Energie

Muhammadu Buhari face au défi de l’or noir

Image163147.jpg © SUZANNE PLUNKETT/BLOOMBERG NEWS/GETTY

Lutte contre la corruption, développement des infrastructures et répartition plus équitable des richesses… Pour tenir ses promesses électorales, le nouveau président va devoir restructurer la filière pétrolière. Et, surtout, la compagnie nationale NNPC.

C’est dans un contexte de paralysie économique, marqué par une pénurie de carburants et par la baisse des revenus pétroliers, que Muhammadu Buhari, élu en mars, a été investi président du Nigeria le 29 mai. Pendant sa campagne, l’ascétique ex-général à la retraite, 72 ans, avait promis d’éradiquer la corruption, de développer des infrastructures dignes de la première puissance économique du continent et de veiller à une redistribution équitable des richesses. En prenant officiellement les rênes du pays, le nouveau chef de l’État est conscient d’une chose : la réalisation de tous ses engagements dépendra notamment de sa capacité à réformer le secteur des hydrocarbures.

Certes, le pays a diversifié ses sources de revenus au cours des quinze dernières années, avec une contribution plus importante des services, des industries de la consommation et de l’agriculture au PIB, mais la plus grande économie africaine dépend encore du pétrole pour plus des deux tiers de ses revenus et pour la quasi-totalité de ses recettes d’exportation.

Gaspillage

Le grand défi du président concerne plus précisément la restructuration de la compagnie pétrolière nationale, la Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC), qu’il avait lui-même contribué à mettre en place pendant le boom pétrolier de la fin des années 1970, lorsqu’il était ministre des Hydrocarbures. Régulatrice de l’industrie pétrolière, la NNPC est aussi présente dans la production à travers des coentreprises créées avec les grandes compagnies internationales productrices. C’est par ailleurs la société publique qui gère les raffineries et la commercialisation de carburant dans le pays.

Mais à l’instar de Sonatrach en Algérie ou de Petrobras au Brésil, la compagnie est minée par des problèmes de gouvernance et de corruption, ce qui entraîne un immense gaspillage des richesses de l’État. « La manière dont la NNPC gère ses affaires est terriblement destructrice, estime Aaron Sayne, un avocat américain ayant étudié la société. Tels qu’ils sont structurés aujourd’hui, les contrats qu’elle signe sont très difficiles à démêler. »

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La mauvaise gestion de la NNPC a un coût. © DR

Incapable de lever des capitaux, la NNPC accumule des milliards de dollars de dettes auprès de ses partenaires, tels Shell ou ExxonMobil. Chaque année, en raison de fraudes dans l’attribution des subventions aux carburants et de contrats obscurs pour la commercialisation du brut nigérian, une part sans cesse croissante des revenus pétroliers du pays disparaît des comptes de la société publique.

L’ancien gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, Sanusi Lamido Sanusi, avait chiffré ce manque à gagner à plus de 1 milliard de dollars (plus de 900 millions d’euros) par mois. Nuhu Ribadu, un ancien leader de la lutte contre la corruption, avait quant à lui indiqué que les fonds qui « s’évaporaient » des caisses de la NNPC équivalaient à plusieurs milliards de dollars par an. « La situation est bien pire que les gens l’imaginent.

La NNPC est tout simplement une caisse noire. Il faudra lui permettre de fonctionner comme une entreprise commerciale capable d’emprunter de l’argent en contrepartie des réserves d’hydrocarbures qu’elle gère », soutient l’ancien directeur général d’une multinationale qui a requis l’anonymat. D’après ce patron, si elle était bien gérée, la NNPC pourrait peser plus qu’ExxonMobil – la plus grande compagnie pétrolière cotée au monde – en termes de réserves et de production.

Trésor de guerre

Désigné l’an dernier pour passer au crible les comptes de la société nationale, le cabinet PwC a estimé le montant détourné à 1,48 milliard de dollars entre 2012 et 2013 et a appelé à une restructuration urgente. Il faut dire que la mauvaise gestion de la compagnie pétrolière réduit le pouvoir d’achat de l’État. La baisse des cours du pétrole depuis juin 2014 (passé de plus de 100 dollars le baril à 65 dollars environ) n’arrange rien : la trésorerie du gouvernement fédéral est tendue, un grand nombre des 36 États du pays ont du mal à payer les salaires tandis que les réserves de change ont fondu et sont désormais inférieures à 30 milliards de dollars – donc à peine suffisantes pour couvrir cinq mois d’importations. La situation est d’autant plus préoccupante que depuis 2009, l’Assemblée nationale nigériane peine à voter une nouvelle loi visant à réformer la gestion des ressources pétrolières et la mission de la NNPC.

La question de la restructuration de la compagnie pétrolière publique du Nigeria divise. Il y a d’un côté les partisans d’une vente de l’intégralité des parts (55 %) détenues par la NNPC dans les projets pétroliers, supprimant ainsi toute implication directe de l’État dans ce secteur. De l’autre, des adeptes d’une option moins radicale : une cession partielle de la participation de l’État dans les champs pétroliers. Parmi ces derniers, l’actuel gouverneur de la Banque centrale du Nigeria, Godwin Emefiele, mais aussi d’influents hommes politiques appartenant au premier cercle des soutiens de Muhammadu Buhari.

Godwin Emefiele estime ainsi à 75 milliards de dollars le montant que pourraient tirer les nouvelles autorités de la vente de 30 % des projets pétroliers – la NNPC n’en conservant que 15 %. L’opération, qui permettrait de réduire la corruption en diminuant le nombre de fonctionnaires et de politiques impliqués dans les affaires pétrolières, devrait selon lui attirer des groupes de capital-investissement, des producteurs nationaux et des majors pétrolières.

D’après ses partisans, la cession partielle permettrait aussi de fournir un trésor de guerre au gouvernement, qui pourrait ainsi financer le développement du pays via de nouvelles infrastructures et consolider ses marges de manœuvre budgétaires. « C’est une option que le gouvernement doit considérer comme un moyen de lever des fonds supplémentaires », explique le gouverneur, en précisant que l’alternative – lever de la dette – est une stratégie hasardeuse en cette période de faibles prix du pétrole.

Par ailleurs, en réduisant la participation de l’État dans la NNPC, le gouvernement permettrait aux compagnies pétrolières de se libérer des contraintes liées à leur partenariat avec la société publique et d’investir davantage dans le renforcement de leur production. Avec sa structure actuelle, la NNPC peine à financer sa part d’investissement dans les nouvelles explorations, ou à participer aux coûts de maintenance. Kola Karim, le directeur général de Shoreline Energy, l’une des principales sociétés pétrolières locales ayant émergé ces dernières années, confirme cette situation et soutient ainsi qu’il lui est pour cette raison difficile d’augmenter sa production.

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Le Nigeria, un mastodonte. © DR

Oligarques

D’après les experts du secteur, l’État pourrait compenser le manque à gagner causé par la réduction de la présence de la NNPC dans les projets pétroliers par la hausse des redevances et des taxes, et par le renforcement de son rôle de régulateur : elle profiterait mieux ainsi des avantages d’une production plus élevée. Dans les milieux des affaires et de la politique, de nombreuses voix s’élèvent pour conseiller au gouvernement de régler la question de la NNPC dans les cent premiers jours de sa prise de fonctions.

Reste que, si cette idée fait son chemin, elle est loin d’être admise par tous. « Nous ne pouvons pas décider du jour au lendemain de vendre la NNPC. Nous devons d’abord évaluer les dégâts et voir comment stabiliser la situation, avait prévenu Muhammadu Buhari. Nous devons chercher des gens capables de mieux gérer la NNPC et leur confier cette mission dès que possible. » Sa préférence pour une démarche progressive est claire. Ironie du sort, les Nigérians les plus susceptibles de reprendre les actifs de la NNPC sont ceux qui ont bénéficié de cette mauvaise gouvernance. D’après un dirigeant de la compagnie pétrolière, aller vite pourrait « créer une situation similaire à celle de la Russie avec un enracinement d’oligarques ». À bon entendeur…

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