Politique

Israël : dix ans après son lancement, le mouvement de boycott continue de faire son chemin

Boutique Orange à Rosh HaAyin, à 25 km à l'est de Tel-Aviv. © DAN BALILTY/AP/SIPA

À défaut de peser réellement sur l'économie, la campagne de boycott de l'État hébreu lancée il y a près de dix ans a ouvert la voie à l'idée de sanctions économiques internationales.

Boycott, désinvestissement, sanctions : ces trois mots résument la nouvelle devise des Palestiniens, ou plutôt de leurs partisans. Près de dix ans après son lancement officiel depuis Ramallah, le mouvement BDS peut se targuer d’avoir trouvé des relais dans le monde entier, prouvant qu’il pouvait bien davantage nuire à Israël qu’une troisième Intifada. De facto, ce levier de pression économique permet aux Palestiniens d’inverser le rapport des forces avec leur voisin, à plus forte raison quand les négociations sont au point mort.

La campagne pour le boycott économique et académique d’Israël a été lancée le 9 juillet 2005 par Omar Barghouti, un Palestinien natif du Qatar, avec le soutien de 171 ONG palestiniennes. « À partir de maintenant, il sera acceptable de proposer des mesures concrètes punissant les institutions israéliennes pour leur rôle dans les politiques raciste et coloniale de leur État », déclarait-il, estimant légitime de comparer Israël à l’Afrique du Sud de l’apartheid. Si l’analogie divise, un tabou tombe, celui de faire payer à l’État hébreu son non-respect du droit international et des résolutions onusiennes.

Plusieurs personnalités approuvent la démarche, à l’image de l’archevêque Desmond Tutu, Prix Nobel de la paix 1984 pour son combat contre l’ancien régime de Pretoria, ou encore l’ex-président américain Jimmy Carter. Autour d’une charte appelant à mettre un terme à « l’occupation et à la colonisation des terres arabes », le mouvement BDS gagne l’Europe et même les campus universitaires américains. La campagne s’étend grâce à l’immense tissu associatif propalestinien et à ses soutiens au sein de grands syndicats et de partis politiques de gauche. Les actions du BDS, alliant lobbying auprès des responsables politiques et campagnes de sensibilisation de l’opinion, ciblent les entreprises ayant des activités dans les territoires occupés. En 2012, Richard Falk, le rapporteur spécial de l’ONU sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens, apporte sa caution en affirmant que « toutes les entreprises qui opèrent dans les colonies de peuplement israéliennes ou traitent avec elles devraient être boycottées ».

Sous l’impulsion du BDS, plusieurs multinationales subissent des pressions. En France, une longue bataille judiciaire s’engage en 2006 contre Veolia et Alstom autour de la construction du tramway traversant Jérusalem-Est. Il s’agit de la première grande action prônant le désinvestissement en Israël. D’autres campagnes d’envergure vont suivre contre les boissons Sodastream, les produits de beauté Ahava, les médicaments Teva, et, plus récemment, contre l’opérateur de téléphonie Orange. Son PDG, Stéphane Richard, avait provoqué un tollé en affirmant, le 3 juin, qu’il retirait sa marque d’Israël… avant de se rétracter. Pour clore la polémique et rassurer Tel-Aviv, le président François Hollande vient de rappeler son « opposition ferme à toute forme de boycott » de l’État hébreu.

D’ailleurs, la France est le seul pays où militants et sympathisants de la campagne BDS font l’objet de poursuites judiciaires – ce fut le cas de feu l’ancien ambassadeur Stéphane Hessel -, conformément à la circulaire Alliot-Marie (2010) qui assimile les actions de boycott à des appels à la discrimination raciale. Il n’empêche, le think tank pro-israélien NGO Monitor reproche au Quai d’Orsay d’avoir accordé, via l’Agence française de développement (AFD) et le Consulat général de France à Jérusalem, des millions d’euros à des ONG françaises et palestiniennes qui appuient le boycott. Le rapport, publié l’an dernier, conclut que les autorités françaises se rendent indirectement complices d’une entreprise qu’elles jugent illégale.

L’effet de la campagne BDS reste cependant difficile à mesurer. En 2014, le boycott des produits des colonies aurait fait chuter de 21 % le revenu des agriculteurs israéliens, en particulier dans la vallée du Jourdain, poumon économique de l’État hébreu en Cisjordanie. Mais, selon les experts, l’impact du boycott serait avant tout symbolique. Un récent rapport de la Knesset relève que les échanges commerciaux avec l’Europe ont doublé depuis 2005, passant d’une moyenne de 7,8 milliards à 15,6 milliards de dollars par an. En outre, les investissements étrangers ont atteint 88,2 milliards de dollars en 2013, soit une hausse de 58 % par rapport aux années 2000. Plus étonnant encore, le PIB a progressé de 2,9 % en 2014, malgré une guerre de cinquante jours contre le Hamas dans la bande de Gaza.

Parallèlement, l’Autorité palestinienne ne partage pas le jusqu’au-boutisme des militants BDS. « Nous demandons à chacun de boycotter les produits des colonies parce qu’elles se trouvent sur nos territoires. Mais nous ne demandons à personne de boycotter Israël, avec qui nous avons des relations et signé un accord de reconnaissance mutuelle », déclarait le président Mahmoud Abbas, le 13 décembre 2013, en marge des funérailles de Nelson Mandela, à Johannesburg. Ces propos déclenchèrent l’ire des islamistes de Gaza, qui oublient que l’État hébreu demeure, à ce jour, le principal fournisseur de l’économie palestinienne. Tandis que les importations de produits israéliens en Cisjordanie avoisinent chaque année 800 millions de dollars, l’État hébreu absorbe près de 80 % des exportations palestiniennes. Abbas sait par ailleurs que des dizaines de milliers de Palestiniens sont employés en Israël et qu’il n’est pas en mesure de leur fournir de meilleure alternative.

Reste que, à défaut de peser réellement, les tentatives de boycott de l’État hébreu ont ouvert la voie à l’idée de sanctions économiques, ultime objectif du mouvement BDS. La première étape devrait être l’étiquetage en Europe de produits israéliens fabriqués en Cisjordanie. Selon des fuites émanant de Bruxelles, Federica Mogherini, chef de la diplomatie de l’Union européenne, aurait ordonné la préparation d’un document répertoriant toutes les entreprises concernées par cette mesure. Les responsables israéliens redoutent un effet boule de neige qui, à terme, risque de renforcer la perception de leur pays comme un État paria.

Dans les faits, cette tendance s’illustre par le refus de nombreux artistes internationaux de se produire à Tel-Aviv ces dernières années. Une délégitimation croissante qui a conduit le président israélien, Reuven Rivlin, à qualifier la campagne de boycott de « menace stratégique », une terminologie habituellement réservée au programme nucléaire iranien. La très contestée ministre de la Justice, Ayelet Shaked, a décidé de contre-attaquer en annonçant un arsenal de mesures contre le BDS et les partisans du boycott. À ce titre, un budget de 25 millions de dollars vient d’être alloué par le gouvernement. Le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, qui compare cette campagne « aux pratiques nazies », a mobilisé son ami le milliardaire juif américain Sheldon Adelson, qui vient de réunir des dizaines de philanthropes à Las Vegas.

Après la tentative avortée d’exclusion de la Fifa, la gauche israélienne s’inquiète des risques d’un engrenage susceptible de mettre le pays au ban des nations. « La personne qui sert le boycott est Netanyahou, s’emporte Zahava Gal-On, chef du parti Meretz. Ses politiques destructrices et irresponsables ont placé Israël au bord de l’isolement. » Et de conclure : « Netanyahou doit prendre des mesures pour repousser la menace du boycott, à commencer par l’arrêt de la colonisation. »

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte