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Cet article est issu du dossier «Bye-bye Katanga»

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Société

RD Congo : dans la chaleur de Kamalondo à Lubumbashi

Pour les fêtards, 
c'est « the place to be ».

Pour les fêtards, c'est « the place to be ». © GWENN DUBOURTHOUMIEU POUR J.A.

Fans de football et buveurs de bière le jour, amateurs de musique et « junte » féminine la nuit… Cette commune de Lubumbashi ne dort jamais. Reportage.

Toutes proportions gardées, visiter Lubumbashi sans passer par Kamalondo, c’est comme se rendre à New York sans s’arrêter à Times Square. Située dans le sud du centre-ville, « la cité de l’ambiance », comme l’appellent les Lushois, revendique d’ailleurs le statut de wa ntanshi (« la première de toutes », en lamba) : c’est-à-dire la première des sept communes de la capitale provinciale. Elle est la moins étendue, mais c’est celle qui bouge et compte le plus, celle où l’on va dès qu’il s’agit de célébrer quelque chose.

Elle est surtout la plus ancienne des communes. Lubumbashi l’a précédée, certes, mais c’était la commune des Européens, pas une cité indigène. Créée en 1911 par les tout premiers « évolués » (Congolais considérés comme « civilisés » par les colons belges), qui y ouvrirent leurs premiers bars, Kamalondo n’a rien perdu de sa réputation. « C’est the place to be à Lubumbashi ! » jure Pitchen Katumba en posant les deux mains sur le comptoir de son magasin de prêt-à-porter.

Aujourd’hui, de l’aube jusque tard dans la nuit, la bière coule à flots

Au cœur de la commune, l’avenue Karavia n’est que succession de boutiques de vêtements, étals divers et variés, malewa (petits restaurants), cafés, night-clubs… Autant d’établissements dont s’échappe une bonne dose de musique. Kamalondo est bruyante, très bruyante.

« Ici, qu’il soit diurne ou nocturne, le tapage est devenu la règle », se plaint Joseph Kasikosa, 72 ans. Père d’une grande famille (deux femmes et treize enfants), il vit dans la commune « depuis bientôt quarante piges » et, à l’écouter, la cité de l’ambiance n’a jamais aussi bien porté son nom que ces dix dernières années. « Autrefois, nous buvions des verres le soir après le boulot, mais aujourd’hui, de l’aube jusque tard dans la nuit, la bière coule à flots », peste-t-il en regardant un groupe de jeunes sirotant leurs bouteilles de Simba (« lion », en swahili) sous une paillote improvisée. Il n’est pas encore midi.

Juste à côté, Maman Agnès dispose des chaises blanches en plastique dans le hangar en bois qui lui sert de restaurant. Au milieu de la cour, ses deux filles surveillent de grandes casseroles sur le feu. L’eau bout, elles y ajoutent progressivement la farine de maïs. Puis elles malaxent, malaxent, malaxent. Jusqu’à obtenir une pâte presque élastique : le bukari, incontournable foufou des assiettes katangaises. Les premiers clients patientent, Primus à la main – concurrente belge de la blonde Simba produite à Lubumbashi par Brasimba, filiale du groupe Castel. Le soleil, lui, est déjà au rendez-vous, écrasant la rue de chaleur. Il fait près de 35 °C.

Dans la rue d’en face, un groupe d’amoureux du ballon rond parle foot. Visiblement tous supporters du Tout-Puissant Mazembe, puisqu’ils portent les maillots noir et blanc des « Badiangena » (« mangeurs de crocodiles »). Ils reviennent sur les performances de leur club au lendemain du derby katangais remporté, une fois de plus, par l’équipe du gouverneur Moïse Katumbi, propriétaire du club depuis 1997, face à son éternel rival lushois, le FC Saint-Éloi Lupopo. « À Kamalondo plus que partout ailleurs dans la ville, nous sommes fiers de soutenir Mazembe, parce que c’est chez nous qu’a été construit le stade », explique Jean-Claude Benga, fervent supporteur du club résident.

La rumba congolaise n’est plus la reine des soirées

Avec ses 35 000 places, sa billetterie électronique, ses grands écrans et ses salons VIP, le stade du TP Mazembe est un motif de fierté d’autant plus légitime pour les habitants qu’il est le seul du pays à répondre aujourd’hui aux normes requises pour accueillir un match international. Depuis son homologation par la Confédération africaine de football, en 2012, cette arène moderne accueille d’ailleurs sur sa pelouse synthétique certaines rencontres des Léopards, la sélection nationale.

Gwenn Dubourthoumieu/J.A.

Avec ses 35 000 places, le stade du Tout-Puissant Mazembe est le plus grand du pays © Gwenn Dubourthoumieu/J.A.

L’heure avançant, le débat sportif cède la place à l’ambiance typique de Kamalondo. À partir de 18 heures, tous les bars semblent se livrer à une compétition, haussant le son de quelques décibels les uns après les autres. Ici les derniers morceaux en vogue à Kinshasa, là les chansons locales du moment, plus loin des airs rythmés de brakka katangais et de karindula à la sauce lushoise, ailleurs les tubes zambiens, tanzaniens voire nigérians… « Chez nous, la rumba congolaise n’est plus la reine des soirées, commente Félix, DJ au Ngwasuma. Les gens me réclament de plus en plus des sons bien rythmés venus d’ailleurs. »

Devant la boîte de nuit, deux agents en uniforme surveillent les entrées et les sorties. Même si ici personne n’est recalé. Contrairement aux night-clubs du centre-ville où il faut débourser une dizaine de dollars avant de franchir la porte, rien n’est exigé à l’entrée, que vous veniez seul ou accompagné, habillé en tenue de ville, décontracté ou guindé. « À Kamalondo, on vient comme on est », résume Gaston, un habitué.

Il est 20 heures, la « junte » féminine débarque. Tenue de rigueur plus déshabillée qu’habillée pour ces commandos de filles qui prennent d’assaut les pistes de danse à la recherche de leur proie. Dès qu’elles aperçoivent une cible, elles demandent à se faire payer une bière. Une fois le poisson ferré, la transaction peut commencer… Ce sera entre 50 et 100 dollars.

Du sexe au rabais, sur des matelas posés à même le sol

Juste en face du night-club, une maison de passe où hôtesses et clients vont et viennent à un rythme soutenu, sous la surveillance d’une petite équipe qui perçoit pour chaque couple entre 10 et 20 dollars, selon le temps « passé » dans la maison. « C’est pratique pour les prostituées, qui peuvent multiplier les clients et donc gagner un peu plus, étant donné qu’à Kamalondo les filles sont payées cinq fois moins cher que dans le centre-ville », explique le très pragmatique gérant des lieux. Du sexe au rabais, sur des matelas posés à même le sol.

« Dans ces conditions, il est impossible d’exiger plus des clients », reconnaît Suzana, 21 ans. Comme la plupart de ses copines de la nuit, elle habite à Kamalondo. Elle est dans le métier depuis que sa mère est morte, il y a trois ans, et qu’elle doit se débrouiller seule. Elle n’a pas pu passer son diplôme d’État, l’équivalent du baccalauréat. « Je n’ai pas choisi cette vie, elle m’a été imposée, dit-elle. Et je fais avec. » Alors, comme ses consœurs, Suzana écume les bars et boîtes de Kamalondo du crépuscule à l’aube.

Ainsi va le rythme de Kamalondo, qui jamais ne dort ni ne se tait. « J’ai fini par déménager dans un autre quartier parce que ma femme et mes enfants n’en pouvaient plus… Il y avait trop de bruit, sans arrêt ! Même dans les quartiers chauds de Kinshasa, les riverains ont un semblant de tranquillité », se rappelle Danny Vangu, un Kinois muté à Lubumbashi. Pourtant, selon un conseiller du bourgmestre, personne ne se plaindrait vraiment du tapage nocturne à Kamalando. En choisissant de venir vivre dans la cité de l’ambiance, on doit s’y attendre.

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