Politique

Burundi : qu’est-ce qui fait courir Nkurunziza ?

En 1995, quand il entre dans la clandestinité, il n'est qu'un prof de gym qui vient d'échapper à un piège que lui ont tendu des étudiants. © CARL DE SOUZA/AFP

De ses années passées dans le maquis, le chef de l'État a gardé un sens tactique, une résilience et de solides amitiés qui lui ont permis de se maintenir au pouvoir, à la mi-mai.

Chaque samedi matin, c’est un peu le même cérémonial dans la campagne burundaise. Tout est tranquille, jusqu’à l’arrivée dans un tourbillon de latérite d’un cortège d’une quinzaine de voitures, précédées par une jeep, mitrailleuse 12.7 en position. Deux énormes enceintes ligotées à l’arrière d’un pick-up crachent les commentaires assourdissants d’un journaliste de la Radio-télévision nationale burundaise (RTNB). Subjugués, les villageois s’amassent derrière l’impressionnant cordon de sécurité pour regarder le chef sortir de son rutilant 4×4, survêtement noir dernier cri et bottes de caoutchouc aux pieds.

Pierre Nkurunziza salue l’assemblée et s’enfonce dans un champ de maïs, entouré d’une garde très rapprochée et le doigt sur la gâchette. Il désherbe un carré devant sa cour en émoi, pendant que des soldats distribuent des sacs de riz ou de haricots. Plus loin, le président participe à la construction d’une école et porte lui-même les briques. Puis le convoi s’ébranle à nouveau dans une ambiance de fête foraine.

Tradition monarchique

Pierre Nkurunziza s’est toujours senti à l’aise au milieu des populations rurales. « Il vient de la campagne, et même s’il a fait ses études à Gitega, il n’a vraiment découvert la ville qu’à l’âge de 23 ans, en débarquant à l’université de Bujumbura », retrace l’historienne Christine Deslaurier. Il a surtout très vite compris l’assise électorale que lui apportait un monde paysan qui, au Burundi, représente 80 % de la population. « Il a donc repris à son compte la tradition monarchique, lorsque le roi rendait visite aux agriculteurs de l’arrière-pays, poursuit l’historienne. Sauf que lui le fait chaque semaine. » Grâce aux travaux communautaires qu’il a instaurés dès le début de son deuxième mandat et auxquels il participe activement, « c’est comme si le président était en tournée électorale chaque week-end depuis cinq ans « , estime un membre de son entourage.

C’est aussi dans ces collines qu’il a toujours trouvé refuge quand le souffle de la guerre et de la violence ethnique soufflait sur le Burundi. La première fois, c’était en 1972. Le jeune Nkurunziza n’a pas encore dix ans lorsque l’armée à majorité tutsie massacre l’élite hutue pour mater une nouvelle insurrection. Bilan : 100 000 morts. « En quelques jours, tous les intellectuels, les hauts fonctionnaires, tous ceux qui portaient des lunettes pour reprendre la formulation de l’époque, ont été assassinés », raconte un intime de celui qui est aujourd’hui devenu chef de l’État. À l’époque, le père de Pierre Nkurunziza, Eustache Ngabisha, est député. Emprisonné par l’administrateur de la petite ville de Ngozi, dans le nord du pays, il est étranglé dans sa cellule à l’aide d’une cravate. Pierre refusera pendant des années d’en porter une. Sa mère, Domitille Minani, une aide-soignante tutsie, a à peine le temps d’aller mettre ses sept enfants à l’abri, au village. « Pour lui comme pour toute une génération qui se retrouvera vingt ans plus tard dans le maquis, cela a été un véritable traumatisme », explique Christine Deslaurier.

En 1993, le Burundi s’embrase à nouveau. Le président Ndadaye, le premier Hutu élu à la tête du pays, est assassiné trois mois seulement après son accession au pouvoir. Une véritable humiliation par les « orphelins de 1972 », dont beaucoup choisissent la clandestinité. En 1995, ils se retrouvent dans le parc national de la Kibira et rejoignent la rébellion du Conseil national pour la défense de la démocratie – Force de défense de la démocratie (CNDD-FDD). Parmi eux : Pierre Nkurunziza. Il est, à l’époque, professeur de sport auxiliaire à l’université. Ses étudiants lui ont tendu une embuscade, et il n’en a réchappé que de justesse. Des balles ont fusé et l’un de ses frères a même été blessé.

Dans le maquis comme un poisson dans l’eau

« Sa décision de prendre les armes est davantage liée aux circonstances qu’à une véritable conscience politique », estime l’intellectuel burundais Nestor Bidadanure. Il n’empêche : dans le maquis, Pierre Nkurunziza « se sent comme un poisson dans l’eau, pour reprendre l’expression de Mao », sourit l’un de ses frères d’armes. Il y rencontre Adolphe Nshimirimana et Alain-Guillaume Bunyoni, qui deviendront des années plus tard ses hommes de confiance (ce sont eux qui lui ont permis de se maintenir à la présidence quand son pouvoir a vacillé, à la mi-mai).

Aux luttes d’influence qui divisent le CNDD-FDD, Pierre Nkurunziza préfère le feu de l’action. Il s’impose rapidement comme l’un des chefs de guerre les plus énergiques, arpentant sans relâche les collines à la tête de ses guérilleros pour mener des actions de représailles contre les troupes gouvernementales, mais aussi contre des mouvements hutus rivaux, comme les Forces nationales de libération (FNL) d’Agathon Rwasa (vingt ans plus tard, ce dernier est encore l’un de ses principaux opposants). Sur le terrain, Nkurunziza fait la preuve de ses qualités organisationnelles. Il a aussi suffisamment de sens tactique pour rejoindre au bon moment ceux qui, en interne, cherchent à se débarrasser de Léonard Nyangoma, le fondateur du CNDD-FDD en 1994. Là, parrainé par Hussein Radjabu, l’idéologue du mouvement, il prend la tête de la rébellion (en 2005, devenu président, Nkurunziza fera jeter Radjabu en prison). Lors de ces années de luttes intestines et de trahisons multiples, Pierre Nkurunziza gagne un surnom, Umuhuza ( « le rassembleur » en kirundi), ainsi que la conviction d’avoir été « choisi » pour diriger le pays.

De l’aveu même de ses collaborateurs, la formation politique de Nkurunziza reste fruste et son appétence pour l’économie « inexistante ». Mais sa foi et ses convictions religieuses, forgées dans la misère des années passées dans son village de Buye, semblent assez fortes pour lui montrer la voie à suivre. Jusqu’à lui servir de slogan lors de sa première campagne électorale, lorsqu’il demande aux Burundais de « travailler en priant et de prier en travaillant ».

Pasteur tout autant que président, il se considère lui-même comme un miraculé. Par trois fois, il a échappé à la mort : il est sorti indemne du guet-apens de 1995 ; il a survécu à ses blessures alors qu’il a été laissé pour mort par ses camarades sur le champ de bataille d’Ibuga en 2001 (de ces quatre mois passés à se terrer dans les marécages de la rivière Malagarazi, qui sert de frontière naturelle entre le Burundi et la Tanzanie, il garde aujourd’hui encore une légère claudication). Enfin, condamné à mort par l’État burundais en 1998 pour avoir posé des mines antichars, il est amnistié quelques années plus tard lors des négociations de paix d’Arusha.

« C’est un guerrier qui ne lâche jamais rien », affirme un membre de son entourage. Convaincu de sa bonne étoile, « le président prêche plus qu’il ne gouverne », résume aussi un diplomate étranger. Au point de développer un sentiment de toute-puissance, renforcé par un premier cercle qui aurait bien trop à perdre en le détrompant. Loyal en amitié, Pierre Nkurunziza s’entoure toujours des mêmes réseaux, celui de ses vieux compagnons de lutte du CNDD-FDD et de l’armée, ou des membres de l’église évangéliste du Rocher, dont Denise, la première dame, a été ordonnée révérende en 2011. Il y a, parmi eux, des Hutus aussi bien que des Tutsis. « Pierre Nkurunziza est très croyant, mais il n’a jamais montré une quelconque intolérance religieuse. Idem sur la question ethnique, sur laquelle il est toujours resté d’une grande prudence », constate Christine Deslaurier.

Né d’un couple mixte, il semble même avoir sincèrement joué la carte de la réconciliation, comme lorsqu’il a établi les quotas imposés par les accords d’Arusha dans l’armée et la fonction publique. Les excès des Imbonerakure, la ligue des jeunes du CNDD-FDD, et les discours bellicistes de certains proches du palais font pourtant craindre le pire aujourd’hui. « Nous verrons jusqu’où sont prêts à aller le président et son clan pour conserver le pouvoir, conclut Nestor Bidadanure. Mais il ne faudrait pas qu’ils entraînent le pays dans leur chute. »

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