Cinéma

Côte d’Ivoire : Isabelle Boni-Claverie, le déballage pudique

"La Côte d'Ivoire, je l'ai apprise en y allant", explique cette métisse qui a grandi à Paris. © Capture d'écran du documentaire "Trop noire pour être française ?"

La réalisatrice du documentaire Trop noire pour être française ? s'est penchée sur son histoire personnelle. Sans aller jusqu'au bout d'un témoignage passionnant.

Comme une boxeuse sur le ring, Isabelle Boni-Claverie ne baisse jamais sa garde. Se soumettre au rituel de la photographie ? Merci de ne pas trop insister. Répondre aux questions ? D’accord, mais version minimaliste, comme s’il y avait dans son histoire beaucoup de territoires à protéger. Pourtant, c’est avec l’extraordinaire matériau de sa vie qu’elle a concocté le documentaire Trop noire pour être française ?, récemment diffusé sur la chaîne franco-allemande Arte. « Écrire, c’est comme faire un strip-tease à l’envers, comme le dit Mario Vargas Llosa, soutient-elle. Tout en s’exposant, c’est aussi se protéger grâce au récit. »

Son récit à elle commence en 1909, quand Alphonse Boni vient au monde en Côte d’Ivoire, dans une grande famille de chef. À 15 ans, il quitte Grand-Bassam pour rejoindre la France et le collège jésuite Saint-Paul d’Angoulême. Camarade de classe d’un certain François Mitterrand, Boni rencontre une jeune femme originaire de Gaillac, Rose Marie Frédérique Galou – qu’il épouse discrètement, de nuit, en 1937. Ils auront quatre enfants, un garçon et trois filles.

 

Ce qui me porte, c’est l’écriture. Je pars d’une histoire qui préexiste et je me demande comment je vais la raconter.

 

Une enfance protégée

Le garçon, né en 1938, est le père d’Isabelle, mais « pour des raisons familiales » – on n’en saura pas plus -, c’est sa tante Danièle et son mari, le juriste Georges Claverie, qui vont l’élever. L’enfance est protégée, dans un milieu privilégié : « Mes parents travaillaient beaucoup, j’étais fille unique, se souvient-elle. Je me suis prise d’intérêt très tôt pour les livres et je pouvais en lire quatre ou cinq en même temps. » Son documentaire signale un unique accroc : ce jour où, puisque noire, elle fut contrainte d’incarner Balthazar dans la crèche vivante… alors qu’elle est une fille !

De 1980 à 1988, elle vit en Côte d’Ivoire. « C’était assez difficile car j’adorais ma vie à Paris, dit-elle. J’étais très française dans ma façon d’être et certains pensaient que c’était un rejet de ma part ivoirienne. Mon grand-père ne parlait plus sa langue natale. La Côte d’Ivoire, je l’ai apprise en y allant. » Ce grand-père n’est pas n’importe qui : conseiller de Mitterrand lorsque celui-ci était ministre de la France d’outre-mer dans les années 1950, il sera ensuite procureur de la République de Côte d’Ivoire, puis ministre de la Justice sous Houphouët-Boigny.

 

 

Cinéphile naissante

Isabelle, elle, accompagne sa mère journaliste dans les salles de montage, joue avec les bobines et visionne des dizaines de fois West Side Story ou Grease sur le magnétoscope VHS de la maison. Quand elle revient à Paris, l’influence d’une amie étudiante en cinéma vient doper cette cinéphilie naissante. Toute la filmographie de Wong Kar-Wai y passe. Sciences-Po, finalement, ce n’est pas pour elle.

Encore toute jeune, elle écrit un roman, La Grande Dévoreuse, publié aux éditions La Découverte. Puis devient journaliste pour Planète jeunes et Revue noire. « C’était la meilleure des écoles, elle m’a donné accès à l’art contemporain et au cinéma africains, très largement occultés. » Dans le même temps, elle fait des études de lettres puis entre à la Fémis, l’école de cinéma parisienne, en 1996. « Je me suis laissée happer par le cinéma », dit celle qui réalise Le Génie d’Abou dès 1998. « Ce qui me porte, c’est l’écriture. Je pars d’une histoire qui préexiste et je me demande comment je vais la raconter. » Scénariste pour les séries Plus belle la vie et Seconde Chance, elle coécrit aussi le téléfilm Sexe, gombo et beurre salé avec Mahamat-Saleh Haroun.

Plus « engagée » que « militante »

Trop noire pour être française ? est né de la conjonction de deux événements : une grossesse et les propos ouvertement racistes tenus par le parfumeur Jean-Paul Guerlain sur France 2 en 2010. « Je me suis alors demandé dans quelle histoire familiale je m’inscrivais, dans quelle histoire j’inscrivais mes enfants. Des problématiques que je croyais résolues sont réapparues avec les peurs que beaucoup de gens éprouvent, comme moi, pour leurs enfants. Avec l’envie qu’ils n’aient pas à subir ce que nous subissons. » Plus « engagée » que « militante », Isabelle Boni-Claverie regrette que les producteurs aient souvent « des idées toutes faites sur ce qu’il faudrait raconter » ou sur ces acteurs noirs qui ne seraient pas bankables.

Salutaire, nécessaire, son film n’en demeure pas moins scolaire. Explorée dans les détails, son histoire et celle de sa famille, entre France et Côte d’Ivoire, auraient pu raconter tout à la fois l’époque coloniale, l’indépendance et les troubles plus récents. « J’ai ouvert une porte, je suis allée voir derrière et je l’ai refermée », dit la fille de l’éphémère ministre de la Femme, de la Famille et de l’Enfant dans le gouvernement Aké N’Gbo (2010-2011). « Nous ne partageons pas les mêmes opinions politiques, je tiens à ce que cela soit précisé. C’est l’une des raisons pour lesquelles je ne suis pas allée en Côte d’Ivoire pendant les années de troubles. » Distante, Isabelle Boni-Claverie se tient au bord de la faille qu’il lui faudra un jour explorer.

 

 

 

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