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Cet article est issu du dossier «Ben Bella - Boumédiène : un jour, deux destins»

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Politique

Ahmed Ben Bella, de paria à pacha

Réunis dans la maison familiale de Maghnia, Ben Bella, sa mère et son ministre de la Défense, Houari Boumédiène. © ARCHIVE PERSONNELLE - REPRODUCTION OMAR SEFOUANE

Ennemi juré de Boumédiène, le président déchu reste son prisonnier pendant quinze ans. Mais à sa libération, il bénéficie des largesses de ses amis, comme Saddam Hussein et Mouammar Kadhafi. Retour sur une vie de prisonnier.

«Où est Ben Bella ? » « Ben Bella est sous mes pieds » : tel fut l’échange ubuesque entre Jean de Broglie, secrétaire d’État français aux Affaires algériennes, et Houari Boumédiène, le nouvel homme fort d’Algérie, quelques semaines après le coup d’État du 19 juin 1965.

Détenu dans le plus grand secret, le président déchu est ballotté de caserne en caserne, tous les deux mois. Coupé du monde, il vit dans une solitude presque absolue. Ses gardes sont sommés de ne jamais lui adresser la parole. Alors, pour ne pas perdre la raison, Ben Bella parle à son miroir et récite le Coran à haute voix. « J’ai vécu une vie où je pensais qu’on allait venir me liquider à chaque instant », confiera-t-il.

Sa mère, Fatma Bent El Hadj, dont il était très proche, est l’une des rares personnes autorisées à lui rendre visite, non sans être soumise à une fouille minutieuse et humiliante. Lorsqu’elle décède en 1971, à l’âge 90 ans, Boumédiène refuse à son fils l’autorisation d’assister à l’enterrement, en dépit des interventions de certaines personnalités. Le jour des obsèques, la ville de Maghnia est même quadrillée par la police, et la population est mise en quarantaine au prétexte d’une épidémie de choléra.

Il faudra attendre plusieurs années pour que le prisonnier soit transféré au château Holden, à une dizaine de kilomètres à l’ouest d’Alger. Dans ce camp militaire gardé par quelque 300 soldats, Ben Bella est détenu dans un deux-pièces dont les vitres sont repeintes à la chaux pour l’isoler de l’extérieur. Des caméras épient ses faits et gestes et des micros enregistrent ses conversations.

Le 25 mai 1971, peu de temps après le décès de sa mère, Ben Bella épouse Zohra Sellami, journaliste de l’hebdomadaire Révolution africaine. Rien ne prédestinait cette femme tenace à partager sa vie, bien au contraire. Un jour qu’il était président, Ben Bella passe devant le siège de cette revue à Alger. Tous les employés l’applaudissent, sauf Zohra Sellami. « Celle-ci doit être une opposante », maugrée-t-il. Il ne croyait pas si bien dire. En 1964, sa future compagne est arrêtée pour avoir aidé la femme de Mohamed Boudiaf, condamné à mort pour son opposition à Ben Bella, à échapper à la police de ce dernier… Lorsqu’il apprend la nouvelle des noces, Boumédiène convoque Djelloul Sellami, le père de la future mariée. « Tu ne dois pas autoriser ta fille à épouser Ben Bella », lui ordonne-t-il. Mais celui-ci outrepassera cette injonction.

Au château Holden, la vie du couple est rythmée par les lectures, les discussions, les jeux avec les trois enfants qu’ils ont adoptés et les visites de leurs proches. Les conditions de vie de la famille s’améliorent progressivement avec l’aide du colonel Abdellah Belhouchet, membre du Conseil de la révolution et seul dirigeant qui accepte encore de le revoir.

Boumédiène ignore systématiquement les sollicitudes des chefs d’État étrangers qui le pressent de libérer son prédécesseur. Volonté de le punir indéfiniment ou crainte de le voir devenir un dangereux opposant à son régime ? À Fidel Castro, qui lui demande de l’élargir, en 1975, à l’occasion du 10e anniversaire du coup d’État, il répond : « Il m’est difficile de supporter ce feu d’ingérence dans les affaires internes à mon gouvernement. » Intime de Boumédiène, le docteur Ahmed Taleb Ibrahimi, pourtant emprisonné et torturé pendant huit mois sous Ben Bella, lui fait la même requête. « Pourquoi en faire un martyr ? » l’interroge-t-il. Boumédiène lui rétorque : « Je te demanderai de soumettre son cas au prochain président de la République. »

Ben Bella est toujours détenu au château Holden quand Houari Boumédiène décède, en décembre 1978. « Que Dieu ait son âme », souffle-t-il en apprenant la nouvelle. Un de ses proches raconte qu’il n’a jamais nourri de rancune à l’égard de son tombeur, ni dit du mal de lui.

Arrivé au pouvoir au lendemain de cette disparition, Chadli Bendjedid assouplit les conditions de détention de Ben Bella et le place en résidence surveillée à M’Sila, à 250 km au sud-est d’Alger. À sa libération, le 1er novembre 1981, il lui octroie une villa et une pension confortable.

Après la prison, ses contraintes et ses privations, le paria Ben Bella, exilé en Europe et devenu opposant au régime, mène grand train. En France, il dispose d’une villa dans le Val d’Oise (au nord de Paris). En Suisse, il loue une propriété d’une valeur de 4 millions de francs suisses avec piscine, cours de tennis et vue imprenable sur le lac Leman. D’illustres personnages, du Sénégalais Abdoulaye Wade à Hocine Aït Ahmed, fondateur du Front des forces socialistes (FFS), s’y rendent. Et pour recevoir les militants de son parti d’opposition, le Mouvement pour la démocratie en Algérie (MDA), Ben Bella loue un somptueux appartement à Genève. En Espagne, il s’offre une villa à Madrid et une boucherie, gérée par le neveu de sa femme.

« Lorsque j’étais au pouvoir, a confié Ben Bella au quotidien français Le Monde, j’ai aidé les Palestiniens, les Angolais, Nelson Mandela et d’autres encore. Aujourd’hui, je vis grâce à ces réseaux de solidarité. » Qui étaient ces généreux mécènes ? Les largesses du colonel Kadhafi étaient, paraît-il, sans limites. « Ses pétro-dollars arrivaient dans des valises transportées en Suisse par ses émissaires », raconte un des intimes de Ben Bella, qui souhaite garder l’anonymat.

Et les princes, émirs et présidents du Golfe lui font parvenir de substantiels subsides. « L’ambassadeur du Koweït en Espagne jure lui avoir remis en 1991 un chèque de 2,5 millions de dollars », raconte un diplomate algérien. Ami et fervent supporter de Saddam Hussein, Ben Bella reçoit aussi des dons importants de la part du tyran de Bagdad. Grâce à eux, il voyage en première classe à travers le monde et descend dans des hôtels huppés.

De retour en Algérie, en 1990, après neuf années d’exil, Ben Bella est tout autant choyé par le président Bendjedid. À l’instar de tous les chefs historiques de la révolution, il bénéficie d’une villa de standing. Puis il aura droit à tous les égards d’Abdelaziz Bouteflika, avec qui il s’est rabiboché. L’actuel président met à sa disposition une somptueuse demeure dans la résidence d’État du club des Pins, à l’ouest d’Alger. Et lorsque entre 2011 et 2012 Zohra Sellami se fait soigner dans un hôpital parisien, la présidence donne pour instruction que Ben Bella soit logé dans une suite présidentielle du prestigieux hôtel Le Crillon et qu’il dispose d’une voiture et d’un chauffeur de l’ambassade d’Algérie à Paris. La facture du Crillon se serait élevée à plusieurs centaines de milliers d’euros.

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OMERTA AUTOUR DU COUP D’ÉTAT

Pendant cinq décennies, la destitution d’Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante, était célébrée comme une fête nationale. Journée chômée et payée. Mais cinquante ans plus tard, cet événement – parfois qualifié de coup d’État, d’autres fois de « redressement révolutionnaire » -, qui a changé le cours de l’histoire du pays, tout juste sorti d’une guerre de sept ans et demi, n’est toujours pas enseigné dans les écoles. Les Algériens nés après ce fameux 19 juin 1965 – aujourd’hui la grande majorité de la population – en ignorent presque tout.

Participant à cette omerta, les différents acteurs qui ont pris part à la déposition et à l’incarcération de Ben Bella se sont rarement épanchés sur le sujet. À l’exception du colonel Tahar Zbiri, à l’époque chef d’état-major de l’armée. Celui-là même qui a procédé à l’arrestation du président et qui tentera en 1967 un coup d’État contre Houari Boumédiène.

Principal architecte et premier bénéficiaire du putsch, ce dernier a emporté ses secrets dans sa tombe. De son vivant, le colonel s’est obstinément refusé à faire le moindre commentaire public sur le président renversé.

Que dire alors d’Abdelaziz Bouteflika, ce « catalyseur » du coup d’État, selon les termes d’Hervé Bourges, qui fut conseiller de Ben Bella entre 1962 et 1965 ? Tout comme le reste des membres du Conseil de la révolution, mis en place au lendemain du coup d’État, il a également gardé le silence sur cet épisode. Il faudra attendre son retour aux affaires, en 1999, pour que l’actuel président entreprenne une opération de réhabilitation de son ennemi d’hier.

Expression d’un remords ou volonté de réparer un grand tort, il fera supprimer en 2005 la date du 19 juin du calendrier des fêtes nationales. Puis il mettra à la disposition de Ben Bella une villa dans une somptueuse résidence d’État. Décédé le 11 avril 2012 à l’âge de 95 ans, le président déchu a eu droit à des funérailles nationales et un deuil de huit jours a été décrété. Ultime honneur, l’aéroport d’Oran a été baptisé à son nom quelques jours après sa disparition.

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