Religion

Oman : un îlot de stabilité, loin des passions sunnite et chiite

Vue de la capitale, Mascate, by night.

Vue de la capitale, Mascate, by night. © Guenter Standl/LAIF-REA

Le petit sultanat ibadite s’est toujours tenu à distance des passions sunnite et chiite. Et a su ainsi se prémunir contre les haines confessionnelles qui déchirent la région.

Les formes imposantes et majestueuses de la grande mosquée Sultan-Qabous dominent l’arrondissement d’Al-Gubrah, à Mascate. Voulue par un souverain qui préside depuis quarante-cinq ans aux destinées d’Oman, petit État du Golfe grand comme l’Italie et peuplé comme l’Irlande (environ 4 millions d’habitants), c’est bien davantage qu’un lieu de culte : un emblème, qui reflète « la force spirituelle de la nation ».

Ses murs, en grès typique arabescato, sont couleur ocre et crème. Dotée d’un toit rétractable – seule concession à la modernité -, elle comporte cinq minarets, symbolisant les cinq piliers de l’islam. Le plus élevé, celui de la chahada, la profession de foi, marque aussi la limite de la hauteur de construction autorisée dans le pays. À des années-lumière de l’ostentation de la rutilante mosquée Cheikh-Zayed d’Abou Dhabi, érigée elle aussi au début du XXIe siècle, et aux antipodes du mauvais goût dégoulinant des nouveaux édifices religieux d’Arabie saoudite, le Masjid Sultan-Qabous témoigne de la volonté de préserver autant que possible l’authenticité de cet espace, qui fut historiquement l’un des premiers à être islamisés, puisque sa conversion remonte à 632, l’an 10 de l’hégire.

 

Le vrai islam est ici, il est amour et tolérance. Savoir que notre religion est dénaturée par ces fanatiques me rend malade. Daesh n’est pas le vrai islam. »

 

Une exception historique, religieuse et géographique

Oman est, à tous points de vue, une exception dans la région. Historiquement d’abord : le sultanat est, avec le Yémen, un pays dont l’existence est attestée depuis plus de vingt siècles, à la différence des autres émirats et royaumes de la péninsule, tous de création récente. Religieusement ensuite : les Omanais sont dans leur grande majorité ibadites, branche minoritaire de l’islam issue du kharid-jisme, qui se tient à égale distance des passions sunnite et chiite. Géographiquement enfin : isolés volontairement du reste de l’ensemble arabe, ces Bédouins furent aussi de remarquables navigateurs qui étendirent leur empire le long des côtes orientales de l’Afrique.

Au milieu du XIXe siècle, Mascate formait un seul et même ensemble étatique avec Zanzibar, avant qu’une guerre fratricide entre les héritiers de Saïd Ibn Sultan al-Saïd, disparu en 1856, finisse par le disloquer. Naïma, la cinquantaine, est l’une des représentantes de cette diaspora omanaise-africaine. Elle a grandi entre la Somalie et l’Ouganda avant de s’installer avec sa famille à Mascate, il y a une vingtaine d’années. Musulmane fervente, responsable du bureau des volontaires féminins de la grande mosquée, elle s’adonne à un prosélytisme jovial auprès des visiteurs étrangers. Mais en cette veille de ramadan, alors que l’État islamique (EI) vient de s’emparer de Palmyre, elle n’a pas le cœur à sourire. « Le vrai islam est ici, il est amour et tolérance. Savoir que notre religion est dénaturée par ces fanatiques me rend malade. Daesh n’est pas le vrai islam. »

Rancœur contre le grand voisin saoudien

La question est sensible, et bien plus qu’il n’y paraît. Le pays peut s’enorgueillir d’être un des seuls à n’avoir pas fourni de combattants à la secte maléfique, spécificité religieuse oblige. Mais la menace est à ses portes. Car derrière la critique des atrocités de l’EI, se dessine, en pointillés, une autre critique, celle de l’Arabie saoudite.

« Derrière chacune des convulsions qui ont fragilisé la région ces quatre dernières décennies, on devine, d’une manière ou d’une autre, les mauvais calculs de l’Arabie saoudite, soupire un intellectuel. Les Saoudiens ont persuadé Saddam Hussein de se jeter sur l’Iran des mollahs. Ensuite, il s’est retourné contre eux. Un de leurs compatriotes, Oussama Ben Laden, a créé Al-Qaïda. Ils l’ont soutenu à bout de bras, avant qu’il se retourne contre eux. Aujourd’hui, ils guerroient au Yémen, sans envisager les conséquences… »

Rarement exprimée officiellement, cette rancœur affleure dans les conversations. Il est vrai que le grand voisin a longtemps affirmé ses prétentions territoriales sur l’oasis de Bouraïmi. Mais c’est surtout son impérialisme religieux qui dérange. Les Saoudiens ont encouragé les courants salafistes du monde arabe et le wahhabisme, qui n’est pas étranger à l’émergence d’un mouvement apocalyptique comme Daesh, très éloigné des conceptions des ibadites. Ceux-ci, sous l’impulsion du théologien Jabir Ibn Zaïd al-Azdi, se sont démarqués, dès la fin du VIIe siècle, du kharidjisme violent et excommunicateur (takfiri) pour donner naissance à une compréhension originale de l’islam, à la fois austère et presque puritaine dans son dépouillement et son style de vie, et en même temps étonnamment tolérante à l’endroit des autres confessions. Oman, la vallée du Mzab en Algérie, et, dans une moindre mesure, l’île de Djerba en Tunisie ont été ses sanctuaires.

 

Martin Sasse/LAIF-REA

Cour intérieure de la majestueuse Grande Mosquée Sultan-Qabous, où sunnites, chiites et ibadites prient côte à côte. © Martin Sasse/LAIF-REA

 

Singularité religieuse : ligne neutraliste

« L’ibadisme ressemble davantage à une religion nationale qu’à une religion d’État, note Ahmed al-Ismaïli, conseiller spécial du ministre des Affaires religieuses. Au quotidien, la cohabitation est harmonieuse, et les gens prient ensemble dans les mosquées, qu’ils soient ibadites, sunnites ou chiites. » La crainte est une radicalisation de la minorité sunnite, officiellement estimée à 15 % de la population environ, mais qui serait en réalité bien plus nombreuse. Prudentes, les autorités veillent à ne pas durcir les clivages, quitte à promouvoir une sorte « d’islam générique ».

Elles déploient une subtile diplomatie religieuse aux accents œcuméniques. Le ministère organise ainsi chaque année la conférence de Mascate sur la jurisprudence islamique. Le Dr Abderrahmane al-Salimi, à l’initiative de l’événement, qui est aussi éditeur de la revue Al-Tafahom, explique : « L’idée est d’insister sur ce qui rassemble, ce qui nous unit, à travers le dialogue. L’enseignement d’un islam commun aux trois branches, qui ne soit pas en conflit mais en harmonie avec les valeurs universelles. »

Cette singularité religieuse trouve son prolongement sur le terrain diplomatique. Par atavisme, mais aussi par instinct de conservation, les Omanais veillent à se tenir à distance des conflits et tiraillements de la région. Leur ligne neutraliste n’a été prise en défaut qu’une seule fois, en 1990, après l’invasion du Koweït par l’Irak. Oman avait alors participé à l’opération Tempête du désert. Membre du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et de la Ligue arabe, le sultanat ne participe pas à la coalition contre les rebelles houthistes du Yémen et désapprouve les bombardements aveugles menés par l’aviation saoudienne.

 

Une forte contribution dans le rapprochement Iran-Etats-Unis

Le pays maintient le dialogue avec l’Iran chiite, qui fut un allié proche du temps du shah. Mascate s’est toujours efforcé de ménager la République islamique, et c’est une discrète médiation omanaise conduite par un négociateur chevronné, Salem Ibn Nasser al-Ismaïly, qui a permis le spectaculaire rapprochement entre les États-Unis et l’Iran. Pendant près de six mois, les émissaires des deux pays se sont rencontrés dans une villa de la capitale, à l’abri des regards, pour aplanir les différends et poser les jalons d’une relation de confiance. Rien n’a filtré, et ce n’est qu’après le lancement du processus de Genève que les Américains ont publiquement rendu hommage aux efforts du sultanat.

 

 

Cette originalité ne date pas d’hier. Qabous Ibn Saïd avait été l’un des seuls chefs d’État arabes à ne pas rompre les relations diplomatiques avec l’Égypte après les accords de Camp David, en 1978. En 1994, quelques mois avant son assassinat, il avait rencontré le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin. Ceux qui le fréquentent l’assurent : il est persuadé depuis cette époque que les Arabes auraient eu tout à gagner à se montrer plus pragmatiques face à leur ennemi et à engager des négociations sur des bases réalistes. Une approche que n’aurait pas reniée le Tunisien Habib Bourguiba…

 

Behrouz Mehri/AFP

Le sultan Qabous Ibn Saïd (à g.) avec le président iranien Hassan Rohani, le 25 août 2013, à Téhéran. © Behrouz Mehri/AFP

 

Sultan Qabous : un monarque visionnaire, esthète et absolu

À 74 ans, le sultan Qabous est le dernier représentant de la génération des bâtisseurs d’État, et le doyen du CCG depuis la disparition, en 2004, de Cheikh Zayed Ibn Sultan Al Nahyan, président de la fédération des Émirats arabes unis. Visionnaire et esthète, il a doté sa capitale d’un opéra splendide. Il a fait promulguer des lois interdisant la chasse sur l’ensemble du territoire pour préserver la faune endémique.

« Le sultan veut préserver notre identité et notre patrimoine, matériel et spirituel, qui fait notre force, poursuit Salimi. Ce souci d’équilibre englobe aussi l’immigration. Nous ne voulons pas que les étrangers représentent plus de 30 % de la population, c’est une ligne rouge. »

Anglophile, féru d’art et de culture, Qabous Ibn Saïd n’en reste pas moins un monarque absolu. La vie politique, à Oman, est embryonnaire, et il n’existe pas de partis proprement dits. Le régime a été secoué par un vent de fronde inattendu, en 2011, dans le sillage du Printemps arabe. Une rébellion rapidement désamorcée.

« Les manifestations ne le visaient pas directement, tempère un diplomate étranger, mais plutôt certains membres de son entourage, dont il a su se séparer. Contrairement à l’Arabie saoudite, où la famille princière, très étendue, exerce un quasi-monopole sur les affaires de l’État, ici, à Oman, la maison royale est tenue à l’écart des postes à responsabilités. À défaut de démocratie, le sultan a plutôt pour habitude de consulter, d’associer les grandes familles et les élites économiques. »

Incertitudes de succession

Les incertitudes liées à sa succession, qui se conjuguent avec la baisse des cours du pétrole (50 % des ressources de l’État), alourdissent néanmoins le climat. Malade, soigné en Allemagne, Qabous est revenu à Mascate en mars 2015 après huit mois d’absence. Un peu partout, dans les ruelles enchevêtrées du souk Mutrah, à l’entrée de la vieille ville, des petits fanions à l’effigie du sultan accrochés par les commerçants lui souhaitent un prompt rétablissement. Beaucoup d’Omanais n’ont connu que lui. Sans descendance directe, car il n’a pas eu d’enfants, il n’a pas désigné publiquement son successeur, mais aurait consigné son choix dans son testament. Le trône pourrait revenir à l’un de ses trois neveux.

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