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Ade Ayeyemi peut-il réussir à la tête d’Ecobank ?

Ade Ayeyemi a passé 27 ans au sein de Citi. Il a été nommé directeur général d'Ecobank. © Jade Photography

Un peu plus d'un an après le départ fracassant de Thierry Tanoh, le groupe bancaire panafricain Ecobank, pacifié, a recruté un dirigeant venu de l'extérieur. Portrait d'un expert de la banque d'entreprise.

Un soupir de soulagement. Telle a dû être la réaction des 20 000 employés du groupe Ecobank lors de l’annonce, le 8 juin, de la nomination de leur nouveau directeur général, Ade Ayeyemi. Quatre cents jours après le débarquement brutal de Thierry Tanoh, point d’orgue d’une longue et pénible crise de gouvernance, ils retenaient leur souffle. « Ecobank est à la croisée des chemins. Pour clore cette page agitée de son histoire, il est indispensable que la désignation d’un nouveau directeur général se déroule de la manière le plus irréprochable possible », expliquait l’un d’entre eux à Jeune Afrique il y a quelques semaines.

Seul l’avenir dira si l’heureux élu nigérian, jusqu’ici directeur général de Citi pour l’Afrique subsaharienne, est le patron adéquat. Début 2012, Thierry Tanoh, auréolé de dix-sept années au sein du Groupe de la Banque mondiale, paraissait lui-même être l’homme idéal pour donner au réseau bancaire, entré en activité en 1988, une nouvelle dimension. On sait depuis ce qu’il est advenu : une véritable bataille entre l’Ivoirien et ses adjoints, des « Ecobankers » confirmés, ainsi qu’avec plusieurs administrateurs…

En volant le patron Afrique d’une grande banque internationale, Ecobank envoie un message fort.

Soutien

Mais selon un banquier concurrent, « la situation d’Ecobank a radicalement changé depuis trois ans. Doté hier d’un actionnariat très diversifié, le groupe compte désormais quatre actionnaires principaux [Nedbank, Qatar National Bank, le fonds de pension sud-africain PIC et la Société financière internationale], qui représentent plus des deux tiers du capital. Et Ade Ayeyemi a leur soutien. C’est eux qui l’ont choisi ».

Alors qu’Albert Essien, directeur général « intérimaire » nommé après le départ de Thierry Tanoh, préparait son départ en retraite, le processus de sélection a été piloté par le cabinet Spencer Stuart. À l’abri des médias et « de manière ultracloisonnée », selon un dirigeant d’Ecobank. Au moins quatre candidats internes ont postulé : Samuel Adjei, directeur général d’Ecobank Ghana, Jibril Aku, patron de la filiale nigériane, Paul-Harry Aithnard, directeur du pôle gestion d’actifs, et Laurence Do Rego, directrice financière du groupe.

Mais, en leur préférant un candidat extérieur au groupe, Ecobank envoie un message : l’échec du remplacement en 2012 de son dirigeant historique, Arnold Ekpe, par un patron venu d’une autre institution n’a pas entamé l’attractivité du seul véritable groupe bancaire panafricain. Pour preuve, il est aujourd’hui capable de voler à l’un des plus grands groupes bancaires au monde son « patron Afrique ».

Ade Ayeyemi arrive dans une maison largement pacifiée par l’action d’Albert Essien. Le Ghanéen a recollé les morceaux avec un conseil d’administration déchiré par la crise de gouvernance de 2013. Ce dernier a été largement renouvelé, avec une meilleure représentation des actionnaires et de nouveaux administrateurs indépendants. Il a mobilisé près de 1 milliard de dollars (environ 900 millions d’euros) de capitaux propres pour renforcer les filiales, notamment au Nigeria. Ces dernières ont par ailleurs montré leur capacité de résilience face aux secousses (violentes et médiatisées) à la tête du groupe. En 2013, les profits opérationnels (avant provisions) ont progressé de 21 %, le résultat net étant affecté non par une baisse des revenus et des marges mais par le passage d’importantes provisions au Nigeria, sans doute consécutives à l’acquisition en 2011 d’Oceanic Bank, une banque en difficulté. En 2014, les profits opérationnels se sont envolés, augmentant de 32 %.

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Ade Ayeyemi Ecobank Parcours © DR

Concentré

Alors que l’expansion géographique d’Ecobank est quasiment achevée, Ade Ayeyemi, 52 ans, devra accroître son efficacité opérationnelle, optimiser son dispositif africain, améliorer son organisation et alléger ses coûts, très élevés, qui pèsent fortement sur sa rentabilité. « Il est doué, concentré et très axé sur la gestion. Certains diraient même qu’il micromanage, estime l’un de ses collègues à Citigroup, dessinant un profil très éloigné de celui de Thierry Tanoh, souvent jugé trop politique et pas assez gestionnaire. Ade a aussi une véritable capacité à réduire les coûts. Tout cela est bon pour Ecobank, qui a besoin d’un homme fort doté d’une capacité à organiser. »

Pur produit de Citigroup en Afrique, le Nigérian y est entré jeune, en 1988. Vingt-sept ans plus tard, il bénéficie à la fois d’une importante expérience africaine mais aussi d’une solide connaissance de la banque d’entreprise. Ade Ayeyemi a en effet à la fois résidé au Kenya, en tant que responsable de l’Afrique de l’Est, au Nigeria et en Afrique du Sud. De 2010 à 2013, il a piloté Citi Transaction Services, la puissante division du groupe américain chargée de la trésorerie et du financement du commerce, active dans une quarantaine de pays africains.

Le point faible d’Ade Ayeyemi est criant : sa médiocre connaissance de la banque de détail.

En septembre 2013, il a pris la tête de Citi en Afrique subsaharienne, la banque de référence (avec Standard Chartered) sur le continent pour les services aux multinationales. Un point intéressant pour Ecobank, qui se développe rapidement auprès des entreprises (notamment via ses services de trésorerie), une catégorie de clients qui donne un véritable sens à son dispositif africain.

Mais le point faible d’Ade Ayeyemi est également criant : sa médiocre connaissance de la banque de détail. En effet, au sud du Sahara, Citi compte moins d’une trentaine d’agences dans une quinzaine de pays. Loin des 1 265 agences et bureaux recensés fin 2014 par Ecobank, qui compte 10 millions de clients et réalise la moitié de ses revenus auprès des particuliers.

Conflit ouvert

Outre ces défis opérationnels et organisationnels, Aye Ayeyemi devra gérer quelques autres questions sensibles, comme le conflit ouvert avec Thierry Tanoh, qui a déjà obtenu plusieurs condamnations de son ancien employeur. Mais la possibilité d’un règlement à l’amiable, évoquée récemment par Albert Essien, laisse entrevoir une sortie de crise avant la prise de fonctions effective d’Ade Ayeyemi, le 1er septembre.

Autre dossier important, la question du risque systémique et la surveillance des banques relevant de plusieurs autorités de contrôle. En effet, de nombreuses voix s’élèvent pour demander une supervision conjointe des grands établissements comme Ecobank. Ade Ayeyemi devra aussi lever rapidement de nouveaux capitaux, notamment pour la filiale nigériane, qui génère 43 % des revenus du groupe mais doit encore trouver entre 300 et 500 millions de dollars pour doper ses fonds propres.

Dans quelques mois, il devra s’atteler à ces tâches sur un marché bancaire de plus en plus concurrentiel. Et ainsi tenter d’incarner le véritable successeur d’Arnold Ekpe, avec qui il a au moins deux points communs : le Nigeria et Citibank.

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