Sommet UA-UE de 2017 à Abidjan © ISSOUF SANOGO/AFP

Cet article est issu du dossier

Afrique-Europe : enfin d’égal à égal ?

Voir tout le sommaire
Politique

Afrique-Europe : enfin une approche d’égal à égal ?

Initialement prévu en 2020, le 6e sommet Afrique-Europe doit se tenir en février. L’occasion pour les deux partenaires de tirer un trait sur une asymétrie qu’ils assurent vouloir laisser derrière eux.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 26 janvier 2022 à 10:01

Emmanuel Macron ( à g.), président de la France, Ursula von der Leyen (au c.), présidente de la Commission européenne, et Moussa Faki Mahamat (à dr.), président de la Commission de l’UA, lors de l’ouverture du sommet sur le financement des économies africaines, en mai 2021, à Paris. © LUDOVIC MARIN/AFP

C’est avec près de deux ans de retard sur le calendrier initial qu’Europe et Afrique vont se retrouver, par l’intermédiaire de leurs institutions respectives – l’Union européenne (UE) et l’Union africaine (UA) –, la première recevant la seconde, les 17 et 18 février à Bruxelles, pour un sixième sommet dont la précédente édition s’était déroulée à Abidjan en novembre 2017.

Entre temps, le contexte international a considérablement changé. En particulier depuis le début de la pandémie du Covid-19, qui, non contente de dérégler l’agenda diplomatique du partenariat européo-africain, a également considérablement bouleversé ses priorités.

Dynamique grippée

Le rendez-vous bruxellois est donc très attendu des deux côtés de la Méditerranée. Ce sera notamment la première fois que les 27 chefs d’État et de gouvernements européens auront l’occasion de discuter physiquement avec leurs 55 homologues africains des contours larges de la stratégie qu’entend mettre en place l’UE en direction de son grand voisin du Sud.

La Commission européenne, dirigée par l’Allemande Ursula von der Leyen depuis le 1er décembre 2019, avait en effet dévoilé son nouveau plan d’action en mars 2020, soit quelques jours seulement avant l’irruption planétaire du virus.

Ursula von der Leyen annonçait avec assurance son objectif : « faire passer le partenariat européen avec l’Afrique à une vitesse supérieure »

Ses 19 pages égrenaient les priorités définies lors du sommet de 2017, regroupées pour l’occasion en cinq axes de travail : transition verte, transition numérique, accords commerciaux, paix et bonne gouvernance, défi migratoire et mobilité des personnes. Une première version avait été reçue plutôt favorablement quelques semaines plus tôt à Addis-Abeba, par les responsables de la Commission de l’UA.

Ursula von der Leyen pouvait alors annoncer avec assurance son objectif : « faire passer le partenariat européen avec l’Afrique à une vitesse supérieure ». Ces propositions devaient même servir de base de discussion au sommet suivant, alors prévu pour octobre 2020. Avant que le Covid-19 ne vienne tout gripper. Depuis, « un certain élan a été perdu », estime Geert Laporte, directeur de l’European Think Tank Group (ETTG), installé à Bruxelles.

Impératifs de résultats

La nature ayant horreur du vide, et faute de pouvoir se rencontrer tous physiquement au même moment et au même endroit, ces deux dernières années, Européens et Africains ont multiplié les rencontres en comités restreints et sur des thèmes resserrés. « Au détriment des mécanismes institutionnels de concertation classique », regrette Carlos Lopes, conseiller auprès de la présidence de la Commission de l’UA.

« Résultat : les discussions de bloc à bloc ont disparu, et les quelques annonces qui ne manqueront pas d’être faites à l’issue du sommet n’auront fait l’objet d’aucune négociation formelle », craint déjà l’économiste. Pas plus que les initiatives Covax ou Global Gateway dans un passé récent. Une évolution qui, selon Geert Laporte, répond à des impératifs de résultats. « Plus il y a de monde autour de la table et plus les intérêts risquent de diverger. Une approche différente s’est donc mise en place pour pouvoir avancer sans forcément chercher le consensus. » Jusqu’alors accusée parfois d’unilatéralisme par l’Afrique, l’UE semble désormais s’appuyer sur les relations bilatérales de ses pays membres en Afrique, au détriment d’une vraie démarche multilatérale.

Si les discussions ont donc évolué dans la forme, sur le fond, certaines divergences persistent. Elles concernent notamment des dossiers aussi fondamentaux que le futur cadre commercial à mettre en place entre les deux continents, et ses conséquences sur l’industrialisation à venir de l’Afrique.

Le contenu des accords commerciaux à venir aura des répercussions sur le développement industriel de l’Afrique

Concernant ce premier volet, « l’UA veut discuter à l’échelle continentale, dans la foulée de la mise en place de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), alors que l’UE continue de réfléchir région par région, pour rester fidèle aux Accords de partenariats économiques (APE), toujours en négociation depuis les années 2000 avec l’Afrique », explique Carlos Lopes. Une approche européenne qui provoquerait, selon plusieurs observateurs issus des deux camps, « une fracture » du côté africain, cette stratégie contredisant la résolution prise par l’UA de privilégier ses ambitions continentales. « Bruxelles soutient financièrement la Zlecaf, mais estime qu’il faudra au moins dix ans pour qu’elle voit le jour », affirme Geert Laporte. Un scepticisme qui, jusqu’à présent, pousse l’UE à privilégier ses APE.

Le contenu des accords commerciaux à venir aura pourtant des répercussions sur le développement industriel de l’Afrique. Un point sur lequel les deux partenaires ne semblent pas être en symbiose totale. « Les deux bords sont d’accord sur la nécessité de cette industrialisation du continent, mais l’Europe craint de voir partir certaines de ses filières en Afrique », reprend ce spécialiste des relations extérieures de l’UE.

Cérémonie d’ouverture du 5e sommet UE-UA, fin novembre 2017, à Abidjan. © Lyu Shuai/XINHUA-REA

Cérémonie d’ouverture du 5e sommet UE-UA, fin novembre 2017, à Abidjan. © Lyu Shuai/XINHUA-REA

Convaincre les autres membres de l’UE

L’asymétrie perdure donc dans les relations tissées entre ces deux partenaires, dont les capacités financières et organisationnelles sont aux antipodes. En matière de paix et de sécurité, « l’architecture africaine n’existe pas, c’est donc l’UE qui impose ses vues », précise encore Carlos Lopes. Idem sur la question climatique. « Et l’arrivée, ces dernières années, de nouveaux concurrents sur le continent rend Bruxelles plus nerveux », observe un fin connaisseur de la politique communautaire.

L’heure est donc plus que jamais à ce « changement de paradigme » dont on parle volontiers des deux côtés. Son but ? « La mise en place d’un partenariat d’égal à égal » qui n’existe donc toujours pas jusqu’à présent. Cependant, malgré la volonté affichée par Emmanuel Macron, il n’est pas certain que la présidence française de l’Union arrive à faire bouger les lignes. « Il va devoir pour cela convaincre les autres pays membres, dont certains restent sceptiques vis-à-vis de l’importance des liens avec l’Afrique », reprend notre expert européen.

La France jouissant ces derniers temps d’une image fortement dégradée auprès de la jeunesse des pays de son ancien pré carré, « il est peu probable qu’elle puisse permettre de restaurer la confiance de l’Afrique », prédit Geert Laporte. D’autant que, ces derniers temps, la relation entre les deux partenaires a encore été mise à mal par la position européenne concernant la réallocation des droits de tirages spéciaux ou la levée des brevets de certains vaccins anti-Covid.

Ce n’est pourtant qu’au prix d’une véritable écoute mutuelle que ce sixième sommet pourrait rencontrer le succès que cherche évidemment à obtenir la Commission européenne. Voilà certainement l’une des principales raisons pour lesquelles la déclaration finale ne devrait pas dépasser les trois pages. « Il est en effet plus facile d’obtenir un consensus sur un texte court », avance un expert bruxellois. Et de sauver ainsi, une nouvelle fois, les apparences.