Sommet UA-UE de 2017 à Abidjan © ISSOUF SANOGO/AFP

Cet article est issu du dossier

Afrique-Europe : enfin d’égal à égal ?

Voir tout le sommaire
Économie

Charles Michel : « Le sommet UE-UA doit être le point de départ d’une nouvelle alliance »

Mi-février, le président du Conseil européen accueillera les dirigeants africains et européens à Bruxelles. Pour Jeune Afrique, il détaille les principaux défis à relever durant cette rencontre au sommet.

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 5 février 2022 à 09:50

Charles Michel, ex-Premier ministre belge, à la tête du Conseil de l’Europe depuis fin 2019. © Vincent Fournier pour JA

Les 17 et 18 février, c’est bel et bien en présentiel que se tiendra le prochain sommet UE-UA. Celui qui l’assure n’est autre que le président du Conseil européen, Charles Michel. Succédant au Polonais Donald Tusk, l’ancien Premier ministre belge, aujourd’hui âgé de 46 ans, a pris la tête de l’institution communautaire qui regroupe les chefs d’État et de gouvernement des vingt-sept pays membres de l’UE, le 1er décembre 2019.

À ce titre, c’est à lui que revient de chapeauter l’organisation du rendez-vous ô combien important pour les deux partenaires. Mais il n’est pas seul : à ses côtés, Ursula Von der Leyen, la présidente allemande de la Commission, et le Français Emmanuel Macron, qui occupe la présidence du Conseil de l’Union depuis le 1er janvier.

Jeune Afrique : Dans quelques semaines se tiendra le 6e sommet UE-UA, cinq ans après le précédent organisé à Abidjan. L’Europe et l’Afrique parlent-elles toujours le même langage ? 

Charles Michel : L’Afrique compte de nombreux partenaires dans le monde. Ce que les Européens lui offrent ? La possibilité d’établir un partenariat que nous écririons ensemble. Nous avons la conviction qu’un espace s’ouvre avec ce rendez-vous. Cela ne sera pas un point d’arrivée, mais bien de départ pour une nouvelle approche. Un nouveau paradigme destiné à fonder une nouvelle alliance. Tout ne sera pas résolu en un sommet, mais celui à venir nous offre l’opportunité de mieux nous comprendre pour mieux définir nos priorités communes.

Quels seront les thèmes abordés ? 

Cet événement doit être l’occasion de nous retrouver les yeux dans les yeux autour de trois grands sujets. Le premier concerne les principes fondamentaux d’une future alliance établie dans le respect et l’intérêt mutuels. Nous devons aller au-delà des déclarations généreuses pour, cette fois, les mettre en œuvre, dans le respect des engagements pris par chacun.

Le deuxième point porte sur la manière d’instituer un espace commun de prospérité, en lien avec l’ambition de créer une zone de libre-échange que nous souhaitons voir connectée au marché intérieur européen. Cette prospérité doit également prendre en considération la transition climatique, la transformation digitale, mais aussi l’importance de la santé, de l’éducation ou de la formation professionnelle.

Enfin, dernier sujet, la question de la sécurité et de la stabilité, sur laquelle l’UE doit apporter son soutien, en prenant en compte les solutions portées par les Africains. Nous avons intérêt à collaborer, à renforcer le dialogue afin de dégager ensemble des solutions opérationnelles.

Sept tables rondes thématiques seront organisées autour de ces trois thèmes, de sorte à impliquer les chefs d’États dans des discussions plus interactives et, justement, les faire dialoguer.  

Les Africains ont-ils participé à la définition du contenu de ces tables rondes ? 

Nous sommes actuellement en train de le faire ensemble. Pour bâtir cette alliance tournée vers l’avenir, Européens et Africains partagent la même conviction concernant l’importance de clarifier de concert les grands principes du futur partenariat, sans craindre d’aborder les sujets qui peuvent fâcher. Pour rapprocher nos points de vue et les faire converger vers un intérêt partagé, encore faut-il nous écouter mutuellement.

Les Africains ont pourtant souvent l’impression que l’UE leur impose des solutions sans réelle concertation, comme avec les initiatives Covax ou Global Gateway

Par le passé, les leaders locaux ont pu avoir l’impression d’une vision unilatérale, j’en suis bien conscient. Mais le regard européen concernant le partenariat à mettre en place avec le continent a évolué. La préparation de ce sommet montre d’ailleurs ce changement de modèle et de paradigme, avec la volonté affichée d’intégrer les attentes africaines vis-à-vis de l’UE, et de proposer des actions concrètes sur la base des solutions proposées par nos partenaires. 

Pourquoi l’Europe continue-t-elle d’avoir une image mitigée sur le continent, malgré ce changement ? 

Il nous revient sans doute de mieux expliquer ce que nous faisons. Les lignes ont néanmoins beaucoup bougé ces derniers mois, notamment grâce à la conscience partagée que le changement climatique a un impact fondamental sur nos modèles de développement. Un déchet devient aujourd’hui une ressource dans le cadre d’une économie circulaire. Il faut donc revoir nos modèles de manière radicale.

L’arrivée du Covid a également ébranlé nos repères. Paradoxalement, tout cela a généré des contacts entre leaders africains et européens d’une intensité sans précédent depuis longtemps.

La pandémie aurait donc permis un rapprochement des deux continents ? 

Je crois que oui, même si ce n’est pas un long fleuve tranquille. Il y a eu des impatiences africaines bien légitimes, comme il y en a eu, en Europe, au début de la pandémie. L’initiative Covax a dû faire face à différents problèmes, mais, si nous regardons les chiffres, nous constatons une accélération spectaculaire de la livraison de vaccins ces dernières semaines.

Je rappelle également que l’UE reste le seul espace démocratique dans le monde à avoir toujours poursuivi ses exportations de vaccins. C’est un choix fort, qui montre à quel point l’Union croit dans un multilatéralisme fondé sur des règles communes, et est persuadée que la stabilité des uns contribue à celle des autres.

La lenteur avec laquelle les Européens se sont engagés sur les droits de tirage spéciaux a été fustigée. Le refus de Bruxelles de lever les brevets sur les vaccins anti-Covid a, lui aussi, suscité des critiques. L’Europe est-elle véritablement une « bonne camarade » de l’Afrique ? 

Ce sont les leaders africains qui, les premiers, ont attiré notre attention sur les droits de tirage spéciaux et, convaincus de la pertinence de leur raisonnement, les leaders européens ont poussé pour une réallocation de ces droits vers les pays en développement. Sur le plan international, c’est l’UE qui a été le moteur de ce mouvement, et qui a bousculé les lignes pour enregistrer des premiers résultats. Ces derniers ont beau être encore insuffisants, notre mobilisation continue.

Concernant la vaccination, nous avons entendu certaines démocraties faire des déclarations très impressionnantes au sujet de la libéralisation des brevets, sans qu’elles ne soient suivies de propositions concrètes. Plutôt que de communiquer, les Européens ont mis sur la table des projets opérationnels afin de produire des vaccins et des produits pharmaceutiques au Rwanda, au Sénégal, au Ghana ou en Afrique du Sud. Et des pourparlers sont en cours avec d’autres pays.

Le débat sur la propriété intellectuelle de ces vaccins est légitime. Là encore, les Européens sont en première ligne, à l’OMC, pour la prise en compte, notamment, des questions de transfert de technologie.

D’importants points de divergence entre UE et UA semblent également apparaître autour du partenariat économique. On aurait ainsi, d’un côté, une approche européenne régionale, dans la foulée des Accords de partenariats économiques (APE) et, de l’autre, une approche africaine continentale, avec la naissance programmée de la Zlecaf. Pensez-vous que ce sommet permettra de définir une solution commune ? 

Le sommet de Bruxelles se tiendra quelques jours après le sommet de l’UA, durant lequel doit être peaufinée la position de la région. Les Européens vont donc avoir l’occasion d’écouter et d’entendre les priorités que l’Afrique aura définies elle-même pour assurer sa prospérité et son développement. À charge pour nous, ensuite, de nous connecter à cette stratégie en toute cohérence. Je ne pense pas que la dimension régionale des APE s’oppose à la dimension continentale de la Zlecaf. Les deux approches vont au contraire se renforcer mutuellement. L’ancrage régional reste pertinent, et peut tout à fait se synchroniser avec l’ambition continentale affichée par les Africains, que nous supportons et que nous saluons.  

Début décembre, l’UE a dévoilé  son initiative Global Gateway, présentée par les médias comme une « alternative aux routes de la soie chinoises ». Que pouvez-vous nous en dire ? 

Global Gateway dresse un partenariat qui va au-delà de l’Afrique : il traduit le souhait de l’UE d’être une puissance mondiale qui cherche à nouer des alliances partout dans le monde et ce, dans l’intérêt général, autour des préoccupations climatiques, environnementales et digitales. Autant de points qui constituent des défis pour le monde entier, et sur lesquels nous sommes prêts à partager notre expertise avec nos partenaires internationaux.

Global Gateway a pour vocation d’apporter de la cohérence et de la simplification administrative dans le déploiement de capacités de financement publiques et privées innovantes. L’offre pour l’Afrique doit encore être ajustée et adaptée en fonction des attentes locales. Des attentes autour de projets emblématiques – les flagships – dans l’énergie, les infrastructures, les transports ou la santé, que le sommet doit justement permettre d’identifier, afin de permettre leur appropriation commune. 

La déclaration finale devrait être beaucoup plus courte que les précédentes. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

Ce choix est le fruit des échanges directs que les leaders des deux parties ont eu tout au long des deux dernières années. Ces derniers ont abouti au constat que nous devrions nous concentrer sur l’essentiel, et une déclaration de quelques pages est la meilleure manière d’y parvenir. Déclaration qui sera complétée par une annexe présentant les fameux flagships sur lesquels il est important que nous soyons cohérents et conséquents, avec l’idée de devoir rendre des comptes afin de mesurer la concrétisation de ces projets.

En discutant avec nos partenaires africains, nous avons pu constater que les deux côtés partagent la même conscience : celle que, par le passé, de beaux dossiers ont été montés… sans jamais être réalisés. « Ce que ma bouche dit, mon bras le fait” assure un proverbe africain : une formule que l’UE doit reprendre à son compte durant ce sommet.