Société

Le Chinois, l’Africain et le voleur

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14h41

Par  Tshitenge Lubabu M.K.

Ancien journaliste à Jeune Afrique, spécialiste de la République démocratique du Congo, de l'Afrique centrale et de l'Histoire africaine, Tshitenge Lubabu écrit régulièrement des Post-scriptum depuis son pays natal.

Chaque année, on déplore une centaine de victimes

Chaque année, on déplore une centaine de victimes © Jean Pierre Kepseu/J.A.

C’est une histoire de… fous ! Je la tiens d’un ami qui la tient lui-même du personnage central. Tout commence par un accident de la circulation dans une artère de Kinshasa. Vous devez sans doute le savoir : dans cette ville les chauffards sont légion.

Bien entendu, les accidents sont monnaie courante. Un monsieur d’un certain âge conduit, avec beaucoup de stress, sa voiture dans une atmosphère quasiment chaotique. Comme d’habitude, il n’a pas jugé bon d’attacher sa ceinture de sécurité. La raison en est simple : il est convaincu que rien, alors rien, ne peut lui arriver au volant. Mais ce jour-là, pas de bol : un conducteur chinois lui rentre dedans. Bilan : perte de conscience parce que sa tête a cogné le pare-brise ; blessures à la tête ; une jambe fracturée… Comme il se doit, les badauds accourent pour assister au spectacle. Le Chinois craignant d’être lynché ou lapidé – quelle mauvaise pensée ! – s’éloigne du lieu du crime. Il stationne non loin de là, après s’être senti en sécurité, et observe la suite des événements.

Le responsable des événements constate que la foule se contente de regarder le pauvre accidenté sans lui apporter la moindre assistance. Pis, certains spectateurs sans foi ni loi lui prennent tout ce qu’il a sur lui, y compris son téléphone portable. Mais ils oublient de fouiller l’une des poches de son pantalon où se trouve la rondelette somme de 200 dollars. Tout un salaire mensuel ! Le Chinois, de son observatoire, n’en croit pas ses yeux. Il note aussi que la voiture de sa victime n’est plus qu’une épave. Sans doute pris de remords, il revient sur les lieux de l’accident. Il soutient le Congolais, qui est en train de retrouver ses esprits, l’installe dans sa voiture et le dépose dans un centre médical. Avant de partir, il griffonne son nom et son numéro de téléphone sur un bout de papier à l’intention de l’accidenté. On ne sait jamais.

C’est alors que le voleur du téléphone portable entre en scène de façon incroyable. Que fait-il ? Il rallume tout simplement l’appareil et va dans la case contacts. Dans quel but ? Lisez plutôt : « Allô ? Connaissez-vous Monsieur Untel ? Il vient d’être victime d’un accident de la circulation. Il est pour le moment dans un centre médical. Vous voulez savoir qui je suis ? Cela n’a aucune importance. Vous êtes sa femme ? D’accord. Moi je suis un voleur et je me suis emparé de son téléphone quelques minutes après l’accident. Et il n’est pas question de le rendre. Je le trouve joli et je le garde. Je voulais simplement vous dire ce qui lui est arrivé. »

Cette histoire vraie contient plusieurs leçons. D’abord, l’impossibilité pour le commun des citoyens de penser un seul instant qu’il faut secourir un accidenté en appelant une ambulance. C’est peine perdue parce que les ambulances sont une denrée rare. Et la solidarité ? C’est une notion à plusieurs variables depuis que l’altruisme a rendu l’âme et que tout est spectacle. La non-assistance à personne en danger ? La police n’arrive pas à faire respecter la loi parce que les citoyens ne respectent pas les policiers. Ensuite, les Chinois ne sont pas tous des profiteurs sans état d’âme. Enfin, un voleur qui ne se prive pas d’informer la famille de sa victime, c’est plutôt, si j’ose dire, une bénédiction. De qui ? Je ne sais pas.

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