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Cet article est issu du dossier «Gabon : dans le secret des grandes familles»

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Politique

Dans le secret des grandes familles du Gabon

Omar Bongo et sa famille en 1968. © Archives J.A.

Apparues au tournant du siècle dernier, elles ont façonné le pays et en détiennent, aujourd'hui encore, les principaux leviers politiques et économiques. Enquête sur une élite très attachée à ses privilèges.

Elles portent les noms les plus célèbres de la bourgeoisie gabonaise, mais leur statut est sujet à controverse. Sur quels critères reconnaît-on une grande famille ? Au bout de combien de générations ? « Les Bongo paraissent correspondre à cette définition, concède un journaliste à Libreville. Mais peut-on vraiment dire qu’il y a des dynasties au Gabon ? » Sceptique, un enseignant de l’université Omar-Bongo dit ne pas voir « l’empreinte de la famille Léon Mba, même si sa parentèle a souvent été représentée au gouvernement ».

Et les Gondjout ? « L’hirondelle Laure Olga Gondjout ou son frère Vincent, le député, ne me semblent pas faire le printemps, balaie-t-il. Quant à leur rôle, il n’est en rien particulier. » Aucun nom ne fait vraiment l’unanimité. Pourtant, ils ont en commun un passé « glorieux », en politique ou dans les affaires, et leur lignée a influencé le destin du pays.

Les sagas familiales prospèrent dans ce pays riche et centralisé

Léon Mba, Omar Bongo Ondimba (OBO), Paul Gondjout… Deux chefs d’État, un président de l’Assemblée nationale, trois grandes figures politiques qui ont fondé des familles nombreuses, figurant aujourd’hui encore parmi les plus emblématiques du pays. C’est ainsi. Dans cet État très centralisé et riche en ressources pétrolières et minières, les sagas familiales naissent et prospèrent au contact de la politique. L’indépendance a propulsé les patriarches aux premières loges d’un pouvoir dont ils ont posé les fondations. Leurs accointances politiques leur ont permis de se diversifier dans les affaires et de posséder une part non négligeable du foncier gabonais.

Fortune faite, ils ont confié l’éducation de leur progéniture aux meilleurs établissements : l’école primaire Montfort puis le collège Bessieux à Libreville. Casimir Oyé Mba, Paul Mba Abessole, Jean-Pierre Lemboumba, Guy Nzouba Ndama, Jean-François Ntoutoume Emane et même feu André Mba Obame… Tous ont, gamins, usé leurs fonds de culottes sur les bancs de cet établissement catholique très sélect, avant d’être expédiés à l’étranger. Jean Ping, lui, a été scolarisé au lycée Félix-Éboué (aujourd’hui Léon-Mba) avant de rejoindre la Sorbonne, à Paris. Oyé Mba, Mba Obame, Ali Bongo Ondimba (après quelques années au lycée Notre-Dame Sainte-Croix de Neuilly) ont eux aussi été inscrits dans cette prestigieuse université française. Quant à Pascaline, l’aînée d’Omar Bongo Ondimba, elle est passée par l’École nationale d’administration (ENA) – promotion Léonard de Vinci.

 

 

Une élite éduquée, cosmopolite et transversale

Diplômés, ils sont ensuite rentrés au pays pour constituer la colonne vertébrale d’une élite éduquée, métissée et cosmopolite dont les représentants dominent aussi bien la haute administration que les professions libérales et le monde de l’entreprise.

Peu leur importe si des esprits chagrins leur contestent l’appellation de grande famille. Eux la revendiquent – contactés par Jeune Afrique, plusieurs exprimeront d’ailleurs le souci de figurer tout en haut de la liste et n’hésiteront pas à contester l’étoile de familles rivales et honnies. « Les Berre ? Les Bongo [à ne pas confondre avec les Bongo Ondimba] ? Les Ondo d’Oyem [une grande ville du Nord] ? Non, ils ne sont plus ce qu’ils étaient ! » nous dira-t-on avec suffisance. Dans cet entre-soi où tout le monde connaît tout le monde, on s’épie et on se guette. On a pris goût aussi à un certain train de vie, aux villas de plain-pied avec jardins soigneusement entretenus dans les quartiers de la Sablière ou du Haut-de-Gué-Gué. On a des cuisiniers en livrée qui font office de majordomes et l’on sirote du champagne millésimé en se gaussant de celui qui rechigne à y mettre le prix.

Longévité et phénomène de cour

Conçue sur mesure pour ses dirigeants, cette architecture sociale a permis d’assurer une exceptionnelle longévité au pouvoir et a engendré un phénomène de cour, le « système Bongo », dont le Palais du bord de mer fut le centre névralgique. Autour de ce lieu stratégique gravitaient des baronnies érigées par le régime pour redistribuer, au nom de Bongo père, la richesse nationale et endiguer du même coup l’opposition. Le politologue gabonais Patrice Moundounga Mouity les décrit comme des « grands rentiers politiques » qui jouissent « d’un capital social accumulé grâce aux dividendes issus des opportunités offertes à la Cour ». Car dans ce microcosme, le sceptre du commandeur passe de père en fils. Ainsi de l’ex-Premier ministre et ex-maire de Libreville, Jean-François Ntoutoume Emane, dont le fils Simon est l’actuel ministre du Travail, ou d’Antoine Mboumbou Miyakou, ancien ministre de l’Intérieur, qui a cédé le leadership de son fief à son fils Edgard Anicet, devenu député de la Haute-Banio.

« Au Gabon, une famille qui se veut importante doit avoir son « grand quelqu’un », explique l’anthropologue Emmanuelle Nguéma Minko. Elle a « son quelqu »un » à l’hôpital, en politique, dans l’enseignement. Et cette personne se doit de « manger » au mieux pour résoudre les problèmes des membres de sa famille, qu’elle a l’obligation d’honorer. » À Libreville, la réussite d’une lignée se mesure au nombre de parents bien placés et personne ne dit, à l’instar d’André Gide, « Familles, je vous hais ! ». Bien au contraire.

 

Ali Bongo : rupture avec la méthode paternelle, mais pas table rase

 

Au centre de l’échiquier, la famille Bongo Odimba

Au centre de l’échiquier se trouve évidemment la famille Bongo Ondimba. Le patriarche, qui fut directeur de cabinet de Léon Mba, puis vice-président avant de devenir, en 1967, président du Gabon, est le père de plus d’une cinquantaine d’enfants (reconnus). Même si, dans ses dernières volontés, il a choisi de faire des deux aînés, Pascaline et Ali, les seuls légataires universels de son immense fortune. La première fut sa directrice de cabinet, sa confidente et la dépositaire des dossiers sensibles. On n’est jamais mieux servi que par les siens. Quant à Ali, il lui a succédé en 2009 à la tête du pays.

L’actuel chef de l’État n’a pas reproduit l’intégralité de la méthode paternelle. Il a pris ses distances avec certains « barons » dont s’était entouré Omar pour initier un douloureux renouvellement de l’élite. Il ne veut plus de cette concentration de richesses entre certaines mains, qui les dilapidaient sans en créer de nouvelles.

Rupture donc, mais pas table rase. Il a conservé maints usages, dont la controversée « géopolitique », cette recette miracle dont son père s’était servi pour diriger le pays pendant plus de quarante ans. Il perpétue notamment la tradition qui impose que chaque gouvernement ait son représentant de la famille Mba… Sous Bongo père, deux de ses membres (le neveu de Léon Mba, Jean Eyeghe Ndong, et son petit-fils, Théophile Mba Andème) ont ainsi été collègues au sein du même gouvernement. Devenu président, Ali a successivement nommé Brigitte Anguilé Mba (la fille de Léon Mba) à la Prévoyance sociale et Calixte Nsié Edang (un autre de ses petits-fils) à l’Enseignement technique et professionnel.

Les Bongo et les autres

Malgré cela, des fissures menacent cette alliance entre les Bongo et les Mba depuis que Jean Eyeghe Ndong, l’ancien Premier ministre, a rejoint l’opposition, en 2009. Organisé en 2013 par l’une des veuves de Léon Mba, un entretien secret entre Eyeghe Ndong et Ali Bongo Ondimba n’a pas abouti à la réconciliation escomptée.

Avec les Gondjout, l’entente cordiale est aussi un lointain souvenir. Le lien qui unissait les patriarches est révolu. Député du parti au pouvoir, Vincent Gondjout a basculé du côté des frondeurs du mouvement Héritage et Modernité, qui déstabilise la majorité depuis le mois de juin. Il n’est peut-être pas loin de rejoindre le mouton noir de la lignée, l’opposant Paul-Marie, celui qui osa épouser Chantal Myboto, un temps compagne d’Omar Bongo, devant le Tout-Libreville médusé… Car Chantal, c’est aussi la fille de Zacharie Myboto, l’ancien secrétaire administratif du Parti démocratique gabonais (PDG), passé à l’opposition en 2001 et devenu depuis président de l’Union nationale (Paul-Marie l’y a d’ailleurs retrouvé et en a été nommé, il y a plus d’un an, secrétaire exécutif adjoint).

Secrétaire générale de la présidence admise à la retraite en 2013, Laure Olga Gondjout ronge son frein à la « Médiature » de la République, elle qui rêvait de rebondir à la mairie de Libreville. Candidate dans le 3e arrondissement aux municipales de 2013, cette proche collaboratrice de Bongo père n’a pas été soutenue par Ali. Résultat : elle a été battue par la liste de Jean Eyeghe Ndong. Et ce en dépit de la présence à ses côtés de la mère du président, Patience Dabany, censée la propulser à l’Hôtel de Ville.

 

La nouveauté, c’est le basculement dans l’opposition de cette élite qui, hier encore, rivalisait de zèle pour faire rayonner le PDG

 

Les Gondjout et les autres

Mais aujourd’hui, ce n’est pas à Eyeghe Ndong et aux Mba qu’elle en veut. Elle fait partie de ceux qui se sentent menacés par le renouvellement des élites opéré au sommet de l’État, et qui pensent que la riposte passe par l’union avec les descendants d’autres illustres fondateurs. « Nos deux familles [Mba et Gondjout] œuvrent ensemble et se comprennent, a-t-elle déclaré après l’annonce de sa défaite aux municipales. Nos patriarches avaient leurs divergences politiques, mais ils étaient d’abord amis et alliés. Les enfants des familles Gondjout et Mba travaillent en bonne intelligence pour le développement du Gabon. »

S’éloignant des Bongo, les Gondjout se rapprochent aussi des Chambrier, qui sont désormais en conflit ouvert avec le pouvoir. Les deux familles sont unies par les liens du mariage : le fils de Laure a épousé la fille d’Alexandre Barro Chambrier, l’initiateur du courant frondeur Héritage et Modernité au sein du PDG. Son père, Marcel Éloi, pédiatre puis homme politique d’envergure, avait pourtant été proche d’Omar Bongo Ondimba. Alexandre lui-même, après être passé par le FMI en tant qu’économiste, avait hérité d’un maroquin ministériel sous Bongo père avant de se voir confier le Pétrole sous Bongo fils. Sans doute n’a-t-il pas digéré son limogeage surprise. La nouveauté, c’est le basculement dans l’opposition (fût-elle interne) de cette élite qui, hier encore, rivalisait de zèle pour faire rayonner le PDG.

Aucune frontière entre sphère publique et sphère privée

La prépondérance donnée à la famille et aux parentèles ethniques n’a cessé de croître, à rebours des dogmes républicains, avec des effets pervers : plus aucune frontière ne sépare vie privée et affaires publiques. Les deux sphères s’entremêlent jusqu’au vertige. L’une et l’autre influent sur la conduite des affaires de l’État et sous-tendent les grandes décisions de la vie publique. Qui connaît la vraie raison de la brouille entre Omar Bongo et Zacharie Myboto ? Ce dernier démissionna avec fracas en 2005 et claqua la porte du PDG. Aucune médiation n’est parvenue à réconcilier les deux hommes. Les deux familles sont pourtant liées par le sang : Omar est le père d’Onaïda Maisha Bongo Ondimba, fille de Chantal et petite-fille de Zacharie.

Être le père des deux enfants de Pascaline Bongo Ondimba a rapproché Jean Ping de la famille présidentielle, mais ne l’a pas empêché de passer à l’opposition. Ping est même devenu un critique virulent de celui qui fut son « beau-frère », Ali. À l’inverse et non sans cynisme, OBO savait user des liens familiaux à son seul avantage. En faisant de Ping un ministre d’État, il avait réussi à le rendre assez fort pour contrebalancer l’influence du demi-frère de celui-ci, Pierre-Louis Agondjo-Okawé, opposant radical et maire de Port-Gentil.

« La grandeur est une affaire de rang »

Et malheur à ceux qui n’ont pas su donner des gages de fidélité à Omar. Les Adandé-Rapontchombo, lignée descendant du « roi Denis », ont vu leur étoile pâlir. Elle est loin l’époque où la reine Victoria leur portait de somptueux présents, comme cette médaille d’or qui figure parmi les joyaux de la couronne mpongwèe. Arrière-petit-fils du roi, le prince Félix était de ceux qui firent le voyage à Paris, en 1960, pour négocier l’indépendance. Mais une dignité conférée par les liens du sang était incompatible avec le système d’Omar Bongo Ondimba, qui, seul, incarnait l’État. L’influence du souverain mpongwè fut donc progressivement circonscrite à sa communauté. Mais peu lui importe : la grandeur, pour lui, est une affaire de rang.

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