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Crise grecque : cet étrange Monsieur Tsipras

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14h48
Alexis Tsipras,à Athènes, 
le 11 juin.

Alexis Tsipras,à Athènes, le 11 juin. © ALAIN JOCARD/AFP

Éternel militant de la gauche radicale, le Premier ministre a commis dans son bras de fer avec l’Europe sur la question de la dette plusieurs erreurs tactiques et stratégiques dont les conséquences risquent d’être lourdes.

Angela Merkel, la chancelière allemande, et Alexis Tsipras, le très gauchiste Premier ministre grec, ont un point commun : ils ont naguère été membres des Jeunesses communistes. Mais l’une a remisé au placard cette période de sa vie pour devenir la patronne de la droite allemande. Tandis que l’autre est resté fidèle aux idéaux d’une gauche qu’il a magistralement portée au pouvoir.

Une ascension fulgurante

L’ascension de Tsipras a été fulgurante. En 2009, Syriza, son parti, ne recueillait que 4,6 % des suffrages. En 2012, lors des deux scrutins législatifs organisés cette année-là, il réussissait un spectaculaire décollage : 16,78 % et 52 députés, en mai ; 26,9 % et 71 députés, en juin. Et puis, le 25 janvier dernier, ce fut le jackpot. Avec 36,3 % des suffrages et 149 députés (sur 300), le parti de la gauche radicale devenait le premier de Grèce. Et Tsipras faisait son entrée à la Villa Maximos, la résidence des Premiers ministres.

Le nouveau chef du gouvernement naît à Athènes le 28 juillet 1974 dans une famille de la classe moyenne. Patron d’une petite entreprise du bâtiment, son père a toujours voté socialiste. Après ses études secondaires, le jeune Alexis obtient un diplôme d’ingénieur de l’École polytechnique, travaille dans l’entreprise paternelle et élabore parallèlement des projets d’urbanisme pour la métropole athénienne.

Mais sa passion, c’est la politique. Assez vite, jugeant le PC grec trop stalinien, il quitte les Jeunesses communistes pour rejoindre Synaspismos, une coalition dissidente. À la tête du secteur de la jeunesse, il est de toutes les manifs lycéennes et étudiantes… En 2006, il entre au conseil municipal d’Athènes ; en 2008, il prend la tête de Syriza ; en 2009, il est élu député. On connaît la suite. En six ans, Alexis Tsipras a réussi à faire d’un obscur groupuscule gauchiste un parti de gouvernement.

Il n’attend rien des sociaux-démocrates

L’homme est séduisant. Il a un vrai don oratoire, de l’humour et un style décontracté : il ne porte jamais de cravate. Ses idées plaisent aux Grecs, qui ont perdu 25 % de leur pouvoir d’achat depuis 2011 et sont blessés dans leur fierté nationale par les remèdes de cheval que prétend leur infliger la « troïka » (UE, BCE et FMI). Il est pour l’Europe, mais pas celle qui s’est servie de son pays comme d’un « cobaye pour sa politique d’austérité ».

D’un ton toujours serein, il demande que « ce ne soit pas toujours les plus pauvres qui trinquent ». Il n’attend rien des sociaux-démocrates européens comme François Hollande, qu’il considère comme les « comanagers du consensus néolibéral », entend se montrer « intraitable » dans les négociations avec la troïka et promet le rétablissement du salaire minimum, la création de 300 000 emplois, la réintégration des fonctionnaires licenciés à la demande de la troïka, la fin des privatisations, la gratuité des services de base pour les plus pauvres, etc.

Ce militant charismatique, qui a donné à son dernier fils le prénom d’Orphée-Ernesto, en hommage à Che Guevara, fait dans un premier temps trembler l’Europe : ne va-til pas mettre en pièces le plan de sauvetage de son pays et donner un bien mauvais exemple aux Espagnols et aux Portugais ? Et puis, les responsables européens se laissent séduire par cet homme de convictions qui, à l’usage, se révèle pragmatique. Le commissaire européen Pierre Moscovici le découvre « plus modéré que Jean-Luc Mélenchon », le chef du Parti de gauche français. À rebours de Yanis Varoufakis, son bruyant ex-ministre des Finances, Tsipras se dit prêt à privatiser certaines entreprises publiques, à traquer l’évasion fiscale, dont ses compatriotes sont les champions, à augmenter la TVA, à continuer de rembourser les dettes de son pays… Car il veut que la Grèce reste dans la zone euro.

Abandon de ses promesses électorales

Cet abandon des promesses électorales suscite la grogne de son aile gauche et d’une partie de son électorat. Certains commencent même à le soupçonner de trahison. Peristera Baziana, la mère de ses deux garçons, ne l’a-t-elle pas prévenu qu’elle le quitterait s’il rompait avec l’Europe ? Certains Européens se prennent à rêver d’une évolution à la Lula da Silva. Trotskiste à l’origine, l’ancien président brésilien n’avait-il pas, une fois élu, renoncé à ses idées de Grand Soir et comblé tout à la fois les marchés et ses électeurs ? Il est certain que Tsipras avait déjà réussi à museler les anti-euro au sein de Syriza…

Deux responsables européens tentent de le prendre sous leur aile. Jean-Claude Juncker, le président de la Commission européenne, le défend contre les ultras d’Europe du Nord qui rêvent de bouter la Grèce hors de l’euro. Et Angela Merkel passe des heures à lui expliquer les us et coutumes d’une Europe compliquée où le compromis est la règle.

Les conseils de ces illustres parrains ne serviront à rien. Tsipras et les siens commettent en effet une erreur tactique. Ils font la leçon à leurs interlocuteurs, tirent à boulets rouges sur l’Allemagne (sommée de verser des dommages de guerre pour les destructions commises il y a soixante-dix ans) et dénoncent « l’ultimatum » de la troïka. De bonne volonté à Bruxelles, ils redeviennent boutefeux à Athènes. Certains, comme Christine Lagarde, la directrice générale du FMI, les accusent d’infantilisme. D’autres, comme Jeroen Dijsselbloem, le président de l’Eurogroupe, de duplicité.

Son erreur d’analyse

Surtout, Tsipras commet une grave erreur stratégique : il est convaincu que « l’Eurozone est une chaîne qui se désagrégerait si l’un de ses maillons était brisé ». Si donc la Grèce leur tient tête, les Européens et le FMI céderont immanquablement par crainte d’une déflagration monétaire. Ce qu’il n’a pas vu, c’est que, depuis 2012, des pare-feu ont été mis en place qui rendraient la sortie de la Grèce quasi indolore. Cette analyse erronée explique qu’il se soit senti berné par le refus de la troïka d’accéder sans contrepartie à ses demandes d’assouplissement. D’où son référendum bizarre consistant à demander à ses compatriotes de rejeter les exigences de la troïka, dont le commun des mortels ne sait rien, pour lui permettre de les renégocier en position de force.

Le « non » l’a emporté dimanche et la tragédie grecque continuera. Avec ce diable d’homme qui entend rester dans la zone euro mais à ses conditions et pour lequel tout compromis s’apparente à une compromission, ni le pire ni le meilleur ne sont prévisibles.

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