Économie

Réformes économiques en Algérie : maintenant ou jamais

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14h47
Des jeunes désœuvrés, les fameux « hittistes », à Bab el-Oued,                         dans le nord d'Alger.

Des jeunes désœuvrés, les fameux « hittistes », à Bab el-Oued, dans le nord d'Alger. © DR

Fini le temps où la rente pétrolière soutenait à bout de bras une économie ankylosée. Alors que le prix du baril est au plus bas, c’est le moment de réformer. Et de miser, enfin, sur l’initiative privée.

À vue de nez, l’Algérie est en pleine forme. Les 4×4 qui sillonnent la capitale sont rutilants et englués dans des embouteillages monstres. Les grues, omniprésentes, s’activent, et pas seulement autour de la grande mosquée. La jeunesse dorée fait la fête et le commerce bourgeonne. Belle est la vie dans une ville belle et de plus en plus soignée.

Un doux mirage, car un petit vent de panique a commencé de souffler dans les allées du pouvoir. On espérait que l’Arabie saoudite, qui fait la pluie et le beau temps sur les marchés pétroliers, accepterait de réduire sa production pour faire remonter le prix du baril après une dégringolade de moitié en un an. Or Riyad s’est refusé à faire le moindre geste en ce sens, afin de conserver ses parts de marché.

Droguée à l’or noir

Le cours des hydrocarbures ne se redresse guère, et l’Algérie, droguée à l’or noir, voit ses caisses se vider à toute allure. Il ne reste plus beaucoup de temps avant la catastrophe et l’humiliation du recours à des prêts internationaux, synonyme de sacrifices douloureux pour une population aujourd’hui peu consciente du danger car habituée à vivre aux frais de l’État. Tirés de leurs chimères en sursaut comme naguère les Grecs, les Algériens pourraient alors se mettre dans une colère politiquement ravageuse.

Car un piège est en train de se refermer sur le pays. Le gaz et le pétrole assurent les deux tiers des rentrées budgétaires de l’État et représentent de 95 % à 98 % des exportations. Le recul du prix du baril, de 120 dollars il y a un an à quelque 60 dollars aujourd’hui, a donc mis à mal le Fonds de régulation des recettes (FRR), tombé de plus de 70 milliards de dollars fin 2013 à moins de 50 milliards fin 2014, mais aussi le budget de l’État, dont 70 % des dépenses de fonctionnement dépendent de la fiscalité pétrolière, et la balance commerciale (déficit de 6,38 milliards de dollars sur les cinq premiers mois de 2015).

Pour chaque dollar exporté, l’Algérie en importe 30

Recettes alternatives ? Zéro, l’Algérie ne fabriquant pas grand-chose. Selon le Forum des chefs d’entreprise (FCE), on recense 760 000 sociétés dans le pays, mais 300 000 ne produisent rien, ce qui veut dire qu’elles se consacrent au commerce, et plus particulièrement au commerce intérieur. Fabriquant surtout pour le marché national, hyperprotégé, l’industrie n’exporte quasiment rien.

Les statistiques sont cruelles. Pour chaque dollar exporté, l’Algérie en importe 30. Selon le ministère du Commerce, sur les 32 000 entreprises réputées commercer avec l’étranger, 450 seulement se disent exportatrices et moins de 160 exportent de façon régulière. Une anecdote qui en dit long sur l’impuissance industrielle et commerciale de l’Algérie : Amara Benyounès, ministre du Commerce, a reconnu que la valeur des exportations de dattes (39 millions de dollars) équivalait à celle des importations de moutarde et de mayonnaise…

Tout est subventionné : l’essence, l’électricité, le logement…

Et le tourisme ? Malgré un potentiel évident, il est inexistant : pas de capacités d’accueil abordables, pas de plages propres, pas de loisirs organisés. Non seulement les visiteurs étrangers ne viennent pas, mais les Algériens se ruent sur les plages et les hôtels de Tunisie, beaucoup moins chers et surtout de bonne tenue.

Face à ces recettes en chute libre, les dépenses publiques explosent. Tout est subventionné : l’essence, l’électricité, le logement, les transports, les emplois des jeunes, la farine, l’huile, le sucre, les engrais, les tracteurs… Cette manne représente 25 % du PIB, un taux extravagant car tout le monde a voulu « sa » part de baril et l’a obtenue.

« En 2011, le pouvoir a tout lâché, explique Ihsane el-Kadi, directeur du groupe de médias Maghreb émergent. Il a redistribué la rente pétrolière pour maintenir le statu quo politique et social. » Afin d’éviter un « printemps » algérien, il a augmenté les fonctionnaires, les médecins, les professeurs et toutes les professions qui ont manifesté dans la rue. Cette anesthésie par l’argent a réussi, mais elle a créé une formidable poussée de la consommation, qui, conjuguée à la chute des recettes, creuse aujourd’hui les déficits.

Le Premier ministre, Abdelmalek Sellal, a tiré la sonnette d’alarme au mois de mai : si rien n’est fait, les réserves de change s’effondreront de 200 milliards de dollars il y a un an à 38 milliards en 2019 (avec un baril à 60 dollars), et la banqueroute se rapprochera. Sa recette pour « faire traverser au navire Algérie cette zone de turbulences » ? Augmenter la production d’hydrocarbures « coûte que coûte » et « engager la diversification de l’économie ». Mais dans les deux cas, qui se risquera à investir dans une économie pilotée à la godille, comme le prouvent certaines mesures prises de façon chaotique ?

Pour appuyer la toute nouvelle campagne « Consommons local », des mesures anti-importations décidées au petit bonheur ont par exemple mis la pagaille dans les arrivées de voitures (l’équivalent de 500 millions d’euros a été bloqué sur le port d’Alger), mais aussi dans l’activité d’entreprises algériennes privées de matières premières pour leurs fromages ou leurs yaourts notamment.

Ces aberrations ont provoqué de si vives protestations qu’un rétropédalage a atténué les situations les plus ubuesques, mais l’insécurité réglementaire qui en a résulté a traumatisé encore un peu plus les investisseurs étrangers, qui sont déjà en train de se dérober. « C’est compliqué de travailler en Algérie ! » soupire l’un d’eux. De fait, à quoi cela sert-il de bloquer sans distinction les importations quand il n’y a pas d’entreprise algérienne pour fournir certains produits de base, sinon à nourrir l’inflation, le secteur informel et la contrebande ?

Pas question d’« austérité », selon le nouveau ministre des Finances , mais plutôt de « rigueur »

« Nos gouvernants sont sincères quand ils parlent de diversifier l’économie, mais le peuvent-ils ? commente Hassen Khelifati, PDG d’Alliance Assurances. Ils font des choix illisibles pour la société comme pour les chefs d’entreprise. D’un côté, l’État a perdu la moitié de ses recettes pétrolières en six mois ; de l’autre, le gouvernement refuse de toucher aux subventions aux carburants. D’un côté, le pouvoir proclame que l’entreprise doit devenir le cœur de notre économie ; de l’autre, on assiste depuis huit ans à un retour du monopole de l’Administration dans l’activité économique. »

Le gouvernement est en train d’élaborer un budget rectificatif pour tenter de contenir l’hémorragie financière qui épuise son budget. Pas question d’« austérité », selon le nouveau ministre des Finances, Abderrahmane Benkhalfa , mais plutôt de « rigueur ». Le texte devrait être un bel exercice de slalom entre le désir de redresser la barre et le maintien du principe « surtout pas de vagues ». Le gouvernement cherche tout à la fois à réduire un petit peu les subventions, augmenter les recettes fiscales, diminuer les importations, lutter contre le secteur informel et améliorer le sort peu enviable des entreprises privées : il fait donc dans la dentelle.

Une mesure projetée par la loi de finances complémentaire illustre ces contorsions. Plutôt que d’augmenter le prix des carburants progressivement, mais de façon générale, pour réduire les subventions et la consommation intérieure au profit des exportations de pétrole, le gouvernement a prévu de créer une carte de carburant comportant un plafond de consommation à prix subventionné. Une usine à gaz dont l’efficacité n’est pas garantie.

Côté dépenses, mystère et boule de gomme tant le pouvoir redoute les levées de boucliers des secteurs appelés à se serrer la ceinture. Les dépenses d’investissement, dont le sacrifice est politiquement indolore, seront les premières victimes de l’obligation de diminuer le train de vie de l’État. Gageons que les tramways prévus dans onze villes attendront.

On voit mal l’État aller plus loin dans la correction des handicaps qui détraquent l’économie algérienne. Premier d’entre eux : la « drogue » des hydrocarbures, qui aveugle les dirigeants du pays. « Contrairement à ce qu’ils croient, le problème n’est pas la chute des cours du pétrole, explique Lies Kerrar, responsable de Med Investment Holding. Avec un carburant [0,10 euro le litre de gazole] et une électricité dont les prix n’ont pas augmenté depuis dix ans et des hausses de salaires qui ont fait exploser la demande d’énergie [500 000 nouveaux véhicules par an jusqu’en 2013] au moment où notre production s’oriente à la baisse, on a abouti à un gaspillage monstre, et le pays deviendra importateur net de pétrole entre 2020 et 2025. Même si nous découvrons un superbe gisement et même si le prix du baril fuse à 200 dollars. »

Deuxième handicap : l’omnipotence des petits chefs de l’Administration, qui parviennent à ne pas faire ce que souhaite leur ministre. Un exemple entre mille : rien ne justifie qu’il faille cinq ans de formation pour devenir agent d’assurances en Algérie, alors que seules 180 heures sont requises au Maroc et 96 heures en France. Plusieurs milliers d’emplois ardemment souhaités par le gouvernement sont ainsi empêchés par cette glu administrative.

C’est triste : une génération a pris l’habitude de prendre du fric sans travailler ! »

Troisième handicap : l’omniprésence du secteur informel, qui ne paie ni impôts ni vrais salaires, crée une économie souterraine que symbolise le double marché du dinar. Celui-ci vaut 50 % de moins sur le marché parallèle, ce qui permet tous les trafics, tétanise l’activité bancaire et transforme en mission impossible le pilotage d’une entreprise digne de ce nom, tant la compétitivité des produits « légaux » est concurrencée par les produits « au noir », qui peuvent se servir d’un dinar dévalué. On voit même apparaître de vraies banques informelles qui proposent des prêts (à des taux usuraires) quand les banques officielles refusent de le faire !

Quatrième handicap : l’Algérie déteste l’entreprise privée. « Je ne veux pas d’un Berlusconi algérien », avait asséné le président Abdelaziz Bouteflika à propos d’Issad Rebrab, fondateur du premier groupe privé, Cevital, qui s’est vu interdire de créer une sidérurgie dans son pays… et en a racheté une en Italie. Comme le résume le think tank Care, malgré la liberté d’investir et l’absence de distinction de traitement entre le public et le privé inscrites dans la Constitution, l’initiative privée est « suspecte et bridée ».

Cinquième handicap : la chute de la valeur travail. « Le travail est mal en point, déplore Mourad Slimani, directeur de la rédaction du quotidien El Watan. Et comment ne le serait-il pas lorsqu’on voit, par exemple, l’Ansej [Agence nationale de soutien à l’emploi des jeunes] prêter sans intérêts à un jeune sans compétences des millions de dinars – plus que le budget de la commune où il habite – qui vont lui permettre de créer une microentreprise de transport et de casser les prix sur un marché surcapacitaire avant de disparaître dans la nature sans rendre de comptes à personne ? C’est triste : une génération a pris l’habitude de prendre du fric sans travailler ! »

Supprimer en douceur les subventions à l’énergie et réserver l’argent des hydrocarbures aux budgets d’investissement

Il est impressionnant de constater que toute l’Algérie sait ce qu’il faudrait faire pour remettre le pays d’aplomb. Tout le monde comprend que les réserves actuelles et le faible endettement du pays lui donnent une fenêtre de tir de trois ou quatre ans pour se réformer avant de « rentrer dans le mur ». Think tanks (Care, Nabni), experts, économistes, journalistes et personnalités à la lisière du pouvoir s’accordent pour dire qu’il faut supprimer en douceur les subventions à l’énergie et réserver l’argent des hydrocarbures aux budgets d’investissement.

Réputé proche du gouvernement, Ali Haddad, le président du FCE, principal regroupement des patrons algériens, le dit mezza voce : « Il faut mettre notre économie en situation de croissance. Pour cela, il faut consacrer le principe de la liberté d’entreprendre et d’investir, mais aussi stimuler notre commerce extérieur en créant un outil de production grâce aux banques et à l’assouplissement des procédures partout dans le pays. »

D’autres sont plus directs. « La clé, c’est d’améliorer le climat des affaires et d’arrêter de stigmatiser les investisseurs étrangers », martèle Slim Othmani, président de Care et PDG de NCA-Rouiba, numéro un du jus de fruits. « Nous avons une main-d’œuvre bien formée, de l’énergie à bas coût et un vaste marché intérieur, observe Lies Kerrar. Créons donc des zones franches et gérées de façon autonome ! Elles permettront d’attendre la modernisation de notre Administration… »

« La période des vaches grasses étant terminée, les marges de manœuvre sont encore là mais la stratégie fait défaut…

Mais tout le monde est également unanime pour dire que rien ne bougera tant que le président Bouteflika sera là. « Il se moque de ce qui se passera après lui et veut partir sur l’impression que tout le monde vit bien en Algérie », regrette Ihsane el-Kadi, de Maghreb émergent. « Les politiques qui sont à la manœuvre ont peur que les réformes amputent leur pouvoir », renchérit Slim Othmani.

« La période des vaches grasses étant terminée, les marges de manœuvre sont encore là mais la stratégie fait défaut, analyse Youcef Benabdallah, professeur à l’École nationale supérieure en statistiques et en économie appliquée. Je suis inquiet parce que nous risquons de rejouer 1986. L’Arabie saoudite nous avait noyés sous son pétrole et nous n’avions pas su prendre les mesures pour éviter l’engrenage de l’insolvabilité, le douloureux ajustement, l’appauvrissement de la population et la terrible décennie 1990 qui en a résulté. Amnésique, le gouvernement semble attendre à nouveau que le baril remonte. Je préférerais que celui-ci ne reparte pas à la hausse, sinon nous allons une fois de plus reporter les échéances inévitables. »

Peur de déplaire au peuple, peur d’un retour du terrorisme islamiste, peur de violer les principes de la sacro-sainte guerre de libération nationale, peur de s’aliéner des alliés dans la course à la succession au sein d’un pouvoir à bout de souffle, peur d’être accusé de vendre le pays à l’étranger, peur de perdre le pouvoir et ses avantages : l’Algérie et ses élites semblent tétanisées entre le passé et l’avenir. Avec ou sans Bouteflika, personne ne semble pouvoir dessiner les perspectives qui la tireraient de ses peurs. Pauvre Algérie riche !

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