Sécurité

Tunisie : comment le ministère de l’Intérieur tire les leçons de la tuerie de Sousse

Patrouille sur la plage de Sousse, le 29 juin.

Patrouille sur la plage de Sousse, le 29 juin. © Jeff Mitchell/Getty images

Le tueur de Sousse a agi seul. Et a eu le temps d'abattre 38 personnes avant que les forces de l'ordre arrivent sur place, au bout de quarante minutes. Fragilisé par des luttes de clans, le ministère de l'Intérieur doit-il remettre à plat toute son organisation ?

L’état d’urgence est de retour en Tunisie. Le président, Béji Caïd Essebsi, l’a décrété le 4 juillet, huit jours après l’attentat de l’hôtel Imperial Marhaba, à Sousse. La mesure, temporaire et destinée à faire face à un « danger imminent », n’empiétera pas sur les libertés fondamentales, a assuré le chef de l’État. Une véritable psychose s’est emparée du pays, que les annonces souvent maladroites des autorités contribuent à entretenir, surtout lorsqu’elles évoquent des complots déjoués visant des lieux emblématiques ou des personnalités, tunisiennes et étrangères.

Mieux vaut tard que jamais : les services de renseignements ont été particulièrement défaillants, car il est désormais établi que Seifeddine Rezgui, le tueur de Sousse, avait été en relation avec Yassine Abidi, l’un des assaillants du musée du Bardo, en mars. Les deux hommes ont suivi un entraînement militaire dans un camp jihadiste, à Sabratha, en Libye, fin 2014. Et, le matin de l’attentat de Sousse, à 6 h 40, Rezgui a posté sur son compte twitter un message sans équivoque annonçant une ghazoua (« un assaut ») contre les mécréants.

Qu’un établissement de la taille de l’Imperial Marhaba ne dispose d’aucune surveillance policière constitue déjà en soi une défaillance majeure

Mais le dysfonctionnement le plus grave concerne le déroulement de l’attaque. À 11 h 36, Rezgui, qui était bien l’unique tireur, s’est introduit par la plage, non gardée, de l’hôtel, et a ouvert le feu sur les touristes (avec 30 tués, les Britanniques ont payé le plus lourd tribut). Il a eu le temps de vider tous ses chargeurs (au moins quatre) avant d’être abattu dans une ruelle adjacente. Qu’un établissement de la taille de l’Imperial Marhaba ne dispose d’aucune surveillance policière constitue déjà en soi une défaillance majeure. Qu’il ait fallu près de quarante minutes aux forces de l’ordre pour intervenir est difficilement concevable. En effet, des détachements de la Brigade nationale d’intervention rapide (Bnir), forces d’élite de la police, sont en garnison dans chacun des gouvernorats du pays. Et sont censés se déployer sur les lieux d’une attaque en moins de dix minutes. Or la Bnir n’est arrivée qu’une fois la tuerie terminée. Et pour cause : personne ne l’avait prévenue !

Les premiers agents armés parvenus sur place ont été deux gendarmes de la garde nationale maritime, qui ont accosté sur la plage en zodiac. Ils avaient été alertés par les animateurs de la base nautique de l’hôtel, mais ne disposaient pas de gilets pare-balles. Ils n’étaient munis que de deux armes de poing et n’avaient presque pas de munitions (quatre balles, selon les témoins, qui affirment en outre qu’une des deux armes était enrayée). Apeurés, ils n’ont pu que prévenir leur hiérarchie. Ils étaient d’ailleurs dans l’impossibilité juridique d’intervenir, car les plages, situées en zone urbaine, sont sous la juridiction de la police.

Et personne ne prévient… la brigade nationale d’intervention rapide !

Dès les premières rafales, le personnel de l’hôtel a composé le 197, le numéro d’urgence. L’appel, enregistré au standard, a été répercuté, comme le veut la procédure, à la salle des opérations du ministère de l’Intérieur. Lequel – nous y reviendrons – aurait dû en informer immédiatement la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN). Ne voyant arriver aucun secours, après de longues minutes de terreur, le personnel téléphone à Zohra Driss, la directrice de l’établissement, qui se trouvait alors à Tunis. La femme d’affaires, qui est par ailleurs députée du parti présidentiel, Nidaa Tounes, prévient directement Mohamed Najem Gharsalli, le ministre de l’Intérieur, sur son portable. L’information parvient enfin à un responsable. Gharsalli réagit immédiatement. Il alerte Khaled Smati, le chef du district régional de la police de Sousse, qui rassemble ses hommes et part à la poursuite du tueur. Rezgui a vidé tous ses chargeurs mais transporte une bombe artisanale. Il est criblé de balles de revolver. Dans la confusion ambiante, ni le ministre ni Smati n’ont songé à prévenir la Bnir…

Comment expliquer cette cascade de défaillances ? Le flottement à la tête de la Direction générale de sûreté nationale y a-t-il contribué ? Ce poste de commandement stratégique est vacant depuis le 6 mars, date du limogeage d’Imed Ghodhbani. À l’époque, son non-remplacement avait été justifié par un souci de cohérence : le poste de directeur général de la sûreté nationale (DGSN) « doublonnait » avec celui de Rafik Chelly, le secrétaire d’État à la Sûreté nationale.

Ancien collaborateur de Habib Bourguiba et ancien chef de la Garde présidentielle (entre 1984 et 1987), Chelly, 71 ans, devenu l’homme fort du ministère, souhaitait raccourcir les circuits de décision pour gagner en efficacité dans la lutte antiterroriste. « Le secrétaire d’État peut-il être au four et au moulin ? s’interroge un expert des questions de sécurité. Peut-il rester constamment sur la brèche, comme doit l’être le DGSN, et en même temps coordonner l’action de la police, de la Garde nationale et de la protection civile [les pompiers] ? »

« Depuis la révolution, le ministère de l’Intérieur a été totalement désorganisé »

Certes, une telle configuration a déjà existé par le passé. Zine el-Abidine Ben Ali, dans les années 1980, et Mohamed-Ali Ganzoui, à la fin des années 1990 puis entre 2005 et 2006, ont cumulé les deux fonctions. « C’était une autre époque, et la machine sécuritaire tournait sans encombre, poursuit notre source. Depuis la révolution, le ministère de l’Intérieur a été totalement désorganisé. Les effectifs ont augmenté, et la menace terroriste a changé de nature. Désormais, la Tunisie est en guerre contre Al-Qaïda et Daesh. »

Une remise à plat de l’organigramme du ministère de l’Intérieur paraît inévitable, ne serait-ce que pour rassurer les partenaires de la Tunisie. Il y a urgence : les enquêteurs britanniques dépêchés à Sousse après la tuerie ont procédé à un audit global. Leurs conclusions sont sans appel.

Le 9 juillet, le Foreign Office a estimé que la menace terroriste restait très élevée et que les moyens de prévenir une nouvelle attaque n’étaient pas réunis. Résultat, Philip Hammond, le ministre des Affaires étrangères, a déconseillé à ses compatriotes de se rendre en Tunisie. Un nouveau coup dur.

Très critiqué après le double fiasco du Bardo et de Sousse, Habib Essid, le Premier ministre, a laissé entendre que des changements étaient imminents. Reste à savoir lesquels. Le choix des hommes s’apparente à un dilemme, car le ministère de l’Intérieur est le théâtre d’une véritable lutte des clans. Elle ne serait pas étrangère au non-remplacement d’Imed Ghodhbani, écarté alors qu’il n’avait pas démérité. L’usage veut en effet que le DGSN soit choisi parmi les plus anciens directeurs généraux du ministère de l’Intérieur. En mars, deux hommes que tout oppose faisaient figure de prétendants crédibles : Samir Tarhouni, nommé directeur général de la formation en octobre 2013, et Atef Omrani, nommé à la tête des services spécialisés (les renseignements) trois mois auparavant. Tarhouni est une légende de la police. Ancien commandant de la BAT, la Brigade antiterrorisme, c’est un professionnel aguerri, à l’autorité naturelle. Mais il n’appartient à aucun clan et on le dit « ingérable ».

Omrani, lui, suscite bien des interrogations. En quatre ans, ce simple chef de district (à Bab Bhar, un quartier de Tunis) est devenu directeur général au ministère de l’Intérieur avec l’aide d’Ali Larayedh, l’ancien Premier ministre, aujourd’hui secrétaire général du parti islamiste Ennahdha. Son maintien à ce poste sensible après l’alternance de 2014 demeure une énigme pour beaucoup d’observateurs. Les doutes que suscitent son parcours et son bilan controversé – il n’a pas réussi à empêcher la vague d’assassinats politiques en 2013 – rendent difficilement envisageable son éventuelle nomination à la DGSN.

À en croire des sources bien informées, plusieurs options seraient aujourd’hui à l’étude. Le nom de Tarhouni circule. Il se murmure que certains cadres de l’époque Ben Ali, comme Ali Seriati ou Taoufik Dimassi, pourraient être rappelés. Autre possibilité : la création d’une structure opérationnelle autonome, une direction générale de l’antiterrorisme, qui centraliserait la collecte d’informations et organiserait la riposte, regroupant les services de renseignements de la police et ceux de la Garde nationale ainsi que les forces d’élite de ces deux corps, la BAT et l’Unité spéciale de la Garde nationale (USGN), son équivalent paramilitaire.

Pour donner l’alerte, en cas de fusillade ou de prise d’otage, le citoyen qui compose le 197 est basculé sur le standard du secteur de police le plus proche. Celui-ci prévient alors la salle des opérations de la sûreté nationale, qui fait remonter l’information au DGSN. Celui-ci informe son subordonné, le directeur général des unités d’intervention, qui ordonne à la direction de l’antiterrorisme de déployer la Brigade nationale d’intervention rapide (Bnir), et, éventuellement, la Brigade antiterrorisme (BAT).

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