Sécurité

La singularité de ces jihadistes tunisiens qui avaient pourtant l’avenir devant eux

Henda Saïdi, morte les armes à la main lors d'un assaut des forces spéciales, le 24 mars 2014, à Oued Ellil. © DR

La plupart des jeunes jihadistes qui se sont récemment illustrés n'étaient pas en situation d'échec social et scolaire. Une exception tunisienne profondément dérangeante.

Passionné de break-dance, Seifeddine Rezgui, 23 ans, fils aîné d’un couple modeste de la petite localité de Gaafour (Nord-Ouest), rêvait d’en devenir une vedette sous le pseudo de Sisco. Il sera finalement entré dans la postérité pour avoir massacré 38 touristes et fait presque autant de blessés, le 26 juin 2015, sur une plage de Sousse.

Inconnu des services de police, il avait même entamé un master en électronique à l’Institut supérieur des études technologiques (Iset) de Kairouan. Selon ses proches, il avait été particulièrement affecté par la mort de son frère cadet il y a deux ans. Et il était notoire à l’université que, depuis 2014, ce supporter du Real Madrid dirigeait un groupe takfiriste et fréquentait assidûment une mosquée aujourd’hui fermée pour cause d’appels à la haine.

Inséré professionnellement

Parallèlement, Rezgui suivait des cours d’études islamiques dans un établissement privé de Tunis fréquenté par le gratin salafiste local. En décembre 2014, bien qu’il soit titulaire d’un passeport, il se rend clandestinement en Libye. Là-bas, celui que l’État islamique (EI) appelle Abou Yahya al-Qayrawani dans sa revendication de l’attentat reçoit une formation au maniement des armes dans le camp de Sabratha, à l’ouest de Tripoli. Il y rencontre Yassine Laabidi et Hatem Khachnaoui, futurs auteurs de l’attentat du musée du Bardo, le 18 mars 2015.

Yassine Laabidi, 26 ans, semblait inséré professionnellement. Issu d’une famille moyenne, il est passé deux ans par l’université avant de décrocher un job de coursier assez bien payé. L’un de ses cousins reconnaît que ce jeune homme réservé, également fan de foot, « était un salafiste modéré ». Ses amis avaient du reste noté qu’il avait cessé de boire de l’alcool et évitait le cannabis. Connu de la police pour des délits mineurs, Laabidi avait prétexté une meilleure proposition de travail à Sfax (Centre-Est) pour partir en Libye.

Son comparse, Hatem Khachnaoui, 20 ans, ne cachait pas ses sympathies pour les islamistes modérés d’Ennahdha et aurait même posé sur des photos, lors de meetings populaires en 2013, avec certains dirigeants du parti. Né à Aïn Ezzahar, dans la région de Kasserine (Centre-Ouest), près du mont Chaambi, repaire des jihadistes, ce garçon aux origines modestes n’avait pas les moyens de poursuivre des études, mais « c’était un débrouillard », selon ses amis. Qualité qu’il a mise au service du groupe extrémiste Ansar al-Charia, selon des sources sécuritaires. Ses parents avaient même signalé à la police qu’il avait disparu pendant trois mois et qu’il les avait contactés à partir d’un numéro irakien, mais cette information est restée sans suite. À son retour, Hatem ne fournit aucune explication et ne donne aucun signe de radicalisation.

Promis à un brillant avenir

À l’inverse de Henda Saïdi, 21 ans, qui portait le niqab quand elle a été abattue, les armes à la main, le 24 mars 2014, à Oued Ellil, lors de l’assaut donné par les forces spéciales contre un groupe d’extrémistes retranché dans une maison. Élève brillante, cette jolie fille volontiers souriante, un peu têtue mais très sensible, selon ses professeurs, aux débats d’idées, était inscrite depuis deux ans à la faculté de droit d’El Manar, à Tunis. Cette férue de peinture, qui vivait chez ses parents à La Marsa et évoluait dans un milieu aisé, change graduellement de comportement, au point d’entrer en conflit avec sa famille. Elle choisit de porter le voile, puis le niqab, interrompt ses études, se retranche dans sa chambre et ne pipe mot de ses relations et de ses activités. Quand elle disparaît en emportant son ordinateur, sa famille, craignant qu’elle ne veuille rejoindre les combattants en Syrie, qu’elle admirait, alerte la police. Henda aura été la troisième élève de sa fac à mourir pour la cause jihadiste. « C’est incompréhensible, c’étaient de chouettes enfants, prêts à vivre », confie Linda Ben Osman, professeur d’arts plastiques, à Carlotta Gall, du New York Times. « Sa mort violente est notre défaite, c’est la défaite de toute une société », écrit son professeur de français, Dejla Abdelhamid.

On pourrait en dire tout autant de Kamel Gadhgadhi, assassin présumé du leader de gauche Chokri Belaïd, le 6 février 2013, et qui aurait également participé à l’égorgement de huit soldats au mont Chaambi, en juillet 2013, avant d’être abattu après une cavale de douze mois, le 4 février 2014. Issu d’une famille modeste de Oued Mliz (Nord-Ouest), près de la frontière algérienne, Gadhgadhi était promis à un brillant avenir. Après des études en économie, il avait bénéficié d’une bourse pour poursuivre son cursus aux États-Unis, dont il a été expulsé en 2001 après les attentats du 11 septembre. Après une déception sentimentale, ce polyglotte se réfugie dans la religion, mais son père le décrit comme « un homme pieux, mais pas fanatique et encore moins politisé ». Pourtant, cet ancien cadre financier deviendra, à 35 ans, l’une des figures d’Ansar al-Charia.

Le parcours de ces jeunes gens, dont la plupart auraient pu se faire une place au soleil, souligne une singularité tunisienne profondément dérangeante. Contrairement aux treize jeunes kamikazes marocains du bidonville de Sidi Moumen (attentats de Casablanca, en mai 2003), à Mohamed Merah, Mehdi Nemmouche ou aux tristement célèbres frères Kouachi, responsables des dernières attaques terroristes en France, la plupart des jihadistes tunisiens qui se sont illustrés récemment n’étaient pas en situation d’échec social et scolaire. Tous avaient accompli un cursus scolaire jusqu’à son terme, et la plupart avaient fréquenté les bancs de l’université. Leur dérive meurtrière sanctionne aussi un échec retentissant, celui de l’école, censée tremper les âmes et forger les consciences. La Tunisie est, de tous les pays arabes, celui qui a le plus investi dans l’éducation, censée être le premier rempart contre l’intolérance. Tout ça pour ça ?

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