Défense

Nucléaire iranien : sourires et grimaces

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Mis à jour le 21 juillet 2015 à 09h31
Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, et John Kerry (de dos), son homologue américain, le 14 juillet.

Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, et John Kerry (de dos), son homologue américain, le 14 juillet. © AFP

L’accord sur le nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet met fin à des années de crise diplomatique. Si Téhéran et Washington y trouvent leur compte, les Israéliens et les Saoudiens, eux, ne décolèrent pas.

La guerre d’Iran n’aura pas lieu. Les gouvernements israéliens l’annonçaient imminente depuis deux décennies, invoquant la « menace mortelle » que constituait pour l’État hébreu le programme nucléaire militaire que le régime des mollahs était soupçonné de vouloir mettre en œuvre. En février 2012, Leon Panetta, alors secrétaire d’État américain à la Défense, déclarait même que « les Israéliens attaqueraient vraisemblablement l’Iran en avril, mai ou juin ». La liste des cibles était dressée, les modalités des opérations étaient étudiées et on annonçait des conséquences dramatiques pour les populations et l’équilibre de la région. Les États-Unis allaient-ils livrer à leur allié israélien les mégabombes nécessaires à la destruction des complexes souterrains iraniens ? Retournement de situation trois ans et demi plus tard : ce 14 juillet, un accord limitant le programme nucléaire iranien a pu enfin être trouvé entre Téhéran et le P5+1 (Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni, Russie plus l’Allemagne).

S’il n’organise pas le démantèlement de la filière nucléaire de la République islamique, comme le voulaient ses ennemis saoudien et israélien, le document signé à Vienne restreint pendant une décennie ses capacités au point qu’il lui est impossible de fabriquer une arme atomique en moins d’un an. En contrepartie, les sanctions économiques imposées par les Nations unies, les États-Unis et l’Union européenne seront levées quand l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), chargée d’inspections approfondies, attestera que Téhéran respecte bien ses engagements.

« Historique » : cette épithète est omniprésente, qu’elle qualifie une « avancée » selon la presse occidentale ou une « erreur » selon Benyamin Netanyahou

Les négociateurs ont eu beau rappeler que l’accord se limitait à la question du nucléaire, et Barack Obama répéter qu’il « n’est pas fondé sur la confiance mais sur la vérification », il n’en est pas moins le signe que Washington et Téhéran veulent mettre fin à trente-cinq ans de relations empoisonnées. « Si cet accord est appliqué correctement, a affirmé Hassan Rohani, le président iranien, nous pourrons peu à peu dissiper la méfiance. » « Il nous donne une chance d’aller dans une nouvelle direction », a renchéri Obama.

Avancée historique ou erreur historique

« Historique » : cette épithète est omniprésente, qu’elle qualifie une « avancée » selon la presse occidentale ou une « erreur » selon Benyamin Netanyahou, le Premier ministre israélien. Si l’Histoire seule – et la bonne volonté de ses signataires – décidera de la postérité de l’accord, l’on peut déjà affirmer, comme Federica Mogherini, chargée des négociations pour l’UE, qu’il « ouvre un nouveau chapitre dans les relations internationales ». « Un hara-kiri international ! » a pour sa part vitupéré Naftali Bennett, le très nationaliste ministre israélien de l’Éducation.

Touchant à une question ultrasensible qui mine la scène diplomatique depuis des années, dans un Moyen-Orient ravagé par les guerres, où Riyad mise, de la Syrie au Yémen, sur les mouvements sunnites contre les milices chiites soutenues par Téhéran, l’entente « gagnant-gagnant » entre Iraniens et Américains fait des perdants. Israéliens et Saoudiens en tête, les ennemis de l’Iran s’inquiètent d’une redistribution des cartes. « Désormais, l’Iran se doit de mettre ses ressources au service du développement et de l’amélioration des conditions de vie de son peuple au lieu de provoquer des troubles qui susciteraient des réactions déterminées des pays de la région », a déclaré un porte-parole officiel saoudien. L’avertissement, à peine voilé, trahit la rage de Riyad de voir se rapprocher le protecteur américain et l’ennemi iranien. Les fuites de câbles diplomatiques américains et saoudiens ont éclairé sur l’iranophobie aiguë des dirigeants du royaume, qui, en 2008, pressaient Washington de « couper la tête du serpent ». Il s’agissait déjà d’aller anéantir militairement « son programme d’armement nucléaire ».

Avec ou sans accord, si Riyad est un jour informé que Téhéran a la bombe, il aura aussitôt la sienne

En mars dernier, le prince Turki al-Fayçal, ancien chef des renseignements saoudiens, menaçait à mots couverts de se lancer dans la course au nucléaire. « Ici, de nombreux experts pensent que cet accord pourrait inciter l’Arabie saoudite, mais aussi l’Égypte, la Turquie et l’Algérie à se procurer la bombe », explique depuis Le Caire le politologue Tewfik Aclimandos. Paradoxalement, l’accord, qui vise à empêcher l’Iran de fabriquer une arme nucléaire, est vu par ses détracteurs arabes, israéliens et américains comme la porte ouverte à sa production future. Très hostile, comme l’ensemble de son parti, à la démarche de son président, le républicain américain John Boehner brandissait ainsi le risque d’une « course mondiale aux armes nucléaires ». Pour Nabil Mouline, spécialiste de l’Arabie saoudite, « avec ou sans accord, si Riyad est un jour informé que Téhéran a la bombe, il aura aussitôt la sienne. Et s’il n’est pas capable de la produire, il l’achètera au Pakistan, à la Corée du Nord, voire à Israël ! ».

 

 AHMAD HALABISAZ/AFP

Scène de liesse à Téhéran, le 14 juillet. © AHMAD HALABISAZ/AFP

Mais, pour les Saoudiens, la menace la plus immédiate est que les centaines de milliards de dollars que rapportera à l’Iran la levée des sanctions puissent servir à renforcer les groupes hostiles au royaume. Depuis le déclenchement de la guerre en Syrie, en 2011, l’animosité entre puissances rivales s’exprime par armes interposées, Téhéran soutenant à tous crins le régime de Bachar al-Assad contre des insurgés financés et armés par l’Arabie saoudite, mais aussi par le Qatar et la Turquie. En mars, un nouveau front s’est ouvert au Yémen, quand une coalition d’États arabes sunnites menée par Riyad a commencé à bombarder la milice chiite des houthis soutenue par les Iraniens et en passe de prendre le contrôle du pays. Outre la crainte qu’un programme militaire iranien pourrait lui ôter le monopole régional du feu atomique, Israël redoute que l’accord de Vienne n’aboutisse à renforcer le Hamas palestinien et le Hezbollah libanais, ses ennemis jurés, étroitement liés à la République islamique. « Les milliards qui vont se libérer serviront essentiellement à la relance de l’économie iranienne, tempère le consultant François Nicoullaud, ancien ambassadeur de France à Téhéran. Chacun, y compris les Gardiens de la révolution [organe conservateur qui dirige les actions extérieures du pays], demandera sa part, mais l’influence de l’Iran est bien plus une question d’hommes que d’argent. »

Gagnants dans la région, le Hezbollah et le Hamas, Assad et les Houthis, qui voient dans cet accord la reconnaissance de la puissance de leur parrain. Mais aussi les milieux d’affaires, notamment turcs et émiratis, déjà bien implantés en Iran et alléchés par la levée des sanctions sur un marché de 80 millions de consommateurs. Enfin et surtout, le camp des « modérés » iraniens, dont le chef de file, Hassan Rohani, a été élu en 2013 sur cette promesse. Un échec des négociations aurait non seulement profité aux plus conservateurs, qui ne cessent de fustiger le « Grand Satan » américain, mais aurait pu aussi radicaliser une opinion qui y aurait vu l’échec de son ouverture à l’Occident.

En position de force face à l’aile dure du régime, qui conserve le contrôle d’organes décisifs, Rohani va pouvoir capitaliser sur son succès pour mettre en œuvre son programme de libéralisation en matière de droits de l’homme. Mais, prévient Nicoullaud, « après ce camouflet, les conservateurs pourraient être tentés de verrouiller la société et d’empêcher Rohani de mener ses réformes ». Les législatives de février 2016 diront qui sortira vainqueur de ce bras de fer.

JAVAD ZARIF, LE TALLEYRAND DE TÉHÉRAN

La photo où il brandit, radieux, le texte final de l’accord au balcon du palais de Coburg, à Vienne, a fait le tour de la twittosphère le 14 juillet. « Kissinger iranien », « Talleyrand de Téhéran »… Des compliments dithyrambiques ont salué le travail de Javad Zarif, le ministre iranien des Affaires étrangères, que son président est allé jusqu’à qualifier d’artiste.

Car ce diplomate de 55 ans a su combiner les qualités d’un orfèvre, ciselant les détails très sensibles du document, à celles d’un marathonien et d’un démineur, rencontrant cinquante fois son homologue américain pendant plus de vingt et un mois de négociations. Fidèle serviteur de la République islamique et fin connaisseur des États-Unis, où il a obtenu un doctorat en droit, Zarif a su faire accepter au très conservateur Guide suprême les concessions indispensables afin d’amener les Américains aux compromis nécessaires. Des qualités qui ne seront pas inutiles lorsqu’il s’agira de mettre en œuvre les détails de l’accord.

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