Économie

Togo : la (petite) locomotive ouest-africaine va-t-elle retrouver son élan ?

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Mis à jour le 19 janvier 2021 à 14h31
Grues-portiques de déchargement rapide sur le quai 4 du terminal à conteneurs, au port de Lomé.

Grues-portiques de déchargement rapide sur le quai 4 du terminal à conteneurs, au port de Lomé. © François GUENET pour JA

Les réels progrès économiques et sociaux enregistrés ces dernières années sont quelque peu fragilisés par les effets de la pandémie de Covid-19.

Le Togo fait partie des pays africains qui ont vite réagi face au coronavirus. Fermeture des frontières, confinement, mise sous cloche de l’économie, tracking et renforcement du système hospitalier lui ont permis de contenir la pandémie. En revanche, cette batterie de mesures a fait reculer l’économie.

« D’après l’enquête que nous avons menée en juin 2020, cela a provoqué une baisse de 51,3 % de l’activité des entreprises, déclare Urbain Thierry Yogo, économiste senior de la Banque mondiale pour le Togo. Le gouvernement a atténué le choc pour les ­entreprises en allégeant leurs charges fiscales et en exonérant de TVA les importations des intrants agricoles et des matériels médicaux. Pendant l’état d’urgence ­sanitaire – qui a été reconduit jusqu’en mars 2021 –, il a aussi mis en place un système de protection sociale ­baptisé Novissi (« solidarité »), entièrement digitalisé, pour transférer des sommes d’argent aux plus vulnérables. »

Un élan de réformes stoppé

Deux fois par mois, la personne qui remplissait les conditions requises recevait sur son téléphone ­portable 12 250 F CFA (18,70 euros) quand il s’agissait d’une femme et 10 500 F CFA pour un homme.

Malgré ces parades, la croissance du pays pour 2020 sera ramenée à zéro selon les projections du FMI et de la Banque mondiale, et à + 0,7 selon les autorités togolaises. Les secteurs les plus touchés sont le transport, la logistique et le tourisme. Ce qui est désolant, car sous l’effet des réformes menées par le gouvernement, le rythme de croissance s’accélérait d’année en année.

Togo : repères

Togo : repères © Jeune Afrique

La vitalité du secteur immobilier, la demande croissante de la classe moyenne, les bonnes récoltes et l’investissement public dans les infrastructures ont dopé l’économie. Il faut rendre à César ce qui appartient à César et porter au crédit du président Faure Gnassingbé et de son gouvernement une volonté réformiste peu courante qui a posé les fondements de cette embellie.

Inflation raisonnable et dette « dans les clous »

Avec l’aide technique du FMI qui a applaudi ces « progrès considérables », les recettes fiscales se sont inscrites en hausse grâce à une digitalisation des déclarations et des paiements des entreprises et à un recul des exonérations. On a bien tenté de faire payer certaines taxes au secteur informel (91,6 % des emplois), mais l’intervention des inspecteurs a irrité ce monde complexe, où le tout petit commerce côtoie la grosse combine…

Le déficit budgétaire a chuté (de 8 % de moins en trois ans) grâce à une réduction des dépenses d’investissements et une maîtrise de celles de fonctionnement. La dette est revenue dans les clous des impératifs de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). L’inflation se maintenait sagement au-dessous de 2 %.

C’est dans le domaine du climat des affaires que le Togo s’est montré le plus audacieux. En facilitant la naissance des entreprises, l’obtention de leurs titres de propriété ou l’alimentation en électricité des unités de production, il a décroché la troisième place mondiale et la première place en Afrique des pays les plus réformateurs, gagnant 59 places en deux ans au rapport « Doing Business 2020 » de la Banque mondiale.

Encore loin de son ambition de « hub régional »

S’il se classe aujourd’hui 97e sur 190 pays étudiés, c’est notamment parce qu’il a supprimé dix impôts, que le remboursement de la TVA intervient dans le mois et que la création d’une entreprise prend quatre heures (contre trois mois auparavant) et coûte 29 000 F CFA (au lieu de 262 000 F CFA).

Le pays n’est cependant pas tiré d’affaire. Et pas seulement parce que l’épidémie est venue brider cet élan. Le rapport « Dynamiser l’investissement privé pour plus de croissance et d’emploi », publié le 30 août dernier par la Banque mondiale, souligne les défis qui attendent le Togo.

Pour devenir le « hub régional » qu’il ambitionne d’être, la mise à niveau du port et de l’aéroport de Lomé ne suffit pas. Encore faut-il moderniser une flotte de camions hors d’âge et réduire le temps de franchissement des frontières, lequel reste trois fois plus élevé qu’au Ghana.

Un Plan national de développement en cours d’actualisation

Il est extrêmement judicieux de miser sur les agropoles pour accélérer la production agricole et sa transformation, comme de vouloir tripler la production de viande de volaille et d’œufs d’ici à 2023. Pour y parvenir, il conviendrait que les banques découvrent que l’agriculture vaut la peine d’être financée : en 2017, celle-ci n’obtenait que 0,2 % du total des prêts bancaires… C’est là tout l’enjeu du Mécanisme incitatif de financement agricole (Mifa), dont les résultats sont encourageants, mais encore loin de satisfaire les besoins du secteur.

Quant au fameux Plan national de développement (PND) 2018-2022, il est en cours d’actualisation pour cause de Covid-19 – et heureusement, parce qu’avant même ­l’épidémie il n’était pas crédible. Le financement par le secteur privé de 65 % de ses 4 622 milliards de F CFA semblait hors de portée. Il supposait une ­croissance annuelle de l’investissement privé de 17 % entre 2018 et 2022, alors que son augmentation enregistrée entre 2010 et 2018 n’était que de 11 % par an.

Le gouvernement doit aussi s’attaquer à d’autres handicaps. L’inadéquation des compétences de la main-d’œuvre par rapport aux besoins des entreprises figure au premier plan, dans un pays où seulement 60,4 % de la population adulte est alphabétisée et où 3,1 % de la population active est diplômée de l’enseignement supérieur.

L’innovation à la traîne

Le pays est également à la traîne en matière de haut débit mobile. La 3G couvre 65 % de la population, et la 4G, 10 %. Le coût d’utilisation des données numériques est trois fois plus élevé qu’au Rwanda.

Toujours selon les enquêtes de la Banque mondiale, l’innovation n’est pas le fort des entreprises togolaises, dont seulement 1 % investissent dans la recherche et développement (R&D). Cela s’est vu durant le confinement, puisqu’elles n’ont pu mettre en télétravail que 2,7 % de leurs salariés et que leurs ventes en ligne n’ont ­représenté durant cette période que 8,6 % de leurs ventes totales.

Le Togo est au milieu du gué. Malgré la dégradation de ses comptes due à un surcroît de dépenses ­sanitaires et sociales au moment où ses recettes se tarissent, son assainissement antérieur n’est pas perdu, à condition qu’il soit poursuivi. Pour cela, l’aide des bailleurs ne devrait pas lui faire défaut.

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