Diplomatie

Chine-Japon : le temps des va-t-en-guerre

À Hangzhou, dans l'est de la Chine, le 17 mai, des étudiants rejouent un épisode de la guerre contre les Japonais (1937-1945). © Zhejiang Daily/AFP

À l'approche de la célébration du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, en septembre, les deux pays sont en proie à une flambée ultranationaliste que les conflits territoriaux en cours ne contribuent certes pas à éteindre !

Ne demandez pas à un jeune Chinois ce qu’il pense des Japonais. Presque à coup sûr il vous répondra que ce sont soit des « petits démons », soit des « monstres ». Dans les deux cas : des personnages de séries télévisées diffusées à longueur de temps sur les chaînes nationales. Avec près de 20 000 épisodes tournés chaque année, ces séries patriotiques sont une arme redoutable dans la guerre de propagande larvée que se livrent les deux voisins depuis les guerres déclenchées dans les années 1937-1945 par le Japon impérial.

Dans un épisode de La Guerre de résistance contre l’agression japonaise – on appréciera la simplicité du titre -, le spectateur est abreuvé de scènes sanglantes. On y voit une poignée de femmes soldats se faufiler à l’intérieur d’une garnison japonaise, éliminer les gardes un à un à l’aide de pistolets munis de silencieux, puis repartir sans une égratignure… Les soldats japonais sont dépeints comme illettrés et sauvages. Les Chinois, comme braves et intrépides.

En cette année anniversaire de la capitulation du Japon, le régime chinois met les bouchées doubles. Les séries antijaponaises se multiplient et les cérémonies commémoratives prennent une solennité sans précédent. Début juillet, le comité permanent du bureau politique du Parti communiste a donné le coup d’envoi de cette campagne en haranguant lors de plusieurs manifestations dans la capitale des foules de militaires, de vétérans et d’écoliers arborant des foulards et des drapeaux rouges.

À une quinzaine de kilomètres du centre de Pékin, par exemple, d’immenses bannières du Parti ont été déployées sur le pont Marco-Polo. C’est en cet endroit que, le 7 juillet 1937, des combats opposèrent une poignée de soldats chinois à des troupes nipponnes qui procédaient à des manœuvres. L’accrochage servit de prétexte aux Japonais pour envahir Pékin, puis la Chine alors gouvernée par le Guomindang, le parti nationaliste renversé par l’armée de Mao Zedong en 1949.

Ire du régime chinois et campagne antijaponaise

« J’étais terrifiée, raconte une survivante interviewée par la télévision d’État. J’ignore combien de temps ont duré les bombardements mais je me souviens que quelqu’un a crié : « Les Japonais arrivent! » Alors on s’est précipités dans la maison et on s’est cachés sous les lits. » Cette page de la guerre sino-japonaise est évoquée dans les manuels d’histoire sous le nom d’ « incident du triple 7 ». En huit ans, les combats firent plus de 20 millions de morts chinois, selon le régime communiste.

Mais ce qui provoque surtout l’ire de ce dernier et alimente la campagne antijaponaise, c’est le refus de Tokyo de reconnaître l’exceptionnelle ampleur des crimes commis il y a trois quarts de siècle. Le gouvernement du très nationaliste Shinzo Abe reste sourd aux demandes chinoises de mea culpa. Pour lui, il s’agit d’un simple contentieux historique lié à des différends territoriaux. Le sac de Nankin, qui, en décembre 1937, fit entre 200 000 et 300 000 morts (selon les historiens), reste la page la plus sombre de cette histoire. Cette plaie toujours ouverte risque d’autant moins de se refermer à brève échéance que le Japon s’est toujours soigneusement abstenu de demander pardon. Et que le contexte géostratégique n’y aide pas.

Avertissement de la Chine

De nouveau, un sérieux conflit oppose en effet les deux voisins. Pour imposer la souveraineté de la République populaire sur quelques récifs et îlots coralliens en mer de Chine – les îles Diaoyutai (dites aussi Senkaku) et Spratly également revendiquées par le Japon et par plusieurs autres pays de la région – l’Armée populaire de libération (APL) montre ses muscles, tandis que la propagande antinippone se déchaîne. Dans ce contexte, l’adoption par la chambre basse du Parlement japonais d’un projet de loi de défense visant à renforcer le rôle militaire du pays sur la scène internationale a évidemment jeté de l’huile sur le feu (la confirmation par la chambre haute semble acquise). Pékin y a vu un « acte sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale ». « Il est parfaitement légitime de se demander si le Japon n’est pas en train de renoncer à sa politique exclusivement consacrée à sa défense, a commenté Hua Chunying, la porte-parole de la diplomatie chinoise. Nous exhortons ses responsables à tirer les leçons de l’Histoire, à demeurer sur la voie du développement pacifique, à respecter les préoccupations majeures de sécurité de ses voisins asiatiques et à s’abstenir de menacer la souveraineté de la Chine. » Si ce n’est pas un avertissement, cela y ressemble quand même étrangement.

La loi controversée de Shinzo Abe rend possible l’envoi sur un théâtre d’opérations extérieures des Forces d’autodéfense – le nom officiel de l’armée japonaise – pour venir en aide à un allié, en premier lieu les États-Unis. Elle suscite une vive opposition, dans le pays comme à l’étranger. Chine nouvelle, l’agence de presse officielle, estime par exemple que l’adoption du projet de loi controversé serait pour tous les pays jadis victimes de l’agression japonaise un « scénario cauchemardesque ».

Le Japon est de retour », lance Shinzo Abe. C’est une réplique au « rêve chinois » de Xi Jinping

À l’occasion des cérémonies commémoratives du 3 septembre, 183 spectacles seront montés à travers tout le pays, tandis que 10 longs-métrages, 12 séries télévisées, 20 documentaires et 3 dessins animés seront produits. Les « petits démons » y seront à la fête. Par ailleurs, une centaine de livres historiques sont en cours d’impression. Belle occasion d’exalter le rôle « exemplaire » joué par les troupes de Mao. Et de démontrer que, soixante-dix ans après, l’ennemi nippon est toujours aussi dangereux. Dans un exercice de propagande où il excelle, le PCC ne perd pas une occasion de célébrer le « rêve chinois » du président Xi Jinping, dont le père fut l’une des grandes figures de la révolution communiste et l’un des animateurs de la guérilla antijaponaise.

Mais le pays de Shinzo Abe n’est pas en reste. La moitié de l’actuel gouvernement est constituée de faucons et de révisionnistes niant froidement les crimes commis par les troupes impériales pendant le second conflit mondial.

Depuis son arrivée aux affaires, fin 2013, le Premier ministre use et abuse d’une formule sans équivoque – « Le Japon est de retour ! » – qui fait naturellement écho au « rêve chinois ». Pour lui, il ne fait aucun doute que son pays doit se débarrasser du carcan militaro-diplomatique qui lui fut imposé à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, quand, défait, il fut contraint de se résoudre à une position de dépendance à l’égard des États-Unis et de repentance éternelle face à ses voisins asiatiques, coréen et chinois en premier lieu.

Petit-fils de Kishi, Abe ravive le passé

Il faut se souvenir qu’Abe est le petit-fils de Nobusuke Kishi, qui fut ministre du Commerce et de l’Industrie pendant la guerre. Emprisonné par les Américains comme criminel de guerre en 1945, Kishi fut libéré sans être jugé au début de la guerre froide, puis élu Premier ministre en 1957. Dans les années 1930 et 1940, c’était un nationaliste convaincu, un peu fascisant sur les bords. Après la guerre, sa profonde aversion pour le communisme en fit un allié de choix pour les États-Unis. Sa vie durant, il eut pour but d’obtenir la révision de la Constitution pacifiste imposée par les Américains, et de faire à nouveau de son pays une puissance militaire fière et redoutée. Il n’y parvint pas, et on ne sait si son petit-fils y parviendra à sa place.

Quoi qu’il en soit, les cérémonies du mois de septembre, auxquelles Xi Jinping a d’ailleurs convié Vladimir Poutine, son nouvel allié, seront à n’en pas douter l’occasion d’un choc frontal entre nationalismes rivaux.

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