Arts

Exposition : sous les masques de Leiris

Centre Pompidou de Metz. © Lonely_Freak

Le Centre Pompidou-Metz accorde une grande rétrospective à l'intellectuel, écrivain et ethnologue français. Amateur d'art, l'auteur de L'Afrique fantôme entretint un rapport ambigu avec le continent.

«Rejeter mon corset mental d’Européen. » Michel Leiris rêvait de s’extraire du Vieux Continent pour en découvrir un autre, qu’il imaginait sauvage, n’attendant que sa venue. En 1931, le jeune homme sans emploi ni formation embarque pour un voyage de deux ans aux côtés de Marcel Griaule, célèbre ethnologue de l’époque. La mission Dakar-Djibouti a pour but de ramener en France des œuvres d’art et des objets usuels afin de remplir les étagères vides de la section Afrique du musée d’ethnographie du Trocadéro. Trois mille cinq cents objets seront rapportés. Secrétaire archiviste de la mission, Michel Leiris tient un journal où se mêlent informations professionnelles, récit de leurs aventures et introspection.

Publié en 1934 sous le titre L’Afrique fantôme, c’est ce journal qui le consacrera comme auteur. Et lui vaudra de rompre avec Griaule, qui craint ce que le texte révèle de certaines méthodes employées par les ethnologues. Mais Leiris est aussi amateur de jazz et de tauromachie, poète, militant, amis de nombreux artistes, proche du mouvement surréaliste… Ce sont ces multiples facettes que le Centre Pompidou-Metz a voulu explorer à travers l’exposition « Leiris & Co ». Le but affiché : dresser un portrait exhaustif du personnage. Cette intention, louable pour saluer un auteur de sa trempe, a le mérite de ne pas tomber dans le piège de la caricature, rendant à l’homme toute sa complexité.

Anticolonialiste de la première heure, humaniste invétéré, proche du réseau du Musée de l’homme ayant protégé Deborah Lifchitz pendant la seconde guerre mondiale, sauveur d’art en perdition ayant légué ses biens à Amnesty International et au Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples… Michel Leiris est aujourd’hui dépeint en France comme un modèle de tolérance. Ce n’est certes pas faux, mais le portrait peut être nuancé. Les actes et les pensées relatés dans L’Afrique fantôme en font par exemple un bien piètre anticolonialiste : non-respect des traditions religieuses, pillages d’objets sacrés, sentiment de supériorité…

« Michel Leiris n’est pas un anticolonialiste de la première heure, pour la bonne et simple raison qu’il ne possède pas cette notion. Un antiraciste, oui, mais il ne remettait pas en question la suprématie de la France », confirme Jean Jamin, grand ami de Leiris, qui est aujourd’hui son exécuteur testamentaire et qui a participé à l’élaboration de l’exposition. Il aura fallu les massacres perpétrés par l’armée française contre les insurgés malgaches, en 1947, et la rencontre avec Aimé Césaire pour que l’auteur de L’Âge d’homme admette l’inhumanité de la colonisation. « Aujourd’hui, le présenter en héros, c’est soigner la culpabilité française face aux horreurs coloniales. On sait qu’on est les méchants, mais on se dit que puisqu’il y avait de bons Français, ça n’était pas si mal… », indique Jean Jamin.

En portant aux nues des ethnologues aux pratiques contestables, le pillage d’œuvres est légitimé par le prétexte selon lequel il faudrait « sauver l’art », fût-ce au détriment des artistes africains. « Leiris est ambigu : il dénonce les pratiques d’acquisition des œuvres, qui étaient bien souvent des vols, mais il y participe également, en considérant que dans son cas il s’agit d’un sacrilège glorieux, car son objectif est de préserver l’art, de garder la trace d’une civilisation », explique Agnès de La Beaumelle, l’une des commissaires de l’exposition « Leiris & Co », chargée de la partie Afrique. Leiris a en effet horreur de tout ce qui est colonial : la disparition des traditions, l’appropriation de l’art, qu’elle soit physique dans le cas de vols ou intellectuelle lorsqu’un objet usuel est traité en œuvre esthétique et éloigné de sa fonction première.

Mais s’il souhaite une révolte contre le système colonial, c’est lui-même qu’il imagine volontiers à sa tête ! Lui, le Français en voyage, extérieur aux souffrances des colonisés, s’octroyant une légitimité qu’il n’a pas, dénigrant celle des victimes de la colonisation, ne les imaginant pas suffisamment organisées pour mener à bien une révolution. « Ce n’est que bien plus tard qu’il se rend compte que l’Afrique n’est pas un sujet de rêverie ou de poème mais bien une réalité sociale et politique », poursuit Agnès de La Beaumelle.

Les années passant, Leiris est parvenu à se défaire de ses préjugés : à son retour d’Afrique, il étudie le continent et apprend plusieurs langues afin de ne plus être seulement un Blanc qui étudie des peuples lointains, mais un humain qui comprend ses semblables. Il s’éloigne alors de certains ethnologues, persuadé que la discipline a pour but inavoué de « mener une politique plus habile qui sera mieux à même de faire rentrer l’impôt ». En 1947, il fonde, avec Alioune Diop, Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor et une poignée d’intellectuels africains et français la revue Présence africaine.

Lors de la guerre d’Algérie, il corédige et signe le Manifeste des 121, qui soutient le peuple algérien contre l’armée française et défend l’insoumission de militaires révoltés. Il est douloureux pour les chercheurs français de se rappeler qu’à cette occasion Leiris passa en conseil de discipline au sein même du CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Il récoltera un blâme pour avoir défendu le droit à l’autodétermination.

Lorsque L’Afrique fantôme est rééditée, en 1981, c’est un Michel Leiris bien changé qui en rédige la préface. S’il n’a pas souhaité réécrire l’ouvrage, pour que celui-ci demeure un témoignage original de l’ethnologie et de la colonisation, il y fait une critique virulente de lui-même, « Occidental égocentrique », et de sa profession d’ethnologue, qu’il fallait redéfinir « pour concrétiser l’homme d’une tout autre zone et être reconnu de lui – condition nécessaire d’un humanisme authentique ».

Si les communiqués de presse et les médias évoquent la plupart du temps un Michel Leiris irréprochable, Agnès de La Beaumelle a essayé de montrer toute l’ambiguïté du personnage en affichant sur les murs du musée des citations tirées de L’Afrique fantôme qui questionnent son supposé anticolonialisme primordial. « C’était difficile de mettre en valeur toute la complexité de Leiris. Il faut montrer ce qu’étaient la mission, les objets qu’il a ramenés, les pratiques qu’il a dénoncées, mais aussi les réflexions qu’il a menées et leur limite. Il faudrait une exposition entière sur la mission Dakar-Djibouti pour comprendre son ambivalence. »

Colloque « Autour de Michel Leiris » au Quai-Branly (Paris) et au centre Pompidou-Metz les 10 et 11 septembre 2015.

Le sacrilège du Kono

 MUSÈE DU QUAI BRANLY, PHOTO PATRICK GRIES

© MUSÈE DU QUAI BRANLY, PHOTO PATRICK GRIES

La salle consacrée à la mission Dakar-Djibouti de l’exposition « Leiris & Co » rassemble une vaste collection d’œuvres prêtées principalement par le Musée du Quai-Branly. Parmi les masques, les sculptures, les parures, bambaras, baoulés ou dogons, les photos de l’expédition, les pages de notes et les lettres se trouve un Kono. Dérobé par Michel Leiris et Marcel Griaule à Kéméni, village proche de Bla, ce masque zoomorphe de bois couvert de sang coagulé est un fétiche bambara sacré et considéré comme très puissant par la population de Kéméni. Les deux ethnologues ont menacé le chef du village pour acquérir cette œuvre, pourtant conscients du terrible sacrilège qu’ils commettaient. Plus loin, un tambour sacré baoulé (Côte d’Ivoire) du XIXe siècle et une statue de Gou, divinité du fer et de la guerre, réalisée par Akati Ekplékendo avant 1858 pour Glélé, roi du Dahomey (Bénin). Ici et là sont exposées les œuvres écrites par Leiris sur le continent : La Langue secrète des Dogons de Sanga (1948), La Possession et ses aspects théâtraux chez les Éthiopiens de Gondar (1958), Afrique noire : la création plastique (1967)… On retrouve également des objets d’art, photographies et notes du voyage qu’il fit, sur l’invitation d’Aimé Césaire, aux Antilles, où il étudia le vaudou et prit enfin position contre les systèmes coloniaux.

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