Politique

Nigeria : Buhari sur tous les fronts

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14h53
Lors de sa visite aux États-Unis, le 21 juillet. Au micro de CNN, il a promis des poursuites contre ceux de son parti ou de son entourage qui seraient accusés de corruption.

Lors de sa visite aux États-Unis, le 21 juillet. Au micro de CNN, il a promis des poursuites contre ceux de son parti ou de son entourage qui seraient accusés de corruption. © Cliff Owen/AP/SIPA

Au pouvoir depuis deux mois, le nouveau président se plaît à montrer que son prédécesseur et lui n’ont rien en commun. Il joue habilement de son image d’ancien général putschiste et paraît décidé à lutter contre Boko Haram et à en finir avec la corruption. Reste à voir s’il parviendra à transformer l’essai.

Deux mois après son entrée à Aso Rock, la villa présidentielle d’Abuja, le 29 mai dernier, Muhammadu Buhari est toujours en état de grâce. Le 20 juillet, le nouveau président nigérian a été reçu à bras ouverts à la Maison Blanche par Barack Obama, qui a salué « sa réputation d’intégrité » et « son agenda […] pour la sécurité et la paix dans son pays ».

Les États-Unis vont aider Buhari à récupérer l’argent « volé » du pétrole – quelque 20 milliards de dollars (plus de 18 milliards d’euros) entre 2012 et 2014 selon Lamido Sanusi, l’ancien gouverneur de la Banque centrale limogé par l’ex-président Goodluck Jonathan. Et, ce 29 juillet, le président du Nigeria est attendu à Yaoundé pour une visite d’État de deux jours. « Pour accueillir Muhammadu Buhari, nous allons mettre les petits plats dans les grands », confie un ministre camerounais.

 

L’effet Buhari : un nouveau style

À quoi tient l’effet Buhari ? D’abord au contraste avec son prédécesseur. Goodluck Jonathan n’avait rien fait contre Boko Haram. En avril 2014, le scandale des lycéennes de Chibok enlevées par la secte islamiste avait montré au monde entier l’inertie incroyable du régime de l’époque. Officiellement, Muhammadu Buhari n’aime pas qu’on l’appelle « mon général ». Mais il joue habilement sur son image d’ancien officier supérieur et d’ancien dictateur – de décembre 1983 à août 1985 – pour imposer une image d’autorité qui puisse faire peur aux chefs corrompus de l’armée nigériane.

Dès son arrivée aux affaires, il a limogé les trois chefs d’état-major (terre, air, mer) et nommé leurs successeurs en expliquant qu’ils n’étaient pas choisis « pour leurs accointances avec les membres du gouvernement, comme c’était trop souvent le cas par le passé, mais pour leur bonne réputation et leurs qualifications ». Et aussitôt, il a installé le quartier général de l’armée de terre à Maiduguri, au cœur de la zone où sévit Boko Haram. Quelques dizaines d’officiers ont dû quitter leurs bureaux climatisés d’Abuja pour des bungalows dans la capitale de l’État de Borno, dans le nord-est du Nigeria.

 

Evan Vucci/AP/SIPA

Avec Barack Obama, le 21 juillet, à Washington. © Evan Vucci/AP/SIPA

Le nouveau président a voulu aussi prendre le contre-pied de son prédécesseur sur le terrain de la corruption. Fini le scandale de la fille de Goodluck Jonathan qui, le jour de son mariage, avait offert à ses invités des téléphones portables plaqués or. Depuis toujours, Muhammadu Buhari affiche un train de vie modeste. Dans les années 1980, il avait mis plusieurs ministres sur écoute pour démasquer les escrocs de son gouvernement – ce qui avait coalisé beaucoup de mécontents contre lui et provoqué sa chute, en 1985.

Aujourd’hui, Buhari dit vouloir faire toute la lumière sur les comptes du pétrole, dont les revenus alimentent 70 % du budget national. Il a dissous le conseil d’administration de la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC) et donné son feu vert à des enquêtes judiciaires contre les ex-dirigeants de cette société – une mesure importante dans un pays où 10 % de la rente pétrolière seraient détournés. Buhari promet encore de renforcer les moyens de l’Economic and Financial Crimes Commission (EFCC).

Premier test : la formation du gouvernement en septembre

Combien de temps l’état de grâce va-til durer ? Premier test en septembre, quand Muhammadu Buhari formera enfin son gouvernement. Si le président attend si longtemps – plus de trois mois ! – avant de se décider, c’est parce qu’il doit trouver un savant équilibre entre les 36 États de la République fédérale du Nigeria. Surtout, le Nordiste Buhari doit récompenser les notables du Sud qui ont appelé à voter pour lui (l’ancien gouverneur de Lagos, le gouverneur de l’État de Rivers, etc.), sans nommer pour autant des escrocs notoires à la tête du pays… À la question de CNN « Ferez-vous poursuivre par la justice des membres de votre parti ou des proches collaborateurs s’ils sont accusés de corruption ? », le nouveau président répond : « Oui, je le ferai. Aucun membre de parti politique, aucune personnalité ne peut être au-dessus de la loi. »

Mission pour Buhari : éradiquer Boko Haram

Mais pour Muhammadu Buhari, le véritable test aura lieu plus tard, à la fin de 2016 : le nouveau maître du Nigeria se donne dix-huit mois pour venir à bout de la secte islamiste Boko Haram. Afin d’atteindre cet objectif ambitieux, l’ancien général veut actionner deux leviers. Sur le plan militaire, il essaie de remobiliser son armée en mettant fin à l’immense gabegie qui règne dans le budget de la défense – 11 % du budget fédéral. Il espère aussi obtenir de la part des États-Unis de nouveaux équipements, notamment des hélicoptères d’attaque Cobra.

Problème : dans son dernier rapport du 3 juin, Amnesty International accuse l’armée nigériane d’avoir causé le décès, ces quatre dernières années, de quelque 8 000 civils, qui seraient morts « assassinés, de faim, d’asphyxie ou sous la torture ». L’ONG accuse particulièrement neuf officiers de haut rang de « crimes de guerre ». Elle a transmis leurs noms à la Cour pénale internationale. Or, depuis une loi introduite par le sénateur Patrick Leahy en 1997, le Congrès américain restreint de façon drastique l’aide militaire des États-Unis aux pays qui bafouent les droits de l’homme. Muhammadu Buhari proteste. Il regrette que ses soldats « ne possèdent pas les armes et les technologies appropriées qu’ils pourraient avoir si ces prétendues violations des droits de l’homme n’étaient pas un obstacle ». Mais pour l’instant, rien n’y fait. Le Pentagone va se contenter de renvoyer quelques conseillers militaires au Nigeria.

 

Bayo Omoboriowo/AP/SIPA

Le 2 juin, le nouveau président rencontrait ses chefs militaires. Le 13 juillet, tous ou presque étaient limogés. © Bayo Omoboriowo/AP/SIPA

 

Lutter contre la pauvreté

Sur le plan politique – c’est le second levier -, le chef de l’État compte utiliser à plein sa connaissance du terrain. L’un de ses aïeuls était kanouri, comme la majorité des habitants du nord-est du Nigeria. Dans les années 1970, lui-même a été gouverneur de l’État de Borno. Pour lutter contre la propagande de Boko Haram, Buhari essaie de s’attaquer à la racine du mal, la pauvreté endémique dans le Borno. Pas facile au moment où le cours du baril de pétrole est en chute libre. Le président rentre de Washington avec un prêt de la Banque mondiale de 2,1 milliards de dollars en faveur du développement du Nord. Une goutte d’eau face aux besoins d’un pays où 67 % de la population – 170 millions d’habitants – vit au-dessous du seuil de pauvreté…

Pour gagner son pari, le général Buhari compte jouer aussi sur la carte régionale. Les 3 et 4 juin, pour ses deux premières visites officielles après son investiture du 29 mai, il a choisi le Niger et le Tchad. Il est allé remercier personnellement les présidents Mahamadou Issoufou et Idriss Déby Itno pour leur investissement dans la lutte antiterroriste. En effet, sans le renfort des soldats nigériens et tchadiens, et sans le sacrifice de plusieurs dizaines d’entre eux, l’armée nigériane n’aurait pas pu reconquérir la ville de Gwoza – la « capitale » provisoire de Boko Haram jusqu’en mars denier. *

Du temps de Goodluck Jonathan, le Nigeria ne daignait même pas envoyer d’émissaires aux sommets anti-Boko Haram organisés dans la sous-région. « Pour nous, Goodluck était un boulet », confie aujourd’hui le ministre d’un pays voisin. Si tout va bien, c’est au moment de la visite du président nigérian à Yaoundé, ces 29 et 30 juillet, que va être lancée la nouvelle force multinationale conjointe tant attendue depuis six mois. Elle mobilisera quelque 8 700 soldats du Nigeria, du Cameroun, du Tchad, du Niger et du Bénin. Basée à N’Djamena, elle sera commandée par un officier nigérian secondé par un officier camerounais.

 


 

BIENTÔT LA NORMALISATION AVEC LE CAMEROUN ?

Pour les Camerounais comme pour les Nigérians, la visite annoncée de Muhammadu Buhari à Yaoundé, ce 29 juillet, est un petit événement. Certes, les deux pays ont quelque 2 000 km de frontière commune, et le Nigeria est le premier partenaire économique du Cameroun. Mais le conflit territorial sur la presqu’île de Bakassi – aujourd’hui résolu – a laissé des traces. Ces dernières années, la méfiance a persisté. Après l’irruption de la secte Boko Haram sur la scène régionale, il a fallu la médiation de la France pour que le Nigérian Goodluck Jonathan et le Camerounais Paul Biya acceptent de se concerter pour lutter contre la secte islamiste – c’était en mai 2014, à Paris.

Pas d’échanges d’informations, pas de patrouilles mixtes… Jusqu’au départ de Goodluck Jonathan, cette concertation n’a servi à rien. Depuis l’arrivée aux affaires de Muhammadu Buhari, le 29 mai, le climat semble à la détente. Enjeu de la visite de Buhari à Yaoundé : passer d’un mariage de raison à une relation de confiance. Paul Biya répondra-til à la visite de son voisin ? Le président camerounais ne s’est pas rendu à Abuja depuis mai 2011 – c’était pour l’investiture de Goodluck Jonathan.

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