Culture

Maroc : Fès la tijane

À l'intérieur de la mosquée du mausolée de Sidi Ahmed Al Tijani.

À l'intérieur de la mosquée du mausolée de Sidi Ahmed Al Tijani. © FADEL SENNA/AFP

Capitale spirituelle où repose le fondateur de la confrérie soufie, la ville marocaine établit des passerelles entre le nord et le sud du Sahara.

L’imposante enceinte de Bab Al Makina vibre encore au rythme des caravanes parties de Fès pour rallier Ouagadougou ou Tombouctou. Ses murailles et sa porte monumentale se volatilisent et laissent place aux vantaux de cuivre ciselé et aux zelliges bleutés de la zaouïa de Sidi Ahmed Al Tijani. Les techniques de mapping, animation visuelle projetée sur une surface en relief, donnent cette illusion et magnifient le spectacle d’ouverture du 21e Festival des musiques sacrées du monde, qui s’est tenu du 22 au 30 mai et dont Jeune Afrique était partenaire.

Le conte imaginé et mis en scène par Alain Weber à partir des récits de Hassan al-Wazzan, le célèbre Léon l’Africain, est une sorte de périple initiatique qui met « Fès au miroir de l’Afrique ». Une boucle musicale et spirituelle qui part de la rayonnante cité soufie pour y revenir. Les percussions et les sons de la kora s’estompent. Un sentiment de paix et de plénitude s’installe tandis que dans la nuit fassie s’élève la ferveur du dhikr, l’invocation rituelle des soufis. La baraka d’Ahmed Al Tijani (1737 ou 1738-1815), fondateur de la confrérie, est presque palpable dans cet instant magique tout comme elle inonde la ville où il est enterré.

Natif de Aïn Madhi, en Algérie, aux portes du Sahara, Ahmed Al Tijani est l’aîné d’une famille originaire de Sétif, dont la descendance avec Hassan, petit-fils du Prophète, a été établie. Un lignage qui le destine à un parcours d’érudit comme beaucoup de notables de son temps. Après des études à l’université Al Quaraouiyine à Fès, il parachève sa formation de lettré par un pèlerinage à La Mecque. Dix années de pérégrinations riches en rencontres lui font découvrir le Maghreb et Le Caire, mais malgré son affiliation à diverses confréries, sa quête d’un maître spirituel reste infructueuse.

De retour à Aïn Madhi, son avenir est scellé par une expérience mystique qui lui confère une légitimité spirituelle plus importante que celle de son ascendance. Le prophète Mohammed lui apparaît et lui ordonne d’abandonner les voies auxquelles il s’était affilié et de suivre celle qu’il lui désigne. La tariqa tijaniya naît de cette révélation. Voulue par le Prophète lui-même, elle confère à Ahmed Al Tijani le titre de khatm al-awliyâ, « le sceau des saints ». D’aucuns l’ont qualifié d’hérétique et ont vilipendé l’arrogance d’une voie nouvelle, expurgée des longs exercices ascétiques et qui se réclamait d’une plus grande proximité avec le divin.

Mais ce soufisme, jugé dissident par les fondamentalistes, devient vite populaire auprès de populations d’abord berbères puis africaines, auxquelles il promet le pardon des péchés, une clémence divine et une place au paradis. « Celui qui aime le cheikh Ahmed mourra ainsi que ses proches dans un état de sainteté », assure encore Haj Mokhtar, l’un des gardiens du mausolée fassi du saint.

Jeune Afrique

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Des éléments de propagande porteurs ajoutés à une simplicité rituelle ont fait le succès de l’ordre, qui a essaimé assez rapidement au point d’inquiéter les autorités ottomanes de l’époque. Dans le sillage des routes commerciales, les 21 compagnons d’Ahmed Al Tijani et ses 43 successeurs diffusent son enseignement initiatique dans tout le Maghreb, mais aussi au-delà du Sahara en s’implantant en Mauritanie, au Sénégal, au Mali, au Niger, et jusqu’au Tchad. Aujourd’hui, ils seraient plus de 300 millions d’adeptes dans le monde à se réclamer d’Ahmed Al Tijani et tous souhaitent se recueillir sur son tombeau, à Fès, bien qu’Aïn Madhi, en Algérie, se revendique capitale des tijanes.

Niché dans un dédale de ruelles sur les hauteurs de la médina de l’ancienne capitale des Mérinides, le mausolée de Sidi Ahmed Al Tijani est un lieu de pèlerinage incontournable. À ses abords, d’éclatants boubous brodés, des takakats blanches et les chèches bleus des Subsahariens côtoient les djellabas immaculées des Maghrébins. Avec de grands sourires et en toute simplicité, on échange des saluts et des souhaits pour que les vœux émis lors d’une ziyara soient exaucés.

Ici, on vient de loin mais on est entre soi, en territoire tijane, où l’humilité balaye les différences sociales et ethniques. L’immense portail à peine entrouvert empêche les curieux de troubler les lieux. Le vestibule est si obscur qu’il pourrait être aussi dissuasif que le cerbère qui veille à la bonne tenue de chacun. Entrer dans la zaouïa est une première étape vers le recueillement et n’est permis qu’aux musulmans qui se déchaussent scrupuleusement avant d’y pénétrer.

Dans la foule qui se presse à la porte, une jeune femme à la tête découverte demande l’autorisation de lire une fatiha. « Je suis en visite à Fès et, depuis une heure, tous les chemins que je prends me ramènent devant la zaouïa, explique-t-elle. Sidi Ahmed m’appelle, je dois lui dédier une prière. » Aussitôt le gardien, sans un mot, exhibe un immense tulle vert, couleur de l’islam, et lui enjoint de s’en draper. Alors seulement elle pourra rejoindre les pèlerins, ou tout du moins l’aile réservée aux femmes. Car le rituel n’est pas mixte : seuls les hommes peuvent approcher du tombeau vénéré.

La zaouïa est très fréquentée mais le bruit est resté à l’extérieur. Dans les patios, le murmure des fontaines semble s’adresser au ciel tout comme les adeptes en prière sur les sols couverts d’épais tapis. Pour Sidi Chérif Zoubir Tijani, arrière-petit-fils du cheikh, être tijane tient d’abord au respect de la tariqa organisée autour d’invocations quotidiennes, celles individuelles du wird et collectives des wadifa, auxquelles s’ajoute l’oraison du vendredi soir. Ces pratiques classiques du soufisme permettraient aux disciples de s’affranchir des passions pour atteindre une harmonie et contempler la beauté divine.

À ceux qui entrent, on désigne machinalement la direction de La Mecque pour qu’ils s’adressent à Allah, le Tout-Puissant et l’Omniprésent. Sidi Ahmed Al Tijani ne fait qu’intercéder en faveur des quémandeurs de miséricorde et de bienfaits divins. Mais le saint est aussi un protecteur, sa zaouïa, un refuge. Dans la salle des femmes, de gros sacs et des couvertures sont entassés dans un coin, des enfants jouent calmement.

Des Maliennes vivent là depuis quelques semaines en attendant un hypothétique ailleurs. Aujourd’hui, la migration emprunte aussi les réseaux tijanes comme haltes vers le nord. Adossée au moucharabieh qui permet d’entrevoir la tombe monumentale de Sidi Ahmed, Abibatou, une Sénégalaise de Saint-Louis, marmonne une litanie en égrenant le chapelet tijane. Elle alterne, selon ses moyens, les ziyara à Fès et à la zaouïa de Tivaouane, au Sénégal, l’une des plus importantes capitales tijanes hors du Maroc.

Sidi Ahmed aurait pu être surnommé l’Africain. L’influence de la confrérie, devenue transnationale, a créé des liens indéfectibles dans la région subsaharienne et en Afrique de l’Ouest et fait de Fès un point nodal entre le nord et le sud du Sahara. À tel point que lors d’une visite en avril au Maroc, le président sénégalais, Macky Sall, a tenu d’abord à se rendre sur la tombe d’Ahmed Al Tijani. Pour certains, ce dernier est l’initiateur d’un Maghrebafrique qui ne s’est pas vraiment imposé politiquement mais continue d’accompagner les échanges.

Autour de la zaouïa, à quelques semaines du ramadan, le recueillement, l’apaisement des passions n’empêchent pas les affaires. Et les pèlerins sont une manne pour les commerçants. Étoffes, vêtements, épices, tout se vend après d’âpres marchandages ponctués par des « Ouallah » qui prennent Dieu à témoin. « La baraka de Sidi Ahmed Al Tijani est sur Fès », confie un libraire. Mais elle ne semble pas être aux côtés des nombreux jeunes clandestins subsahariens qui mendient dans la ville moderne, indifférents à la musicalité et à la spiritualité de Fès. S’ils ignorent le rôle de la confrérie en Afrique, Fès, dans leur inconscient collectif, est encore une porte vers le nord.

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