Sécurité

Cameroun-Nigeria, duo de choc contre Boko Haram

Le président Paul Biya accueillant son homologue nigérian, à Yaoundé, le 29 juillet.

Le président Paul Biya accueillant son homologue nigérian, à Yaoundé, le 29 juillet. © AFP

Confrontés à la menace Boko Haram, Yaoundé et Abuja ont tout intérêt à coopérer en matière de sécurité. En seront-ils capables ?

Lors de sa visite à Yaoundé le 29 juillet, Muhammadu Buhari, le président nigérian, a fait de son mieux pour dissiper les malentendus qui menaçaient d’envenimer les relations déjà compliquées de son pays avec le Cameroun. Depuis son élection, en mars, Buhari a rencontré plusieurs chefs d’État de la région. Mais il a attendu quatre mois avant de s’entretenir avec Paul Biya. Un paradoxe quand on sait que, de tous les voisins du géant nigérian, le Cameroun est le pays le plus important, tant sur le plan économique que sur le plan démographique. Un paradoxe aussi parce que ce dernier a déployé 8 500 hommes pour défendre ses frontières assiégées par Boko Haram, la tristement célèbre secte venue du Nigeria.

 

 

Le voyage de Buhari s’inscrivait donc dans un contexte particulièrement délicat. Quelques jours plus tôt, les 22 et 25 juillet, des attentats-suicides avaient frappé la ville de Maroua, dans l’Extrême Nord camerounais, faisant 34 morts et 117 blessés. Un traumatisme pour un pays déjà éprouvé par une année de guerre contre les hordes sauvages et fanatisées d’Abubakar Shekau, et qui n’avait jamais subi de telles attaques sur son territoire avant qu’il s’en produise quatre au cours de ce seul mois de juillet, dont un double attentat dans la ville frontalière de Fotokol

L’heure n’est pas à la sympathie mais à la gravité

Si Biya s’est montré affable envers son hôte, les démonstrations de sympathie ont, pour des raisons de sécurité, été réduites au strict minimum. Ainsi les Yaoundéens ne se sont-ils pas déplacés en masse pour voir de près le visage émacié du nouveau chef de l’État nigérian. Durant ces vacances scolaires, l’heure n’est pas vraiment au farniente. Les Camerounais s’échangent des SMS alarmistes, prédisant l’imminence d’attentats-suicides à Douala et à Yaoundé.

La capitale est placée sous sécurité maximale. Les services de renseignement redoutent que les terroristes ne mettent à exécution leurs menaces, qu’ils vocifèrent dans des vidéos diffusées sur internet. Plus question d’entrer dans les villes sans subir toutes sortes de tracasseries : fouille au corps, examen des bagages et des véhicules, contrôles d’identité… Des détecteurs de métaux sont en cours d’installation à l’entrée des bâtiments « sensibles ». Les autorités appellent la population à signaler tout comportement suspect.

 

Pour les deux présidents, l’heure n’est plus aux querelles d’ego mais aux résultats

 

 

Le 28 juillet, les forces de sécurité ont bouclé le quartier musulman de la Briqueterie et passé chaque maison au peigne fin. Les mosquées de la ville sont aussi sous haute surveillance. En attendant qu’une loi en préparation le prohibe sur tout le territoire, les préfets ont interdit le port du voile intégral. Les femmes voilées sont d’ailleurs particulièrement suspectées – et contrôlées souvent sans égard. Les attentats-suicides ayant été perpétrés par des adolescentes qui avaient dissimulé leur ceinture d’explosifs sous leur robe, la méfiance envers tout vêtement ample atteint des sommets. Cette crainte bouleverse jusqu’aux habitudes vestimentaires du Sud, à majorité chrétienne. Au siège de l’entreprise Camtel, l’opérateur historique des communications, le kaba, la longue robe traditionnelle, est désormais interdit.

 

 

L’urgence est aux résultats

Plus au sud, Douala, la capitale économique, est elle aussi sous protection policière. Les parkings souterrains sont interdits, y compris celui de l’aéroport, le plus fréquenté du pays.

De toute évidence, le Cameroun n’était pas préparé à pareille situation. Le pays commence seulement à former ses premiers démineurs, et, dans ce domaine, son équipement demeure insuffisant. Reste la dissuasion par la peur du gendarme, qui n’est pas sans désagréments pour les personnes. Ce tour de vis sécuritaire fait ainsi craindre des violations des droits de l’homme et des libertés fondamentales, notamment à l’encontre des musulmans (20 % de la population).

Pour les deux présidents, donc, l’heure n’est plus aux querelles d’ego. L’urgence est aux résultats. Or le Nigérian tarde à en obtenir. À Lagos et à Abuja, les internautes l’ont affublé d’un surnom peu glorieux : « Baba Go Slow », allusion à la lenteur avec laquelle il a formé son gouvernement et au temps qu’il met à partir à la reconquête des territoires perdus. Ses compatriotes le pressent de concrétiser ses promesses électorales, dont la première était de restaurer la sécurité et l’autorité de l’État dans un Nord-Est quasiment tombé sous la férule des insurgés.

 

STR/AFP

Sur les lieux de l'un des attentats perpétrés à Maroua (nord du Cameroun), le 22 juillet. © STR/AFP

 

Les yeux rivés sur Buhari

Que les lycéennes de Chibok, enlevées il y a plus d’un an, n’aient toujours pas été retrouvées sonne comme un aveu d’impuissance. Cette affaire au retentissement planétaire est en effet devenue un symbole à l’aune duquel sera jugée la présidence Buhari. D’autant que les enlèvements se sont multipliés. Selon une estimation d’Amnesty International, qui remonte à avril, plus de 2 000 femmes et jeunes filles ont été kidnappées par Boko Haram. Certaines auraient été contraintes d’épouser des membres de la secte, de prendre part aux combats et, probablement, de commettre des attentats-suicides.

Sous pression, Buhari a donc emmené dans son Boeing six gouverneurs d’États nigérians frontaliers avec le Cameroun : Alhaji Mohammed Bindow (État d’Adamawa), Emmanuel Udom (État d’Akwa Ibom), Samuel Ortom (État de Benue), Alhaji Kashim Shettima (État de Borno), Ben Ayade (État de Cross River) et Darius Ishaku (État de Taraba). Ces élus locaux travaillent souvent de manière informelle avec leurs alter ego camerounais. Tous ont développé des relations personnelles et s’efforcent de pallier l’absence de coopération au plus haut niveau, avec des résultats encourageants. En les invitant à Yaoundé, Muhammadu Buhari a voulu formaliser ces échanges.

L’urgence sécuritaire occulte les différends du passé

Ensuite, il lui a fallu mettre en confiance ses hôtes camerounais, en leur assurant que le Nigeria se conformera à la décision de la Cour internationale de justice de La Haye, dont un arrêt de 2002 a tranché en faveur de la rétrocession au Cameroun de la presqu’île de Bakassi alors occupée par des militaires nigérians. Ce revirement du nouvel homme fort d’Abuja prend ainsi à contre-pied l’opposant qu’il fut et qui s’était insurgé contre Olusegun Obasanjo, son prédécesseur, lorsque ce dernier s’était dit prêt à concéder la rétrocession de la péninsule.

Devenu chef d’État, ses priorités ont changé. Buhari a besoin de ses voisins pour éradiquer la secte dont les capacités militaires sont affaiblies grâce à l’engagement des armées camerounaise et tchadienne. Il a donc évoqué les débuts de la Force d’intervention conjointe multinationale placée sous commandement nigérian et dont le déploiement était initialement fixé au 30 juillet. Cette force régionale doit compter 8 700 militaires, policiers et personnels civils venus du Nigeria, du Cameroun, du Tchad, du Niger et du Bénin.

 

 

Abuja et Yaoundé semblent enfin mesurer toute l’importance d’instaurer une relation de confiance afin d’améliorer leur coopération. Ils ont même déterré un projet de 1968 sur la libre circulation des personnes et des biens. Un comité consulaire se tiendra dans la capitale nigériane d’ici à la fin du mois d’octobre pour en fixer les modalités. Face aux nouvelles menaces, mieux vaut se serrer les coudes.

 


 

ILS VOULAIENT LA PEAU DE DÉBY ITNO

Le partage du renseignement est considéré comme l’une des réponses les plus efficaces pour prévenir les attentats-suicides. Cette coopération a déjà porté ses fruits entre le Cameroun et le Tchad. Selon une source au sein des services de sécurité, Yaoundé avait, en janvier, prévenu N’Djamena de l’imminence d’une attaque contre Idriss Déby Itno. Les services camerounais avaient en effet intercepté des communications dont les auteurs s’informaient des itinéraires empruntés par le cortège du président tchadien, de la fréquence de ses déplacements et de l’importance de son dispositif de sécurité… Le projet a été déjoué. Et les terroristes ont dû s’attaquer à des cibles de moindre importance dans la capitale tchadienne, même si le bilan humain – une soixantaine de tués entre le 15 juin et le 11 juillet – est très lourd.

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