Emploi & Formation

Du Maroc au Cameroun, les « nouveaux ingénieurs » africains montent en puissance

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Mis à jour le 21 avril 2021 à 15h32
Une génération d’ingénieurs 4.0 voit le jour sur le continent.

Une génération d'ingénieurs 4.0 voit le jour sur le continent. © Institut Saint Jean de Yaoundé

Big data, cybersécurité, cloud computing, optimisation des réseaux… La digitalisation des économies africaines crée de nouveaux besoins de recrutement, qui bouleversent en profondeur la formation des ingénieurs.

La formation de quatre mois connaît un tel succès que décision a été prise de doubler la prochaine cohorte de novembre 2021. Dans les locaux d’Africa Data Lab, une entreprise cofondée par Mohamed Lahlou et logée au sein du Technopark de Casablanca, le diplôme d’université d’ingénierie en Big Data a déjà formé quatre-vingts professionnels depuis sa création en partenariat avec l’Université française de technologie de Troyes (UTT) en 2018.

Le passage forcé à un modèle distanciel à la suite de la crise sanitaire permet désormais d’embarquer davantage de candidats. « Le format court, professionnalisant et adossé à une université reconnue est ce qui séduit le plus. Les sessions de cours ont lieu soit le soir, soit le week-end pour être compatibles avec une activité professionnelle parallèle », précise Steve Jecko, directeur de la formation continue de l’UTT.

Concevoir de nouveaux outils

En quête de mobilité, de reconversion professionnelle, ou simplement désireux de créer leur propre entreprise dans le secteur, nombreux sont ces Marocains avides d’en connaître davantage sur le potentiel de la gestion de données à grande échelle. « Aujourd’hui, pas un secteur n’est épargné par l’accumulation et la nécessité d’une bonne gestion des données », poursuit Steve Jecko.

Au-delà de l’industrie manufacturière ou de l’informatique pure, une nouvelle génération d’ingénieurs voit le jour sur le continent. Elle évolue dans des secteurs aussi variés que l’agriculture, le e-commerce, la banque et l’assurance ou le secteur public.

Les entreprises en ces domaines ont toutes besoin de renforcer leurs équipes digitales en recrutant des experts de l’analyse de données à grande échelle, de la cybersécurité pour sécuriser leurs données stratégiques et celles de leurs clients ou encore de l’intelligence artificielle pour concevoir de nouveaux services ou des outils automatisés d’aide à la décision.

Africa Data Lab travaille ainsi avec les banques Attijariwafa Bank et BMCE, les opérateurs télécoms Inwi et Orange ou le centre de services informatiques partagés Eurafric Information, une co-entreprise créée par BMCE, RMA et le Crédit mutuel.

Des profils de plus en plus spécialisés

« Au Maroc, les entreprises de services informatiques comme Atos ou Capgemini sont très demandeuses, ainsi que l’offshoring et les sociétés financières », complète Hassan Filali, directeur dans le royaume du réseau privé d’enseignement supérieur panafricain Honoris United Universities, propriété du fonds Actis.

L’objectif est de former 50 000 jeunes d’ici à 2025

Le dirigeant observe également une augmentation des demandes de profils encore plus spécialisés comme les gestionnaires de crise en sécurité informatique, les spécialistes en prévision de fraudes, en cloud computing, des ingénieurs DevOps ou encore des UX designer, spécialisés dans l’expérience utilisateur et l’ergonomie des applications ou sites internet. L’analyse de données est aussi un segment qui recrute parmi les éditeurs de logiciels de gestion comme SAP, Oracle, Microsoft ou encore Salesforce.

En Afrique francophone, le Maroc se démarque grâce à une politique volontaire pilotée notamment par l’Agence de développement du digital, un organisme gouvernemental qui, outre l’ambition de développer un cloud gouvernemental soutenu par un parc de data center régionaux, s’est donnée pour mission de former 50 000 jeunes d’ici à 2025.

Du reste, la digitalisation des entreprises et administrations est une tendance qui touche l’ensemble du continent. À Nairobi, la prestigieuse université de Strathmore s’est liée à IBM pour développer un certificat Big Data Engineer. En pointe sur le sujet, l’université sud-africaine de Cape Town (UCT) propose depuis plusieurs années un parcours en analyse de données et intelligence économique.

Digitaliser petites et moyennes entreprises

En Afrique de l’Ouest francophone, l’Institut Saint-Jean-de-Yaoundé au Cameroun, dont la création en 2016 a été accompagnée par l’UTT, est désormais une référence dans la formation d’ingénieurs informatique de tout type.

L’établissement propose un cycle ingénieur de trois ans en systèmes d’information et système de réseaux et télécommunications. Une licence professionnelle de développement et conception d’application existe également. Les étudiants peuvent ensuite poursuivre leurs études sur des masters professionnels en data sciences ou en sécurité des systèmes d’information.

Afin d’identifier précisément quelles compétences cette nouvelle école d’ingénieurs devait offrir à la société camerounaise, l’UTT et l’Institut Saint-Jean se sont rapprochés dès 2016 du groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam), organisation bien placée pour mener une enquête de fonds.

Au Cameroun, au Togo ou au Sénégal, les connaissances fondamentales en mathématiques sont exceptionnelles

Il en ressort plusieurs pistes à exploiter, notamment le besoin de digitaliser les petites et moyennes entreprises, l’essor du e-commerce, les problématiques de mobile money et banques en ligne, la gestion des identités biométriques, la sécurité des systèmes d’information, l’expertise des réseaux télécoms et enfin la data science.

L’opération a été réitérée dans d’autres pays de la région malgré des données « très difficiles à obtenir parce que les plans de développement de chaque pays sont très différents et ne font pas forcément référence à des besoins chiffrés en termes de nombres d’ingénieurs ou de nombres de techniciens à former », souligne Thierry Boulogne, directeur des relations internationales de l’UTT.

Dans ces pays, les connaissances fondamentales en mathématiques sont exceptionnelles

Ses équipes accompagnent ainsi trois établissements au Cameroun (dont l’Institut catholique des arts et métiers (Icam) de Douala), trois au Togo (dont l’Université de Lomé) et trois au Sénégal (les écoles polytechniques de Dakar, de Thiès et de Saint-Louis). Au pays de la Teranga, un besoin de 39 000 ingénieurs en mathématiques appliquées ou en transition énergétique a par exemple été identifié pour les dix ans à venir avec le numérique comme compétence transverse.

« Dans ces pays, les connaissances fondamentales en mathématiques sont exceptionnelles comparé à celles rencontrées en Europe, en Asie ou en Amérique mais le pont vers l’application technique et les solutions découlant de ce savoir ne se font pas toujours », analyse le dirigeant de l’UTT.

Un dialogue pas toujours fluide

Au contraire de structures nord-africaines comme  l’école Mohammadia ou de l’École marocaine des sciences de l’ingénieur au Maroc (Emsi), qui disposent d’un conseil scientifique incluant des enseignants d’universités étrangères et des représentants des industries recruteuses, le dialogue entre l’enseignement supérieur et les industriels n’est pas toujours fluide au sud du Sahara.

« Les industriels n’osent pas venir dire à des professeurs qu’ils respectent peut-être trop, ce que leurs établissements devraient engager comme réformes pour se conformer aux besoins des entreprises et vice-versa », illustre une source camerounaise.

Résultat, les cursus d’ingénieurs lourds et théoriques, ne permettent parfois pas aux étudiants de disposer de temps libre pour concevoir des solutions pragmatiques répondant à des besoins qui les entourent. « Une étude menée auprès de grands groupes camerounais a pourtant souligné la nécessité impérieuse de former les étudiants à l’esprit entrepreneurial parce qu’il forge la créativité et évite la seule restitution des connaissances acquises », analyse Thierry Boulogne.

Au Maroc nous n’avons aucun problème à recruter des profils juniors

Les ingénieurs de l’Institut Saint-Jean devraient dans les années à venir être accrédités par la Commission des titres d’ingénieur (CTI) française et disposer de diplômes reconnus à l’international. Jusqu’ici seules l’école 2IE de Ouagadougou, l’École polytechnique de Yaoundé et l’Icam de Douala disposaient de cette reconnaissance en Afrique subsaharienne francophone.

Cette accréditation de formations a pour vocation de garantir aux recruteurs que les profils qui en sont issus sont directement opérationnels, un critère non négligeable au vu des besoins toujours plus gourmands des entreprises qui, sur les profils juniors, ont de moins en moins le temps de compléter les formations en interne.

Offres alléchantes de la concurrence

Sur un marché du travail globalisé, la concurrence est telle qu’elle produit un important turn-over au sein des compagnies africaines qui peinent à convaincre leurs collaborateurs de rester face aux offres alléchantes des rivaux européens ou nord-américains.

« Les recruteurs ont tellement besoin de maintenir le flux qu’ils veulent de plus en plus un accès privilégié à nos étudiants », explique Hassan Filali, du réseau Honoris United Universities. Le recours au projet de fin d’étude (PFE) devient l’occasion pour les recruteurs de promettre une embauche directe à leur stagiaire dès leur diplomation. « Le taux d’insertion est quasi de 100 % sauf pour ceux qui décident de poursuivre leurs études », estime-t-il.

« Au Maroc nous n’avons aucun problème à recruter des profils juniors. En revanche, sur des profils expérimentés, managers ou spécialisés sur des technologies de pointe, il nous faut parfois chercher en dehors du royaume », indique Abdelali El Ansari, directeur général adjoint au Maroc de l’entreprise de services numériques CGI, qui indique que ces problématiques de recrutement sont valables aussi à l’international.

Ce groupe canadien, présent depuis 2004 au royaume chérifien, cultive ses relations avec l’ensemble des écoles d’ingénieurs du pays et s’autorise parfois à recruter ailleurs au Maghreb et plus rarement en Afrique de l’Ouest pour des raisons de lourdeurs administratives.

À Fès, où CGI a implanté en 2017 un centre d’excellence, un partenariat a été noué en 2018 avec l’Université Euro-Méditerranéenne de Fès pour créer l’École du développeur (U’Dev) sur le modèle des centres de formation du groupe déjà développés en France et qui permet à l’entreprise de former ses futurs collaborateurs.

« U’Dev nous permet d’avoir une action sociétale et de former des jeunes d’une région défavorisée issus de bac+2 pour les adapter à nos métiers à niveau bac+3, mais ce n’est pas ce qui répondra au problème de la fuite des cerveaux sur le long terme », indique toutefois Abdelali El Ansari.


Revenir au Maroc grâce aux compétences tech

Confrontés depuis deux ou trois ans à une fuite massive des ingénieurs marocains fraichement diplômés vers l’Europe, les dirigeants de CGI ne sont pas pour autant défaitistes quant à la possibilité de convaincre ces profils de revenir un jour au Maroc.

« Une bonne partie de nos managers actuels sont des personnes qui ont fait un bout de carrière ailleurs. Ça donne des idées et ça rassure les candidats qui hésitent », constate Abdelali El Ansari, le directeur général adjoint de l’entreprise au Maroc. À titre d’exemple, le patron du site de CGI à Fès a passé huit ans chez CGI à Paris avant de revenir en 2010 en tant que directeur de projet à Rabat.

« Le monde entier chasse nos talents et partir en France ou ailleurs permet assurément d’accélérer une carrière mais les projets et les missions proposées au Maroc, ainsi que les aspects familiaux peuvent jouer sur une décision de revenir », observe El Ansari.

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