Société

La Turquie est-elle lancée dans une partie de poker menteur ?

Déterminé à provoquer des élections anticipées, le gouvernement s’en prend aux Kurdes, qui lui avaient fait perdre sa majorité absolue lors des législatives de juin. Et, pour calmer les éventuelles critiques de ses alliés occidentaux, bombarde quelques positions de Daesh en Syrie.

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:54

À Rize, la ville d’origine du président Recep Tayyip Erdogan, en juin. © TNS/ZUMA-REA

Sous le doux nom de « zéro problème avec les voisins », la Turquie voulait gagner l’amitié des États de sa région. Raté : elle s’est fâchée avec l’Égypte et Israël, et guerroie sur ses marches syriennes et irakiennes. Elle s’était engagée dans un processus de paix avec sa minorité kurde (20 millions de personnes) après un conflit qui avait fait 40 000 morts entre 1984 et 1999 ; ces négociations pourtant cruciales pour sa démocratisation sont suspendues. Elle voulait rester à l’écart de la coalition anti-Daesh formée par les États-Unis avec une dizaine de pays arabes ; elle lui ouvre sa base aérienne d’Incirlik et se retrouve au centre de la conflagration régionale. Elle redoutait, enfin, la création d’une entité kurde à ses portes ; elle risque de la voir prendre corps en Syrie.

Bévues stratégiques ? Énièmes avatars de cet Orient qui se complaît dans la complication ? Calculs politiciens ? Depuis le 24 juillet, Ankara combat sur deux fronts. En Syrie, ses avions bombardent les positions de Daesh ; en Irak du Nord, les bases arrière du PKK, le mouvement kurde de Turquie. Alors qu’il laissait Kurdes et jihadistes s’entre-tuer, le gouvernement est entré dans l’arène.

Sur son propre sol, il arrête des membres présumés de Daesh et du PKK – ces derniers étant en réalité le plus souvent des militants du HDP, le parti prokurde auquel se sont ralliés de nombreux opposants et qui a obtenu 80 députés aux législatives du 7 juin. Et ses raids aériens et ses descentes de police frappent plus durement les seconds que les premiers. Ce n’est pas vraiment ce qu’espéraient les Américains et la coalition, qui s’appuient sur les Kurdes pour lutter contre les extrémistes d’Irak et de Syrie…

Pour Erdogan, Daesh représente un bien moindre danger que les Kurdes de Syrie

« La police a mis en garde à vue 137 personnes liées à Daesh, dont 31 ont été arrêtées, contre 847 prétendus membres du PKK, pour la plupart des sympathisants du HDP, qui militent dans un cadre démocratique et légal, dont 140 ont été arrêtés. Dans ma ville, qui est l’une de celles où les hommes de Daesh sont le mieux implantés, il y a eu 30 gardes à vue, mais aucune ne concerne cette organisation », s’indigne Hisyar Özsoy, député HDP de Bingöl (est de la Turquie), alors que du côté de l’AKP, le parti islamo-conservateur du président Recep Tayyip Erdogan, c’est le silence radio. Un jeu trouble qu’il faut replacer dans le contexte du Printemps arabe et de la recomposition du Moyen-Orient, ainsi que dans celui des législatives à l’issue desquelles l’AKP a perdu sa majorité absolue.

PREMIER ACTE : « Les mensonges diaboliques »

Lors du soulèvement syrien, en 2011, Erdogan, alors Premier ministre, se brouille avec Bachar al-Assad. Motif ? Le raïs n’écoute pas ses conseils et réprime la révolte dans le sang. Entre Erdogan le dévot sunnite et Assad le laïque chiite (Alaouite), qui se donnaient du « frère », la relation vire à la haine. Comme les Occidentaux, le dirigeant turc pense que le président syrien ne fera pas long feu. Américains et Européens finissent par s’apercevoir de leur erreur et, effrayés de l’ascendant que prennent les groupes extrémistes, font marche arrière.

Erdogan, lui, poursuit sur sa lancée. Pour lui, Daesh est l’expression passagère d’un mécontentement des sunnites, marginalisés et opprimés en Irak par le chiite Maliki, en Syrie par l’Alaouite Assad. Et représente un bien moindre danger que les Kurdes de Syrie. « La hantise de la Turquie est que le PKK dispose un jour d’une assise territoriale reconnue internationalement, par le truchement du PYD, sa branche syrienne, qui tente d’unifier les trois cantons du Rojava [Kurdistan syrien] », souligne le politologue Ahmet Insel.

Soupçonné de soutenir des groupes extrémistes, Ankara nie en bloc toute livraison d’armes, toute implication dans le trafic de pétrole qui finance Daesh et tout laxisme, que ce soit à sa frontière avec la Syrie, par où transitent les candidats au jihad, ou sur son territoire, où ils se replient. Lors de la conférence de Paris, en septembre 2014, Erdogan dénonce les « mensonges diaboliques » de la presse occidentale, mais ne prend aucun engagement envers la coalition.

DEUXIÈME ACTE : Le tournant de Kobané

Le président turc aurait pu saisir l’occasion de la bataille féroce que se livrent Daesh et le PYD dans la ville de Kobané, entre septembre 2014 et janvier 2015, pour se mettre les Kurdes dans la poche. Il ne choisit pas cette voie. Enrageant de voir l’armée turque assister, passive, au massacre de leurs frères syriens, les Kurdes de Turquie manifestent leur colère. Désormais, Erdogan renvoie dos à dos Daesh et le PKK, qu’il qualifie d’« organisations terroristes »… alors qu’il avait courageusement engagé des négociations avec le second en 2013.

« Face à la cruauté de Daesh, la paix avec les Kurdes était pourtant vitale pour la sécurité et l’intégrité de la Turquie, tant il est clair que cette organisation menace à la fois les Kurdes et les Turcs », observe Sahin Alpay, éditorialiste au quotidien Zaman. Pour gagner des voix dans le camp des ultranationalistes, Erdogan ne joue pas cette carte alors que le péril se précise. En janvier 2015, ses services secrets s’alarment de la présence de 3 000 personnes liées à Daesh sur le territoire national. Une prédiction confirmée par les attentats de Diyarbakir (4 morts, le 5 juin) et de Suruç (32 morts, le 20 juillet), perpétrés par des ressortissants turcs contre un meeting du HDP et de jeunes militants socialistes.

 

Le 23 juillet, à Ankara, cortège du mouvement des Mères pour la paix après l'attentat jihadiste à Suruç. © Basin foto Ajansi/Lightrocket via Getty images

Le 23 juillet, à Ankara, cortège du mouvement des Mères pour la paix après l'attentat jihadiste à Suruç. © Basin foto Ajansi/Lightrocket via Getty images

 

TROISIÈME ACTE : Rejouer les élections

La première victime de l’attentat de Suruç est, bien sûr, le processus de paix. Car, en représailles à la « collaboration de l’État turc avec Daesh », des membres du PKK tuent des policiers et des militaires turcs, et la tension ne cesse de monter. Une situation sur laquelle surfe Erdogan, qui, très amer depuis que son parti a perdu sa majorité absolue, brûle de provoquer des législatives anticipées.

Son objectif ? Désigner comme responsable de ces troubles le HDP, qui, avec ses 13 % aux élections du 7 juin, l’avait privé de victoire. Et, le cas échéant, le faire interdire. Cette ligne ultra-nationaliste pourrait également l’aider à prendre 2 à 3 points au MHP (extrême droite). Y parviendra-t-il ? « Ce qui est sûr, c’est que lui et son pôle de médias préparent psychologiquement les gens à ces élections, en misant sur leurs peurs et leur soif de stabilité », estime le député Hisyar Özsoy. Un quitte ou double risqué pour l’AKP, en cas de second échec. Pour la Turquie, le mal est déjà fait.