Politique

Abou Bakr al-Baghdadi : « Calife Ibrahim » et la nouvelle génération d’islamistes arabes

Par

Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Un commando de l'Etat islamique © AFP

Il y a un an, le 29 juin 2014, un inconnu que nous n'avions jamais vu ni entendu a eu le culot de se présenter à nous dans un enregistrement audiovisuel de vingt minutes pour se proclamer calife de tous les musulmans. Il a pris le nom de calife Ibrahim.

Nous avons appris par la suite que cet homme à la barbe noire et fournie s’appelait Ibrahim Awwad Ibrahim Ali al-Badri al-Samarrai, alias Abou Bakr al-Baghdadi, qu’il avait 43 ans et parlait au nom de « l’État islamique en Irak et au Levant » : la dénomination arabe a pour acronyme Daesh.

Qu’on l’appelle Daesh ou État islamique importe peu. Ce qui devrait retenir notre attention est qu’il se consolide et se renforce en dépit de ses handicaps et de ses contradictions.

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Cette entité est entrée dans sa deuxième année, et tout indique qu’il s’agit bien d’un État qui contrôle un territoire de 300 000 km² et plusieurs villes importantes ; « administre » une population évaluée à plus de 6 millions de personnes ; dispose d’une armée de quelque 100 000 hommes (et femmes), d’une « police islamique » et d’un budget annuel de plusieurs millions de dollars.

Il fonctionne selon des règles et des normes qui révulsent mais qu’il parvient à faire appliquer.

Je l’appellerai État islamique, car je pense que c’est plus simple et plus juste. N’avons-nous pas déjà plusieurs « républiques islamiques » qui, en réalité, sont islamistes et n’ont d’État que le nom ?

Dans le numéro d’avril-mai de La Revue, l’islamologue Abdelmajid Charfi le définit comme une organisation terroriste « à la jonction de la pensée et de la pratique de deux sectes sunnites : le wahhabisme, né au Najd, en Arabie, au XVIIIe siècle, et l’islam politique de la secte des Frères musulmans, créée en Égypte en 1928.

Daesh prône un islam rétrograde, sectaire, violent, intolérant, misogyne, littéraliste et formaliste, qui partage certes avec l’islam vécu par 1,5 milliard de musulmans certaines croyances, mais ce qui l’en sépare est infiniment plus important que ce qui l’en rapproche.

Si son action se réfère au jihad, elle le pervertit de manière éhontée et témoigne d’une ignorance phénoménale de ses significations.

Personne n’est en mesure de dire si cette nouvelle religion a des chances ou non de perdurer. Pour le moment, elle est au service de conflits politiques, géostratégiques et financiers qui la dépassent ».

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Abou Bakr al-Baghdadi, qu’on surnomme « shabah » (« le fantôme ») parce qu’on ne le voit guère, préside aux destinées de cette organisation dont les fondements, l’orientation et les limites sont ceux décrits par le professeur Abdelmajid Charfi. Ses contradictions et son archaïsme la vouent à l’échec, et elle a déjà coalisé contre elle trop de forces pour ne pas finir isolée et détruite.

Mais « l’État islamique » vient de résister à plusieurs milliers de frappes américaines et à tous les assauts. Il a montré qu’il sait éviter le combat frontal lorsque le rapport des forces lui est défavorable.

Nous avons jusqu’ici commis l’erreur de le sous-estimer, et l’on voit se développer en ce moment l’illusion opposée

Au lieu de se résorber, le cancer qu’il constitue a métastasé : n’a-t-il pas, en moins d’un an, franchi les frontières du Moyen-Orient pour apparaître en Afrique, au nord comme au sud du Sahara ? N’est-il pas plus menaçant en 2015 qu’il ne l’était en 2014 ?

Nous avons jusqu’ici commis l’erreur de le sous-estimer, et l’on voit se développer en ce moment l’illusion opposée : impressionnés par ses récents succès, par sa cruauté sans limite et par ses étonnantes facultés de résistance, certains sont tentés de conclure un peu vite que l’attrait qu’il exerce sur les jeunes du monde entier peut lui ouvrir les portes de la victoire.

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Je vais tenter de prendre la mesure du phénomène pour vous en donner une évaluation aussi proche que possible de la réalité.

Abou Bakr al-Baghdadi a vingt ans de moins qu’Ayman al-Zawahiri, successeur de Ben Laden à la tête d’Al-Qaïda. Il est irakien alors que les deux dirigeants d’Al-Qaïda étaient l’un saoudien, l’autre égyptien.

Nous avons donc affaire à une nouvelle génération d’islamistes arabes, en rupture avec leurs régimes ; elle n’a ni la même origine ni le même passé que la précédente, mais a opté, comme elle, pour le terrorisme et la lutte armée.

Dirigé par des Irakiens sanguinaires et à la cruauté sans limite, « l’État islamique » est entré en lice il y a un an pour remplacer Al-Qaïda, corriger ses erreurs, pallier ses faiblesses et aller encore plus loin.

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Baghdadi appelle à la disparition d’Al-Qaïda et veut tout ce qu’elle a refusé : un territoire, un drapeau, une armée, une police islamique ; il veut surtout la guerre entre les sunnites irako-syriens de Daesh et les chiites d’Iran ou du Hezbollah libanais.

Il s’adresse, via les réseaux sociaux et l’internet, dont il a acquis la maîtrise, aux jeunes du monde entier, garçons et filles, parmi lesquels son organisation recrute à tout va. Les meilleurs connaisseurs estiment que 30 000 combattants sur les 100 000 que comptent les armées de « l’État islamique » ne sont ni irakiens ni syriens.

Des milliers de Français, dont des binationaux, de Belges, de Britanniques et même d’Australiens complètent cette étrange légion internationale où les femmes sont nombreuses

Les Libyens seraient les plus nombreux (21 %), devant les Tunisiens et les Saoudiens (16 %). Viendraient ensuite les Jordaniens, les Égyptiens (10 % chacun) et les Turcs, au nombre de 2 000.

Des milliers de Français, dont des binationaux, de Belges, de Britanniques et même d’Australiens complètent cette étrange légion internationale où les femmes sont nombreuses et très motivées.

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L’État islamique a déjà modifié la carte du Moyen-Orient, et nul ne sait ce qu’il faut faire pour le déloger des territoires qu’il a conquis.

Le général américain Michael Hayden le dit en termes crus : « Regardons la vérité en face : l’Irak n’existe plus, la Syrie non plus. Le Liban est presque défait, la Libye probablement aussi.

La région va rester en état d’instabilité pendant les vingt ou trente prochaines années. Voyez-vous une armée irakienne en train de reprendre la province d’Anbar ? Pas moi ! Voyez-vous une armée irakienne capable de reprendre Mossoul ? Cela ne se produira pas. Quant à la Syrie, imaginez-vous un futur dans lequel elle pourrait être remise d’aplomb ? Il y a peut-être un siège syrien et irakien à l’ONU, mais ces pays ont disparu… »

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Que fera l’État islamique dans sa deuxième année, lorsqu’il sortira de la position défensive qu’il a adoptée ? Ses prochains objectifs sont-ils au Moyen-Orient ? Ou bien portera-t-il le fer en Afrique ?

Est-il exclu que les islamistes irakiens qui le dirigent s’attaquent à l’Arabie saoudite ? S’il tentait de déloger les Saoud des Lieux saints de l’islam pour faire son entrée à La Mecque, le « calife » Ibrahim concrétiserait le rêve de Saddam Hussein et serait dans la logique de la fonction qu’il s’est attribuée.

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