au piano. Il compose, écrit ses textes (« des chansons révolutionnaires et patriotiques, ou parlant de la vie de tous les jours »), remporte quelques premiers prix lors de festivals et intègre l’orchestre de sa faculté, à l’université Marta-Abreu-de-Las Villas, à Santa Clara. À l’époque, s’il s’amuse à imiter Los VanVan ou Irakere, de grands groupes cubains de salsa, il n’est pas encore un salsero. Il le deviendra après avoir rejoint le Condado Band, qui lui offre son soutien lorsqu’il se présente au concours Découverte RFI, en 1994.

De retour au Congo, il forme SOS Salsa

De retour au Congo l’année suivante, à défaut de trouver un emploi correspondant à son cursus, Romain Gardon décide de faire de la musique son métier, au grand dam de sa famille. Il forme SOS Salsa avec des amis qui ont également fait leurs études à Cuba… et immédiatement, l’album Somos africanos fait un tabac.

Après la parenthèse des années 1997-1998, le groupe se relance avec l’appui du groupe Digital Radio Télévision (DRTV), la première chaîne privée du pays, qui est aussi une maison de production. Le succès est encore au rendez-vous, surtout en 2010, avec la sortie de l’album Gracias (avec trois titres phares : « Gracias », « Taba mobangue » et « La Berceuse ») et l’apparition de titres écrits en lingala, en kituba, en soundi, en kongo et en français, et non plus seulement en espagnol.

Pour fêter ses 20 ans, SOS Salsa, seul groupe à jouer de la salsa au Congo, a programmé une série de concerts, dont « le plus grand cabaret ambulant d’Afrique », à l’Institut français de Brazza. Le clou du spectacle est prévu le 27 août avec la tenue, à Brazzaville, d’un congrès international de la salsa (avec l’appui de l’ambassade… du Venezuela) et la sortie de l’album Wo, Wo, Wo, en collaboration avec la célèbre chanteuse de RD Congo Mbilia Bel.

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