Politique

Achille Mbembe : « Face à l’économie de prédation, la démocratie des communautés »

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Mis à jour le 4 janvier 2021 à 10:17
Achille Mbembe

Par Achille Mbembe

Historien et politologue camerounais.

Le 6 mars 2014, à Mansodé, en Guinée Bissau. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Face au coût humain, environnemental et social d’une économie uniquement basée sur la croissance matérielle, l’Afrique peut, en puisant dans ses propres traditions, instaurer un nouveau modèle de gouvernement pour le XXIe siècle.

La civilisation industrielle n’est pas immortelle. Mélange de puissance et de vulnérabilité, elle est foncièrement fragile. Nous avons eu le loisir de le constater à la faveur de la pandémie, lorsque les moteurs du monde eux-mêmes, à savoir les populations humaines, ont été ébranlés. Et ce n’est pas fini.

Depuis l’avènement de la modernité occidentale, les humains sont engagés dans une interminable guerre contre le vivant. Grâce notamment aux découvertes scientifiques et technologiques, l’humanité a accompli des progrès gigantesques. Sur tous les plans. Ceux-ci n’ont guère permis, du moins jusqu’à présent, de vaincre la mort. Mais ils ont contribué, à peu près partout, à une nette amélioration des conditions de vie, à un recul des maladies et à un allègement significatif des souffrances sur terre.

Ces progrès ont cependant nécessité le développement d’un système d’extraction et de gaspillage sans précédent des richesses de la planète. Au demeurant, ce système ne survit que grâce à la combustion constante et ininterrompue de carburants fossiles et de masses gigantesques d’énergie qu’il faut aller chercher de plus en plus loin dans les entrailles de la Terre et au fond des océans.

Marquer une pause

Le plus grave, aujourd’hui, c’est la rapidité avec laquelle l’humanité est en train de détruire la couche d’ozone. C’est la concentration, dans l’atmosphère, de dioxyde de carbone, d’oxyde nitreux, de méthane. Et que dire des poussières extrêmement ténues, des rejets de gaz toxiques, des substances invisibles, des fines granulations et particules de toutes sortes ?

Pour ce qui concerne l’Afrique en particulier, c’est la déplétion des stocks de pêche, la dégradation des mangroves, la hausse des flux de nitrate et l’altération des zones côtières. C’est aussi le bradage des forêts, l’épandage agricole, l’artificialisation des sols, la perte des espèces rares, bref, la destruction de la biosphère.

À la faveur de la pandémie, il aurait donc fallu marquer une pause, ouvrir les yeux, nous laisser secouer et prendre de la distance. Demain ne saurait être simplement une répétition d’hier. Ce dont le continent a besoin, c’est d’une grande transition.

Il faut en effet repenser de fond en comble la question fondamentale du bien-être collectif ou, si l’on veut, du développement. La croissance économique et matérielle ne saurait, à elle seule, justifier autant de dégâts. En tant que projet historique de transformation, le développement en Afrique doit être fondé sur une conception élargie de la santé, celle des êtres humains et, avec eux, celle de toutes les autres composantes du vivant.

Réhabiliter la localité

Ni le vieux modèle occidental, ni sa version chinoise ne permettront au continent de briser les chaînes de l’appauvrissement. La prospérité et le bien-être ne sont pas synonymes de ponction indéfinie des corps humains et des richesses matérielles. Ils sont affaire de qualité des liens sociaux, de sobriété et de frugalité.

Le continent devra par conséquent forger un modèle original, capable d’une part de concilier la nécessaire mise en valeur de son immense capital naturel et humain et de ses gigantesques ressources écologiques, et d’autre part de répondre de manière créative à l’exigence de survie à laquelle font face toutes les espèces vivantes. Tout le reste viendra par surcroît.

Pour y parvenir, il faut s’attaquer aux soubassements sociaux, politiques, économiques et culturels qui sous-tendent et facilitent l’extraction et la prédation.

Il faut soutenir les pratiques de résilience dont regorge le continent.

L’impératif est aujourd’hui la relocalisation de l’économie. Adossée sur les capitaux naturels du continent, cette nouvelle économie doit être orientée vers les besoins locaux, ceux de première nécessité. Car c’est à travers la satisfaction des besoins de première nécessité que se construira la citoyenneté et que nous restituerons à tous la dignité perdue.

Réhabiliter la localité impose de revenir aux communautés et à leurs institutions, à leurs mémoires et à leurs savoirs, à leur intelligence collective. Tout indique en effet qu’il faut soutenir les pratiques de résilience dont regorge le continent.

La démocratie des communautés

L’Afrique a développé, notamment depuis le XIXe siècle, des formes hybrides d’organisation, qu’il s’agisse de production ou d’échanges. Cela n’est pas une faiblesse, mais une force. Dans une large mesure, elle a échappé à la domination totale aussi bien par le capital que par l’État. Des bureaucraties parasitaires ont cependant eu raison de cette énergie sociale qu’elles ne cessent de saper et de dévoyer.

Car, à côté de la société officielle héritée de la colonisation, ont toujours existé des sociétés de pairs. Dans ces espaces de l’en-commun, les ressources sont gérées de manière participative, par le biais de systèmes contributifs ouverts, qui ne se limitent pas à l’impôt formel.

Ces sociétés de pairs sont régies par le double principe de la mutualité et de la négociation sociale. C’est ce qui explique l’existence, dans maintes régions du continent, de multiples associations à bénéfice social. L’économie dite informelle montre que beaucoup sont habités par le désir de créer quelque chose qui soit directement utile à ceux qui y contribuent. Ils gagnent ainsi leur vie en produisant de la valeur ajoutée pour le marché. Par-delà l’échange, c’est donc le développement de communautés productives qu’il importe de favoriser. Cela ne peut se faire que si triomphe un modèle inédit, la démocratie des communautés.

L’Afrique doit rentrer, de son propre gré, dans une grande transition. L’objectif de cette transition serait de créer les conditions de renforcement de l’investissement sociétal. Il faut rétablir un dynamique équilibre entre le marché et l’État, puis l’État et la société, dans une perspective de mutualisation. Pendant très longtemps, l’État a été – et est encore – dominé par une classe de prédateurs et de parasites qui utilisent leurs positions de pouvoir au sein de la bureaucratie pour maximiser des profits personnels. Dans sa formule actuelle, l’État ne réinvestit guère dans l’entretien et le renforcement des capacités génératives des communautés.

Puiser dans les archives profondes de nos sociétés

Il faut donc sortir d’une relation exclusivement extractive et prédatrice avec l’État et imaginer une relation générative, celle qui enrichit le social. Ce rééquilibrage doit se faire en faveur de toutes les couches productives de la société, au détriment des couches bureaucratiques et de la force armée, formelle ou informelle.

En puisant dans ses propres traditions et sa mémoire profonde, l’Afrique peut inaugurer un nouveau modèle de gouvernement pour le XXIe siècle.

Afin d’inverser le rapport de force au bénéfice des couches productives de la société et aux dépens des chercheurs de rente, il est possible de s’appuyer sur les capacités généralisées de communication libérées par les nouvelles technologies et sur le médium universel du numérique, à condition que cet instrument serve à accroître les facultés critiques et les capacités d’auto-organisation, ainsi que les capacités de création et de redistribution de valeur.

En puisant dans ses propres traditions et sa mémoire profonde, l’Afrique peut inaugurer un nouveau modèle de gouvernement pour le XXIe siècle. Ici, gouverner serait avant tout veiller, dans nos environnements écologiques, à l’interaction la plus harmonieuse possible entre tous les vivants.

La santé deviendrait ainsi la base de la refondation d’un nouveau contrat qui ne serait pas seulement social, mais qui impliquerait aussi les autres habitants non humains de la planète, les individus autant que les espèces. Dans une large mesure, c’est l’idée même de souveraineté qui serait réinventée. Comme c’était le cas dans le passé, le biotope deviendrait le souverain en dernière instance.

Le gouvernement des humains consistait à assurer constamment l’équilibre du biotope. Les sociétés authentiquement humaines étaient celles qui savaient accueillir tous les autres environnements. Là où ils existaient, la fonction première des États était d’assurer la couverture sociale des populations, notamment face aux crises et aux risques de tout genre. C’est à puiser dans ces archives profondes de nos sociétés que nous appelle le présent.