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Cet article est issu du dossier «Le Maroc à l'heure locale»

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Politique économique

Mohamed Boussaid : « La chance n’a pas sa place en économie »

Mohamed Boussaid dans son bureau du quartier des ministères, à Rabat, le 10 juillet. © Mohamed Drissi K pour J.A.

Retour à l'équilibre budgétaire, suppression des subventions sur les produits de base, réduction des inégalités… Le ministre des Finances explique la stratégie du gouvernement.

Ingénieur des ponts et chaussées, plusieurs fois ministre et wali, Mohamed Boussaid, 54 ans, a intégré le gouvernement Benkirane lors du remaniement d’octobre 2013, qui a vu l’Istiqlal sortir de l’alliance gouvernementale et le Rassemblement national des indépendants, dont il est membre, y entrer. Lorsqu’il a pris ses fonctions, les indicateurs macroéconomiques du royaume commençaient à se redresser. Le déficit budgétaire, déjà passé de 7,2 % en 2012 à 5,4 % en 2013, a été réduit à 4,5 % en 2014. Quant à la croissance, de 2,5 % l’an dernier, elle devrait bondir à 5 % en 2015. Des performances que certains attribuent à la chance et à la conjugaison de facteurs extérieurs, comme la chute des cours du brut ou une pluviométrie favorable. Mais pour le grand argentier du royaume, tout est question de travail.

Jeune Afrique : Comment se porte l’économie marocaine ?

Mohamed Boussaid : De mieux en mieux. Elle a su évoluer dans un monde lui-même changeant, elle continue de se diversifier et montre de grandes capacités de résistance aux chocs extérieurs. Nous avons évité le pire après la dernière crise mondiale. Et, grâce aux efforts fournis par l’ancien et l’actuel gouvernements, nous avons pu traverser ces turbulences.

Depuis 2008, le Maroc est en effet parvenu à maintenir une croissance moyenne de 4,2 % par an, et son PIB passera cette année la barre symbolique des 1 000 milliards de dirhams [environ 92 milliards d’euros], contre moins de 600 milliards au début des années 2000. Ce qui est honorable pour un pays comme le Maroc, surtout au regard de son environnement : après la crise qui l’a frappée, la croissance de l’Union européenne [premier partenaire du royaume] reste atone ; les échanges avec le monde arabe sont encore limités… Une croissance de 4,2 % dans cette région et dans le contexte actuel équivaut selon moi à un taux de croissance de 7 % dans certaines zones économiques, par exemple le sud-est de l’Asie.

Nous ne vivons pas dans la jungle, notre société doit être solidaire !

Comment votre économie a-t-elle pu résister à la crise ?

Dès que celle-ci a éclaté, en 2008, nous avons choisi de soutenir la consommation par la dépense publique afin de pallier la baisse de la demande externe. Cela nous a permis de garder le cap de la croissance, mais a creusé le déficit budgétaire – en 2012, il a atteint 7,2 %, un niveau inquiétant. On a donc acheté un peu de croissance avec un peu de déficit. Ce modèle nous a permis de résister à la crise et à ses conséquences, mais il a atteint ses limites. Ce qui nous a poussés, à partir de 2013, à changer de cap.

Pour quelle direction ?

Il nous fallait résoudre cette équation : comment revenir à l’équilibre budgétaire sans léser la croissance, sachant que nous ne sommes pas une économie pétrolière. Nous avons misé sur deux facteurs : la diversification de l’économie, en redynamisant les plans sectoriels, notamment celui de l’industrie, qui commence à donner d’excellents résultats, et la diversification de nos partenaires. Historiquement tourné vers le Nord, en particulier vers l’Europe, désormais le Maroc s’intéresse aussi à de nouvelles zones économiques, comme l’Afrique subsaharienne, le Moyen-Orient ou la Chine.

Si le déficit s’est nettement résorbé depuis la fin de 2013, c’est notamment grâce à la décision de réduire les subventions aux hydrocarbures, qui a coïncidé avec la chute des cours du brut. Peut-on dire que la chance a été de votre côté ?

Non, car si l’on parle de chance, il faut aussi considérer la malchance. Et si l’on poursuit ce raisonnement, cela reviendrait à dire que le Maroc a été malchanceux quand le pétrole était à 120 dollars le baril. Or ce n’est pas juste. Le facteur chance n’a pas sa place en économie. Certes, le prix du pétrole est un élément exogène sur lequel nous n’avons aucune prise. Mais il faut tout de même le gérer. Cela suppose du travail, et ce travail a été fait. Je tiens d’ailleurs à préciser que la décision de supprimer les subventions aux hydrocarbures a été prise avant la chute des cours du brut et que la baisse des prix sur le marché international n’a donc pas bénéficié à l’État mais au consommateur.

En outre, en 2013, alors que le baril était encore à 120 dollars, nous sommes tout de même parvenus à ramener le déficit budgétaire à 5,4 %. Ce n’est donc pas une question de chance, mais le résultat d’un travail de fond. Aujourd’hui, même si les prix du pétrole ont diminué, il ne faut pas nous endormir sur nos lauriers car cette situation n’aura qu’un temps. Nous en profitons pour engager de grandes réformes. C’est maintenant qu’il faut appuyer sur l’accélérateur pour les faire avancer.

Quels sont les principaux dossiers à régler ?

L’un des chantiers les plus importants est celui des retraites, qui fait peser un gros risque social pour les dix prochaines années. Celui de la décompensation n’est pas achevé non plus : certains produits sont encore subventionnés par l’État de manière aveugle, ce qui n’est pas normal. Tout le monde est désormais convaincu que le système actuel de la compensation est une aberration en termes d’équité, car il profite davantage aux riches qu’aux populations nécessiteuses. Il est inefficace et, en outre, crée des distorsions sur le plan économique. Il faut donc y mettre un terme, pour que le marché fonctionne de manière libre, sans la moindre contrainte.

Vous dites donc aux Marocains que le gaz butane, le sucre ou la farine ne seront plus subventionnés ?

Tout à fait. Mais cela doit s’accompagner d’un système de soutien aux plus pauvres. Nous avons déjà testé certains mécanismes comme Tayssir [système d’aides à la scolarité des enfants pour les familles défavorisées] ou le Régime d’assistance médicale [Ramed] pour les démunis. Enfin, nous octroyons des aides.

Cela dit, le « ciblage » des populations pauvres ne doit pas être vu uniquement comme un simple soutien en espèces sonnantes et trébuchantes. Les investissements dans des services publics de proximité sont également une forme d’aide directe, intelligente et efficace. La fiscalité peut aussi être utilisée comme un instrument de protection. C’est en maniant ces différents outils que nous pourrons régler la question de la compensation sans toucher au pouvoir d’achat des ménages les plus modestes.

L’aggravation des inégalités sociales et les déséquilibres régionaux font partie de vos grands défis. Comment comptez-vous les relever ?

Ce problème n’est pas spécifique au Maroc. Dès lors qu’un pays se développe, des populations restent en marge du système. C’est un phénomène universel, mais il y a deux manières de l’appréhender : l’une est de dire que ces personnes doivent se débrouiller seules, l’autre est de considérer que nous ne vivons pas dans la jungle et que notre société est solidaire. Le Maroc a clairement choisi cette seconde approche en créant des systèmes de protection sociale pour que tout le monde profite de la croissance. Nous utilisons plusieurs instruments : l’investissement dans les domaines de la santé et de l’éducation ; la prévoyance sociale, pour assurer à nos concitoyens un minimum vital ; et les aides directes aux plus fragiles, comme les populations rurales ou les veuves.

L’Initiative nationale de développement humain [INDH] lancée par le roi Mohammed VI en 2005 est aussi venue répondre à cette problématique du partage des richesses. Cette initiative, désormais extrêmement efficace, ne vise pas à produire de l’assistanat, mais à donner aux gens les moyens de lancer des activités génératrices de revenus en les aidant à accomplir leurs projets.

Les dates clés de la biographie de Mohamed Boussaid

J.A.

Chronologie Mohamed Boussaid. © J.A.

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