Société

La corruption, ça colle aux crampons

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Mis à jour le 22 septembre 2015 à 14h41
Joseph Blatter sortant de la conférence de presse lors de laquelle il a annoncé son départ, à Zurich, le 2 juin.

Joseph Blatter sortant de la conférence de presse lors de laquelle il a annoncé son départ, à Zurich, le 2 juin. © VALERIANO DI DOMENICO/AFP

La justice américaine est suspendue à ses basques. Son président se retire, deux de ses anciens poids lourds sont recherchés par Interpol, les fédérations marocaine et sud-africaine sont sur la sellette… La Fifa tremble sur ses bases.

Ce qui ne devait être qu’une banale conférence de presse au siège de la Fifa, le 2 juin à Zurich, s’est transformé en énorme déflagration lorsqu’on a appris que Joseph Blatter (79 ans) n’irait pas au bout de son cinquième mandat de président. Il avait pourtant été réélu quatre jours auparavant. Un nouveau congrès extraordinaire se tiendra entre le mois de décembre de cette année et mars 2016 pour désigner le nouveau patron du foot mondial. « Je n’ai pas le soutien de l’intégralité du monde du football », s’est plaint le vieil autocrate.

Il a surtout contre lui la justice américaine, manifestement résolue à faire enfin toute la lumière sur la corruption et le clientélisme qui gangrènent l’institution. Sans doute a-t-il été informé que l’enquête lancée à New York par le procureur Kelly T. Currie se rapprochait dangereusement de sa personne. La mise en cause du Français Jérôme Valcke, le numéro deux de l’organisation, a sans doute constitué un message sans équivoque. Et il en a tiré les conséquences.

« Il a pris une décision personnelle, commente Constant Omari, président de la fédération de la RD Congo et membre du comité exécutif de la Fifa. Les raisons lui en appartiennent et je ne veux pas spéculer. Personne ne s’attendait à ça. Quand je l’ai vu pour la dernière fois, le 30 mai, il était en forme. Je ne sais pas ce qui a pu se passer entre cette date et le 2 juin. Mais ce qui est certain, c’est que le futur président, quel qu’il soit, devra compter avec l’Afrique. »

La Fifa compte 209 pays membres, et la Confédération africaine de football (CAF), 54 – ce qui n’est pas rien. Le Suisse Blatter a longtemps entretenu avec le Camerounais Issa Hayatou, le président de la CAF, qui briguera un nouveau mandat en 2017, d’excellentes relations : les deux hommes, qui sont de la même génération, avaient des intérêts largement convergents. Les choses se sont gâtées en 2002, quand Hayatou entreprit, sans succès, de briguer la présidence de la Fifa – ce que Blatter prit pour une trahison. Mais les deux hommes, qui sont l’un et l’autre de fins politiques, se sont par la suite appliqués à recoller les morceaux, même si le cœur n’y est plus vraiment.

Quel que soit le lien personnel qu’il parviendra à nouer avec Hayatou, le futur président devra forcément tenir compte du poids de l’Afrique dans l’institution. Il n’aura d’autre choix que de poursuivre l’indéniable effort en faveur du continent entrepris par son prédécesseur. On peut cependant imaginer qu’il s’attache à mieux contrôler l’usage qui est fait des sommes allouées dans le cadre des divers programmes d’aide au développement, notamment Goal (500 000 dollars par projet, soit 443 000 euros), même si quelques progrès ont déjà été faits en ce sens. « Quand je présidais la fédération togolaise, j’avais compris que le clan Blatter monnayait les voix des Africains via le projet Goal, confie Tata Avlessi. Le Qatari Bin Hammam [depuis banni à vie de la Fifa pour malversations] jouait un rôle clé dans ce système, et Hayatou en connaissait tous les dessous. J’aurais bien aimé que le FBI s’intéresse aussi aux attributions de la CAN [Coupe d’Afrique des nations] « .

Avant son retrait définitif, Blatter a promis de mener à bien « d’ambitieuses et profondes réformes », comme la réduction du nombre des membres du comité exécutif et de la durée du mandat de ceux qui y siègent. Ou de renforcer le contrôle de la Fifa sur les confédérations régionales. Ce ne serait pas forcément une mauvaise chose, mais en aura-t-il le loisir ? On verra bien, car ses derniers mois à la Fifa risquent d’être très, très agités.

Deux anciens poids lourds de la fédération, Jack Warner et Nicolás Leoz, sont visés par un avis de recherche d’Interpol. Le premier, originaire de Trinité-et-Tobago, a longtemps dirigé la Concacaf, la confédération de l’Amérique du Nord, de l’Amérique centrale et des Caraïbes – il a démissionné en 2011. Notoirement corrompu, et depuis longtemps, il affecte aujourd’hui de « craindre pour sa vie » et promet « une avalanche » de révélations compromettantes pour Blatter. Le second, qui est paraguayen, fut l’omnipotent patron du football sud-américain (Conmebol). Il est assigné à résidence par la justice de son pays.

De fâcheuses rumeurs de corruption circulent concernant la candidature marocaine à l’organisation de la Coupe du monde de 1998, et celle de l’Afrique du Sud de 2010. Selon le ministère de la Justice des États-Unis, les Marocains, qui étaient en concurrence avec les Français et les Suisses, auraient tenté d’acheter la voix de Warner. L’information vient de l’Américain Charles « Chuck » Blazer, autre personnage peu recommandable qui fut secrétaire général de la Concacaf et membre du comité exécutif de la Fifa de 1996 à 2013. Interpellé par le FBI, il a choisi de collaborer – mais avait-il le choix ? – et, depuis, « balance » tous azimuts. Le 3 juin, il a admis avoir touché des pots-de-vin pour les éditions 1998 et 2010.

Ancien vice-président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF), ex-membre de la CAF et des comités de candidatures de son pays aux mondiaux 1994, 1998, 2006 et 2010, Saïd Belkhayat s’étrangle d’indignation : « On dit que le Maroc a acheté la voix de Warner pour 1 million de dollars ? Mais pourquoi aurions-nous fait une chose pareille alors que nous savions que la France allait l’emporter parce que son dossier était meilleur ? La vérité est que nous n’avons rien offert du tout. Ni à Warner ni à personne d’autre. »

Le Maroc rêve depuis bien longtemps d’organiser la Coupe du monde. Pour le Mondial 1994, le comité de candidatures était dirigé par Abdellatif Semlali, un ancien ministre de la Jeunesse et des Sports. Celui-ci aurait promis de l’argent à Warner, mais n’aurait finalement rien versé. Pourquoi ? Mystère. Pour 2006, alors que Driss Benhima pilote le comité de candidature, Warner refuse de collaborer avec le Maroc, arguant de la promesse non tenue de Semlali. « Notre politique a toujours été de ne pas verser de pots-de-vin », tranche Belkhayat. L’ancien vice-président de la FRMF, alors dirigée par le général Hosni Benslimane (1994-2009), se montre en revanche beaucoup plus prolixe concernant l’attribution, en 2004, de la Coupe du monde 2010 à l’Afrique du Sud – encore une fois aux dépens de son pays. « L’Afrique était majoritairement favorable au Maroc, ainsi qu’une partie de l’UEFA, de la Conmebol et de la Concacaf. Pourtant, avant le vote, Blatter a réussi à retourner Warner. Je me souviens qu’ils ont passé près d’une heure en tête à tête. J’ignore ce qu’ils se sont dit, mais ça a joué au moment du vote. Et finalement, l’Afrique du Sud a gagné. Il fallait visiblement que la compétition se joue là-bas, et pas ailleurs. »

L’Afrique du Sud, où la police a malgré tout décidé d’ouvrir une enquête, a réaffirmé par la voix de son ministre des Sports, Fikile Mbalula, qu’elle n’avait rien commis d’illégal en versant de l’argent au football caribéen [10 millions de dollars]. Mais lors de cette conférence de presse organisée à Johannesburg, aucun membre du comité d’organisation de la Coupe du monde 2010 n’était présent. Un hasard, sans doute.

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