Droits de l’homme

Le monstre tranquille, retour en vidéo sur l’ouverture du procès Habré

Hissène Habré arrivant à la première audience, à Dakar, le 20 juillet © Seyllou/AFP

Accusé de crimes de torture et de crimes contre l'humanité, l'ancien président tchadien est parvenu à faire ajourner son procès devant les Chambres africaines extraordinaires. D'abord en criant au complot, puis en s'enfermant dans un arrogant silence. Ce n'est que partie remise.

Changer d’avis ? Pas son genre ! Pas plus que de se laisser dicter sa conduite. Durant les premiers jours de son procès, les 20 et 21 juillet, à Dakar, Hissène Habré a montré qu’il était toujours le même. Borné, ne regrettant rien de ses actes passés, et défiant ses interlocuteurs, sans pitié ni remords. Amené de force devant la cour d’assises des Chambres africaines extraordinaires, la juridiction ad hoc mise sur pied par l’Union africaine et le Sénégal pour statuer sur son sort, l’ancien président tchadien, accusé de crimes de torture, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité durant ses années au pouvoir (1982-1990), a tout fait pour torpiller une procédure qu’il estime illégitime.

Défense de « rupture totale »

Drapé dans son boubou immaculé, la tête couverte d’un turban ne laissant entrevoir que son regard dédaigneux, l’ex-chef de guerre a adopté plusieurs stratégies. Tout d’abord, celle de l’esclandre. Harangué par des partisans venus assister au procès, il a bondi de sa chaise, chapelet à la main, et hurlé au complot « impérialiste et néocolonialiste ». Aux gardiens de l’administration pénitentiaire qui l’ont alors traîné hors de la salle d’audience, il a opposé une ferme résistance. Seconde stratégie : le silence mutique. Réapparaissant devant la cour le lendemain, l’ex-chef d’État n’a plus bougé un cil, ignorant ostensiblement les questions et les relances de ses juges.

Hissène Habré essaie de jeter le trouble en récusant le tribunal. Il ne l’emportera pas. Il a seulement gagné du temps. »

Cette défense de « rupture totale », adoptée par d’autres dictateurs avant lui, tels le Chilien Pinochet ou les Serbes Milosevic et Karadzic, a contraint la cour à lui adjoindre trois avocats commis d’office – les siens ayant volontairement déserté l’audience. Résultat : à peine ouvert, ce procès inédit, le premier d’un ancien chef d’État africain dans un pays tiers du continent, a été ajourné de quarante-cinq jours. Le temps, pour ses nouveaux conseils, de prendre connaissance des milliers de pages du dossier. Un choix que le collectif d’avocats des victimes a déploré et critiqué, Me William Bourdon fustigeant notamment le « mépris et le cynisme de M. Habré, qui tente de prendre le procès en otage ».

Malgré ce contretemps imposé d’entrée de jeu, les victimes et leurs défenseurs se sont efforcés de rester sereins. « Hissène Habré essaie de jeter le trouble en récusant le tribunal, analyse Reed Brody, porte-parole de l’ONG Human Rights Watch. Il ne l’emportera pas. Il a seulement gagné du temps. Au cours de leur longue marche vers la justice, ses victimes se sont heurtées à de nombreux obstacles : pour elles, ce délai ne représente rien. » Un sentiment que partage Souleymane Guengueng, fondateur de l’association des victimes et qui fut lui-même torturé dans les geôles du despote. « Nous avons lutté vingt-cinq ans pour en arriver là. L’étau se referme sur Habré. Il sait très bien qu’il finira ses jours en prison. » Une prison dans laquelle l’accusé est retourné et qu’il quittera temporairement, probablement une nouvelle fois de force, pour assister à la reprise de son procès, le 7 septembre.

Qu’en pense-t-on à N’Djamena?

N ‘Djamena, le 21 juillet. Au siège de l’association des victimes des crimes du régime de Hissène Habré, un peu plus clairsemé qu’au premier jour du procès, les intéressés ont du mal à réaliser. Des coups de fil des avocats, depuis Dakar, confirment le report du procès.

Après avoir accusé le coup, Noyama Kouvounsouna Jean, barbe et les cheveux poivre et sel, lâche : « Ce report ne nous inquiète pas. Nous avons attendu vingt-cinq ans, quarante-cinq jours, ce n’est rien. Nous savons que c’est une stratégie, mais il faut que l’accuse se défende pour que nous soyons fiers du verdict. » « Ce n’est pas grave, ajoute Ginette Ngarbaye, une autre victime. Nous voulons une justice équitable, nous attendrons. »

Dans les rues de N’Djamena, de petits groupes se sont formés autour des postes de radio pour suivre le procès. Mais l’ambiance n’est pas vraiment passionnée. Vingt-cinq ans après sa chute, Hissène Habré est inconnu de la plupart des jeunes.

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