Politique

RDC : à Kinshasa, tout finit par des questions

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14h41
Joseph Kabila, le président de la RDC.

Joseph Kabila, le président de la RDC. © AFP

« Je ne vais pas baisser la garde aussi facilement… » Dans le petit salon bleu de sa résidence kinoise, climatisation poussée au maximum, Joseph Kabila vient de me renvoyer dans mes buts alors qu’en ce dimanche de Pentecôte finissant je tente d’obtenir de lui ce que tout journaliste recherche en pareille occasion : une interview.

Bottines, blouson, jean, sourire de sphinx et regard d’aigle, celui qui préside depuis quinze ans aux destinées du ventre de l’Afrique a fait de son absence de communication une technique de pouvoir. Il écoute beaucoup, parle peu, se confie encore moins, plisse les yeux quand il réfléchit comme pour mieux soupeser chaque phrase, dédaigne les communicants dont raffolent certains de ses pairs et ne juge pas utile d’employer un porte-parole. Question de tempérament, d’introversion naturelle sans doute, mais aussi d’expérience : avoir été tant de fois trompé, trahi, abusé depuis ce jour de janvier 2001 où il tomba au pouvoir sans parachute comme une balle de ping-pong sur un jet d’eau a forgé chez lui une assez piètre idée de la classe politicienne congolaise et suscité une méfiance tenace à l’encontre de ses hôtes étrangers, aussi empressés à quémander une audience que prompts à déformer ensuite ses propos. Jacques Chirac en son temps, John Kerry il y a un an ont tous deux publiquement regretté que ce chef d’État soit aussi taiseux face aux médias : « Dommage, il a tant à dire ! » On ne refera pas Joseph Kabila. En quarante minutes d’entretien en tête à tête, cette fin d’après-midi du 24 mai, avec un homme que je n’avais pas revu depuis sept ans, aucun scoop, aucune confidence particulière, mais une amorce de certitude encore diffuse : 2016 ne sera pas l’année de son dernier mot. Je peux certes me fourvoyer et, comme tous les Congolais, qu’ils soient proches du pouvoir ou de l’opposition, comme les collaborateurs de Joseph Kabila souvent plongés dans des abîmes de perplexité, j’en serai réduit à scruter ses silences et à spéculer, pendant de longs mois encore, sur son hypothétique plan secret.

Dialogue national

Pour l’instant, la candidature ou non de Joseph Kabila à la présidentielle de novembre 2016 n’est pas, ou plus, au cœur du débat. Pour le pouvoir, la question est inopportune et inactuelle. Pour l’opposition, elle ne s’est jamais posée puisque inenvisageable. L’intéressé, lui, n’en dit mot, convaincu que s’il s’exprime dans un sens ou dans l’autre le pays deviendra vite ingouvernable. Si le président congolais a eu la bonne idée d’ouvrir à la fin de mai un dialogue national avec ce qu’il est convenu d’appeler les forces vives de la nation – auquel l’opposition radicale a décidé de ne pas participer – c’est donc pour parler d’autre chose. En l’occurrence, du calendrier électoral proposé par une Commission électorale nationale indépendante de 13 membres (6 nommés par le pouvoir, 4 par l’opposition, 3 issus de la société civile) et dont le président, l’abbé Malumalu, souvent absent du pays ces temps-ci pour raisons de santé, est crédité d’avoir organisé en 2006 les meilleures élections qu’ait connues le Congo depuis l’indépendance. Aux yeux de l’opposition, ce chronogramme très serré qui prévoit de tenir une demi-douzaine de scrutins provinciaux, locaux et communaux avant la présidentielle et les législatives, le tout en dix-huit mois, avec un fichier toiletté et au coût estimé à plus de 1 milliard de dollars, est inapplicable. Sauf à imaginer – le climat de défiance est tel à Kinshasa qu’il s’agit là d’une certitude pour les anti-Kabila – que le pouvoir cherche à faire déraper le calendrier au-delà de 2016, un « glissement » dit-on ici, forcément conflictogène. Dans son bureau de ministre de l’Intérieur, entre deux rendez-vous avec les chefs de la police de la capitale, le Kasaïen Évariste Boshab s’insurge contre cette « vision paranoïaque des choses ». Pour l’ancien secrétaire général du parti présidentiel, « il faut terminer le cycle électoral de 2011 et organiser, au minimum, les provinciales d’où sont issus les gouverneurs et les sénateurs. Pour les populations, l’élu local est plus important que le président de la République, surtout quand on vit à mille kilomètres de Kinshasa ».

En arrière-plan se dessine un rapport des forces plus complexe qu’on le croit souvent. L’opposition congolaise, pour pugnace qu’elle soit, est minée par ses querelles de leadership et l’incapacité de certains de ses leaders à passer la main. Le « líder máximo » Étienne Tshisekedi a 82 ans, le modéré Kengo wa Dondo, président du Sénat, 80 ans, et Jean-Pierre Bemba, l’homme de l’Ouest, maintient ce qui reste de son parti en apnée depuis sa cellule de la prison de Scheveningen, en attendant l’ouverture de son procès prévue pour le 29 septembre prochain. Quant à Vital Kamerhe, qui fut le seul de ce quatuor à jouer un rôle et à prendre des risques lors des troubles de la fin du mois de janvier à Kinshasa, il est sans cesse sommé d’apporter la preuve de sa sincérité, face à des partenaires qui lui rappellent en permanence son passé d’attaquant de pointe du kabilisme. Aux côtés de ces poids lourds, qui disposent dans la capitale, mais aussi à l’intérieur du pays, d’une capacité de mobilisation certaine sur fond de fracture est-ouest ouverte lors des élections de 2006 et jamais refermée depuis, se tient toute une cohorte de francs-tireurs embusqués, parfois au sein même de la mouvance présidentielle. Le cas le plus emblématique est celui du désormais ex-gouverneur du Katanga (depuis le redécoupage des provinces, passées de 11 à 26, adopté en mars par le Parlement), Moïse Katumbi. Celui qui vise, sans pour l’instant le dire tout à fait, la succession de Kabila dispose d’une force de frappe financière considérable – contrairement aux chefs de l’opposition qui, tous, tirent la langue. Il a donc une carte à jouer et la possibilité d’acquérir des alliances, à condition de faire accepter par les Congolais l’hypothèse qu’un troisième président successif originaire de la même province minière puisse les diriger, ce qui est loin d’être acquis.

Choc des ego et des ambitions

Même s’il est le seul à pouvoir revendiquer une implantation nationale, le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), la formation de Joseph Kabila, n’est guère en meilleure forme. Son nouveau secrétaire général, le Lushois Henri Mova Sakanyi, 52 ans, un universitaire reconnu, auteur d’une thèse sur « L’Ordre de Yalta à l’épreuve de la mondialisation », qui fut militant des droits de l’homme sous Mobutu, parolier de chansons patriotiques, ministre puis ambassadeur, hérite d’un parti désorienté au sein d’une majorité présidentielle qui est plus une fédération qu’un mouvement cohérent. « Mon objectif : recoller aux masses, rassembler les forces du régime », explique cet admirateur de Lumumba et du Mzee Laurent-Désiré Kabila, qu’il a rejoint en 1997. Vaste tâche, tant les ego et les ambitions, ici aussi, s’entrechoquent. À commencer par ceux du président de l’Assemblée, Aubin Minaku, et du Premier ministre, Augustin Matata Ponyo. Dommage, car ils sont complémentaires. Le premier est un fin politique, qui n’a pas hésité à faire entendre sa différence lors de la crise de janvier en critiquant sur Twitter l’intervention musclée de la police et en désavouant le projet de loi électorale subordonnant l’élection présidentielle à l’achèvement du recensement général de la population. Tout en assurant de sa loyauté envers le chef, ce brillant magistrat de 50 ans, originaire du Bandundu, ancien élève des jésuites, se dit « prêt à assumer n’importe quelle fonction dans ce pays ». Le second est un gestionnaire compétent qui, quoi qu’on en dise, n’est pas pour rien dans le fait que le régime Kabila II soit le plus efficient en termes de reconstruction et de résultats macroéconomiques que le Congo ait connu en près de quarante ans. Certes, les inégalités sociales, le niveau des salaires réels, l’accès au marché du travail et le taux de corruption demeurent préoccupants, mais l’hôte à cravate rouge de la primature, qui vient de conclure un partenariat avec l’université Harvard et fait auditer son cabinet par KPMG, préfère parler parcs agro-industriels, mégabarrage d’Inga III, inflation à 1 %, guichet unique, baisse du taux de pauvreté et création de mille écoles. Au moins y a-t-il quelque chose de consistant à mettre du côté positif de la balance, du rarement vu en RD Congo depuis des lustres.

Pouvoir comme opposition, chacun doit composer avec cette troisième force hors système (ce qui ne signifie pas forcément autonome) qu’est la société civile. Si les Églises kimbanguiste et protestante (ou issues du protestantisme comme les évangéliques et l’influente Église du Christ au Congo) sont considérées comme favorables à l’actuelle majorité, la puissante Église catholique, elle, a son propre agenda politique. En 2006, le cardinal-archevêque de Kinshasa, Frédéric Etsou, avait ouvertement pris position pour le candidat Jean-Pierre Bemba. Une décennie plus tard, son successeur, Laurent Monsengwo, souffle le chaud et le froid : proche de Léon Kengo wa Dondo, il participe au dialogue engagé par le président ; conciliateur au-dessus de la mêlée, il laisse la conférence épiscopale prendre fait et cause pour les émeutiers de janvier et la très médiatique poignée de jeunes activistes néocitoyens de Filimbi et de Lucha. La proximité de ces derniers, dont les mésaventures ont défrayé la chronique en janvier, avec les chancelleries occidentales et tout particulièrement l’administration américaine agace l’ambassadeur Séraphin Ngwej, conseiller diplomatique de Joseph Kabila : « La communauté internationale ne dit rien à Kagamé ou à dos Santos, rien aux pays du Golfe ou à la Chine, mais elle se complaît dans le Congo bashing. » Nul doute que les énièmes leçons de gouvernance dispensées au début de juin par un émissaire américain de passage (le secrétaire d’État adjoint à la Démocratie et aux Droits de l’homme Tom Malinowski), lequel venait d’ailleurs de Brazzaville où il a décliné le même message, n’ont fait que renforcer ce sentiment. Un deux poids, deux mesures qui n’est pas pour rassurer un Joseph Kabila dont on oublie un peu vite que, puisqu’il contrôle l’usage légitime de la force et l’appareil sécuritaire, rien ne pourra se faire sans lui ni contre lui. Croisé juste avant de quitter Kinshasa, son frère cadet (et quasi-sosie) Zoé, homme d’affaires et député aussi discret que secret, à qui la rumeur publique prête régulièrement les frasques les plus fantaisistes et qui préfère en sourire, confie dans un soupir : « J’espère que le prochain président saura maintenir notre unité. » Question : « Comptez-vous demander à votre frère de demeurer au pouvoir ? » Réponse : « Ce n’est pas à moi de le faire, c’est aux Congolais. Et qui vous dit qu’il le souhaite ? » En RDC, ces jours-ci, tout finit toujours par des questions…

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