Culture

Mr Raoul K. : un DJ d’ici et d’ailleurs, de l’Ivoire aux platines

Né en Côte d’Ivoire, ce DJ est en vogue en Europe. Un cas exceptionnel pour un ressortissant d’Afrique de l’Ouest.

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14:51

Raoul Konan, DJ ivoirien résidant en Allemagne. © Gonephotography

Ne parlez pas à Mr Raoul K. des succès de David Guetta. Il en rirait. Raoul Konan a choisi une autre voie. Celle d’une musique électronique plus confidentielle et souterraine. En deux mots : moins commerciale. L’Ivoirien de 39 ans ne le regrette pas : résidant en Allemagne, il anime désormais les nuits des grands clubs de Berlin ou de Paris et il est programmé dans des festivals en Italie et en Grèce.

Dans sa petite chambre d’hôtel, à deux pas du quartier berlinois de Kreuzberg, Mr Raoul K. se rapproche plus du look rastafari que de celui du DJ de la scène électronique européenne. Dreadlocks fièrement portées, le natif d’Agboville distille un style africain au cœur d’une musique inspirée par les standards de la techno et de la house des années 1990.

Il n’a que 16 ans lorsqu’il quitte la Côte d’Ivoire et les troubles consécutifs à l’hospitalisation de Félix Houphouët-Boigny, en 1992. Demandeur d’asile, décidé à devenir footballeur professionnel – rêve qu’il abandonnera après une blessure au genou -, il rejoint son frère à Hambourg « pour éviter de tomber dans la violence ». Il va surtout y découvrir une tout autre culture.

Les Africains, a fortiori francophones, sont en revanche absents

Naviguant de petit boulot en petit boulot, Mr Raoul K. est touché par l’atmosphère allemande d’après la chute du Mur. À l’époque, l’est de Berlin jouit de ses immeubles à l’abandon, et une bonne partie de l’Allemagne, y compris Hambourg, vit au rythme de la techno.

Au milieu d’une ambiance hard-core et hippie à la fois, difficile de ne pas voir Raoul Konan comme une exception. En 1998, lorsque, grâce à sa petite amie, il découvre la Love Parade, l’un des plus emblématiques rassemblements de musique techno, Mr Raoul K. ne peut ignorer qu’il débarque dans un monde très blanc. Si des DJ noirs ont déjà remporté de nombreux succès, ils sont américains, de Détroit et de Chicago pour la plupart. Les Africains, a fortiori francophones, sont en revanche absents.

Raoul n’en achète pas moins ses premières platines, d’occasion, avant même que l’excitation de la Love Parade ne soit retombée. La musique numérique n’existe pas encore, le vinyle est roi, et Konan étoffe une collection commencée dans le centre d’accueil où il résidait à son arrivée en Allemagne.

De Hambourg, dont il fréquente assidûment les soirées, il déménage avec sa famille en 1999 dans la petite ville de Lübeck, dans l’extrême nord du pays. Jonglant entre sa passion et son travail comme ébéniste, il finit par amasser assez d’argent pour acquérir son propre studio. Rigoureux, intransigeant, il y enregistre ses productions, qu’il joue parfois dans le club local, le Red Zone.

Ayant créé son label, Baobab Music, il sort son premier EP, Le Cercle peul, en 2008. Un clin d’œil à son continent d’origine. « J’aime la musique peule, explique-til, et j’utilise des instruments comme le ngoni, le violon haoussa, la kora ou le balafon. »

Représentant d’un afro-beat house qui tranche avec l’électro toujours plus minimale

C’est un succès. Peu après, Mr Raoul K. joue pour la première fois à l’étranger, à Glasgow, en Écosse. Dans les années qui suivent, il multiplie les sorties, collaborant avec un ami londonien ou avec des labels basés à San Francisco ou au Japon, où sa musique est particulièrement appréciée. Il sort son premier album complet, Introducing My World, avec le label Mule Music, en mars 2011.

Mr Raoul K. est aujourd’hui le meilleur représentant d’un afro-beat house qui tranche avec l’électro toujours plus minimale des clubs allemands. Les basses y sont puissantes et l’influence techno n’y fait aucun doute, mais les sets se font plus dansants, les sonorités plus éclectiques. Chez Mr Raoul K., la danse se passe devant comme derrière les platines. « Quand tu as grandi en Afrique, tu as une autre manière de ressentir la musique, le rythme », confie-t-il. Que ce soit au cœur du Watergate, club de Berlin niché au bord de la Spree, ou sur une plage de Paris, l’Ivoirien interprète une véritable chorégraphie, enchaînant les vinyles sur ses platines.

Il est d’ailleurs l’un des derniers DJ à ne pas avoir franchi le pas du numérique. Là où beaucoup de ses confrères et consœurs mixent désormais à partir d’une banque de sons sur clés USB, il continue de jouer « à l’ancienne » et transporte d’aéroport en aéroport une centaine de vinyles dans son gros sac noir. « Je ne passerai jamais au numérique », explique-t-il, sentimental. Et, pragmatique : « Je cherche à vendre mes vinyles via mon label. Les gens ne comprendraient pas si je ne les utilisais pas moi-même. »

Mr Raoul K. n’est pas retourné très souvent en Côte d’Ivoire, où ses parents habitent toujours. Mais son lien avec son pays d’origine n’en est pas moins resté fort. Il espère à terme y « faire connaître » sa passion et, pourquoi pas, y organiser des représentations. Le défi est pourtant de taille, dans une région où le coupé-décalé et le zouglou dance sont rois.

« Il y a un manque de moyens, déplore-til. Et les Ivoiriens ne jurent encore que par ce qu’ils connaissent. » Puis de conclure : « C’est un rêve, d’autant qu’Abidjan est un carrefour musical important. Mais il faut laisser le temps au temps. »