Politique

Le sermon d’Obama

Mieux vaut parfois s’abstenir de réagir… Le discours prononcé par Barack Obama au siège de l’Union africaine (UA), à Addis-Abeba, a fait couler beaucoup d’encre.

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:55
Marwane Ben Yahmed

Par Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

Le président Barack Obama lors d’une conférence de presse à Addis-Abeba en Éthiopie, le 27 juillet 2015. © Sayyid Azim/AP/SIPA

Pourtant, le président américain n’a fait qu’enfoncer des portes déjà largement ouvertes. Lutte contre la corruption, sécurité, droits des femmes, développement et, surtout, alternance démocratique et limitation des mandats présidentiels, autant de sujets sur lesquels la majorité des Africains, a fortiori les plus jeunes, est d’accord. Le dernier point, le plus sensible, n’a pas été sans susciter des réactions d’indignation parmi les thuriféraires de certains régimes qui se sont sentis visiblement concernés et, partant, mis à l’index. Mais qu’a dit au juste Obama pour déclencher une telle levée de boucliers ?

En substance, ma traduction étant loin d’être littérale : « Je ne comprends pas cette attitude [s’accrocher au pouvoir et ne pas respecter la Constitution]. Je suis dans mon second mandat. Cela a été un extraordinaire privilège pour moi de servir en tant que président des États-Unis, mais notre Constitution dispose que je ne peux briguer un troisième mandat. Lorsqu’un dirigeant essaie de changer les règles du jeu en cours de route pour se maintenir au pouvoir, cela risque de créer instabilité et conflits, comme on l’a vu au Burundi. Et c’est souvent le premier pas vers la paralysie. Parfois, on entend un chef d’État dire : « Je suis le seul à pouvoir empêcher cette nation d’imploser. » Si c’est vrai, cela signifie qu’il a échoué à construire une véritable nation. »

Avant d’ajouter, sibyllin, qu’il y a bien une vie après le pouvoir. Tout est dit et bien dit, avec nuance – il a bien insisté, par exemple, sur le changement de règles en cours de route. Cela n’a rien à voir avec le même objectif formulé, comme cela a pu être le cas à Maurice ou au Sénégal, avant l’élection d’un des candidats lors de scrutins libres ou transparents.

 

Des réactions excessives

Intéressons-nous cependant aux réactions pavloviennes de ceux qui, en Afrique centrale et dans les Grands Lacs pour la plupart, se sont sentis offensés par de tels propos. Inutile de les citer nommément, puisque, de toute façon, de Kinshasa à Kigali, en passant par Bujumbura, Yaoundé et Brazzaville, la ligne de défense des partis au pouvoir et de leurs représentants est presque la même.

Être « contraint » de prolonger son bail, quelles qu’en soient les raisons, n’est qu’un aveu d’échec

 

Cela donne à peu près ceci : Barack Obama n’est qu’un donneur de leçons, l’Afrique est capable de prendre son destin en main et de régler ses problèmes seule, elle n’a d’ailleurs pas le monopole des dirigeants qui restent trop longtemps au pouvoir, il n’y a pas de solution ou de modèle démocratique uniques, il faut s’adapter à nos us et coutumes, ceux qui disent le contraire ne connaissent pas le terrain, vivent dans le passé et nous prennent pour des enfants, nous avons la chance d’avoir un homme d’exception à notre tête, alors pourquoi nous en priver ? etc. Le ridicule ne tuant visiblement pas, certains se sont même fendus d’un parallèle historique, rappelant à Obama que Roosevelt avait été élu quatre fois et que la Constitution américaine n’a limité le nombre de mandats qu’en 1947. Inutile de commenter ce dernier point tant il semble anachronique, pour rester poli.

L’Afrique a encore des choses à régler, et pas seule

Mais les États-Unis étant une authentique et vieille démocratie, et lui n’ayant rien à voir avec son prédécesseur George W. Bush, il est en droit de le faire. Et il y a matière, surtout en ce moment, à s’inquiéter. C’est à l’Afrique de régler ses problèmes seule ? Bien, mais alors qu’elle joigne le geste à la parole et pas uniquement quand ça l’arrange ! En matière de développement, de sécurité, de justice, d’intégration régionale ou continentale, de représentativité dans les institutions internationales (FMI, Banque mondiale), ou sur les grands problèmes de la planète (climat, par exemple) et, donc, de démocratisation, l’Afrique n’a pas réglé grand-chose, et surtout pas seule.

Les pays africains n’arrivent déjà que rarement à se mettre d’accord pour parler d’une seule voix quand les intérêts du continent sont en jeu… Une démocratie à l’africaine, tenant compte de ses spécificités ? La démocratie est un concept universel. Modèle à suivre : l’Inde, par exemple, laquelle n’a rien de comparable avec une vieille nation européenne et pourrait exciper de ses particularismes, mais qui est une vraie démocratie. Cela prend du temps ? Oui, mais depuis les indépendances on ne peut pas dire qu’on ait été pris de court…

Des progrès ont été accomplis, bien sûr, mais ils sont trop lents et jamais définitivement acquis. Last but not least : pourquoi se priver d’un grandissime et omniscient président au bout de « seulement » quelques lustres ? Parce que, malgré les éventuels résultats obtenus, le pouvoir use et isole, en Afrique comme ailleurs. Et, comme dirait l’ami Obama, parce qu’il est peu probable – et difficilement explicable – que l’on puisse réussir en cinq ans ce que l’on n’a pu faire en quinze (ou plus). Être « contraint » de prolonger son bail, quelles qu’en soient les raisons, n’est qu’un aveu d’échec.