Société

Moi pingouin, toi girafe

Par

Fouad Laroui est écrivain.

Tout comme au Moyen-Orient, les lions du zoo d'Abidjan ont souffert de la guerre. © AFP

C'est une drôle d'opération humanitaire qui est en train de se monter, en ce moment, dans un village de Zélande.

Quand je dis « humanitaire », l’adjectif est mal choisi puisqu’il s’agit en fait d’aider les zoos du Moyen-Orient. Ce n’est donc pas une opération humanitaire mais, disons, « bestiale ». Bestiale… C’est curieux, après avoir machinalement écrit cet adjectif, je m’aperçois que nous autres, l’espèce humaine, sommes vraiment d’une arrogance sans limites : nous avons inventé un adjectif (« bestial ») pour indiquer ce qui n’est pas humain et nous lui avons donné une connotation négative, alors que la plupart des bêtes sont plus sympas que nous. Prenez les chats, les bébés phoques, les canaris : en quoi ces petites bêtes inoffensives sont-elles plus « bestiales » que les brutes urbaines qui assomment les passants et les dépouillent ? En quoi sont-elles plus bestiales que les hooligans qui déferlent sur Casablanca ou Marseille un jour de foot ?

Mais bon, revenons à nos (pacifiques) moutons. Il y a donc un village de Zélande qui a lancé une opération humanitaro-bestiale qui concerne uniquement les animaux du Moyen-Orient. Certains habitants dudit village s’étaient émus de ce que les journalistes avaient écrit à propos du zoo de Gaza pendant les bombardements que l’armée israélienne avait menés l’an dernier. Les pauvres bêtes étaient affolées par toutes ces explosions, ces éclairs, ces colonnes de fumée qu’elles ne comprenaient pas.

On a vu sur les réseaux sociaux des photos de lions maigrichons, d’antilopes anorexiques…

Par ailleurs, il était devenu impossible de les nourrir au plus fort de la guerre : on a vu sur les réseaux sociaux des photos de lions maigrichons, d’antilopes anorexiques, de chameaux bidimensionnels. Maintenant que c’est tout le Moyen-Orient qui est à feu et à sang, raisonnent les villageois, ce sont tous les zoos qui sont devenus des zones de combat. D’où l’élan de solidarité envers ces victimes collatérales de la folie des hommes. L’idée est que chaque habitant du village adopte une bébête et s’engage à lui payer sa nourriture et éventuellement ses soins vétérinaires, si elle en a besoin. Certains sont prêts à louer les services d’un psychologue pour aller remonter le moral des animaux les plus traumatisés, mais ça me semble exagéré. Ou trouver des psys qui parlent à la fois l’arabe, le kurde et le langage des lions ?

Que pensez-vous de cette initiative, amis lecteurs? D’un côté, il est admirable qu’un lointain village d’Europe se mobilise pour des animaux encore plus lointains, et ce de façon tout à fait désintéressée – on n’a jamais vu une autruche ou un dromadaire envoyer une carte de remerciements parce qu’on a pris soin d’eux. Mais d’un autre côté, tout se passe comme si on avait fait une croix sur les hommes, les femmes et les enfants du Moyen-Orient et qu’on avait décidé que le cas de l’Homme était désespéré. D’une certaine façon, c’est un peu vrai, l’homme est la pire espèce qui soit, vu ce qu’il fait de sa belle planète polluée, détruite, surpeuplée… Mais quand même, l’initiative zélandaise est surprenante. Il ne reste aux habitants de Raqqa, de Taizz ou de Gaza qu’une seule solution s’ils veulent en profiter : se déguiser en pingouins, en girafes ou en chimpanzés…

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