Économie

Repenser le capitalisme

Dans cette tribune, le financier nigérian Tony Elumelu, président de Heirs Holdings, plaide pour « l’injection dans les veines du capitalisme de valeurs allant au-delà de la maximisation du profit ».

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:55
Tony Elumelu

Par Tony Elumelu

Tony Elumelu est président de Heirs Holdings et de la Fondation Tony Elumelu.

« Le système approche, au mieux, de sa fin, au pire du chaos », écrit Tony Elumelu. © Brendan McDermid/Reuters

Dans notre monde superconnecté, nous avons – peut-être involontairement, mais de manière -irréversible – créé un système d’interdépendance sans précédent. Les chaînes d’approvisionnement globales sont devenues totalement mondiales, portées par l’irrépressible désir d’augmenter la compétitivité.

Nous devons par conséquent recalibrer la notion du winner-take-all [« le gagnant prend tout »] et injecter dans les veines du capitalisme des valeurs allant au-delà de l’aveugle et unique but actuel de maximisation du profit.

« Africapitalisme »

Sur le continent, cette approche est appelée « africapitalisme ». Elle se fonde sur la thèse selon laquelle un système dirigé par le secteur privé et gouverné par une politique publique favorable aux affaires peut conduire à une croissance économique plus forte et inclusive ainsi qu’au développement social.

Michael Porter, professeur à la Harvard Business School, a défini le concept d’affaires générant de la valeur partagée : selon lui, les activités du secteur privé peuvent et devraient apporter une rémunération substantielle aux entreprises et à leurs actionnaires, mais aussi à un groupe d’acteurs plus large.

Le président de la Banque mondiale, Jim Kim, a quant à lui réorienté la stratégie de l’institution vers la promotion d’une « prospérité partagée ». Pour la première fois de son histoire, la Banque va lutter non seulement contre la pauvreté, mais aussi contre « l’inégalité globale ».

Le système approche, au mieux, de sa fin, au pire du chaos.

Une transformation du système s’impose

Je crois en ces deux concepts, d’une part parce qu’ils reflètent mes propres valeurs et ma philosophie dans les affaires, d’autre part pour leur aspect pratique. Avec l’augmentation des inégalités dans les économies développées ou en voie de développement, le capitalisme approche, au mieux, de sa fin, au pire de grands bouleversements sociaux et du chaos. Sa transformation est impérative.

L’un des principaux défis vient du fait qu’aucune entreprise, aucun État, ne peut espérer changer notre système capitaliste seul. De même, le faire évoluer vers un socle plus large de valeurs telles que le « capitalisme inclusif » et l’« africapitalisme » est impossible sans l’adhésion de tous les secteurs. Provoquer ce type de changement demande un objectif commun préalable. Cela implique non seulement d’accepter la logique du capitalisme inclusif et de l’africapitalisme, mais aussi de partager un profond désir d’agir.

J’ai été impressionné par le savoir-faire, l’influence et le succès de mes pairs présents à la Conférence sur le capitalisme inclusif à Londres dernièrement. Nous sommes tous bénis. Mais cette couronne est lourde à porter. Notre réussite s’accompagne de responsabilités s’étendant bien au-delà de notre famille, de notre pays ou de nos actionnaires.

Nous nous sommes réunis pour explorer les limites d’un système dont nous avons bénéficié, car d’autres, beaucoup trop nombreux, n’ont pas eu cette chance. La question brûlante à nous poser est donc : que sommes-nous prêts à faire ?

L’ingrédient essentiel : le leadership

Qu’importe la motivation profonde. Nous pouvons avancer en nous appuyant sur notre désir bien trop humain d’autopréservation, notre mécontentement ou même notre rapport à Dieu. Mais nous ne devons pas subir cette responsabilité comme une conséquence inévitable du succès. Nous devons la voir comme une opportunité de créer de la richesse pour nous-mêmes comme pour les autres.

L’ingrédient essentiel pour que les valeurs véhiculées par le capitalisme inclusif et l’africapitalisme participent à la transformation du système capitaliste, c’est le leadership. Nous n’avons pas besoin d’une autre étude pour savoir quoi faire. Ce qu’il faut à ce stade, c’est le courage d’agir. De diriger.

Nous ne savons pas ce que le futur nous réserve ni quel rôle nous y jouerons. Mais, par la grâce de Dieu, je donnerai l’exemple chaque jour, et je me battrai pour que d’autres s’engagent dans la construction d’une société plus juste et égalitaire qui profite à tous et non à quelques-uns. Je vous demande juste de me rejoindre pour faire de même. Les véritables récompenses sont devant nous.