Agroalimentaire

Engrais : quel avenir pour OCP aux États-Unis ?

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Mis à jour le 08 janvier 2021 à 12h35
En 2019, l’Amérique du Nord représentait 21 % des exportations d’OCP. Ici, déchargement d’engrais au port de Dar es-Salaam, en Tanzanie.

En 2019, l'Amérique du Nord représentait 21 % des exportations d'OCP. Ici, déchargement d'engrais au port de Dar es-Salaam, en Tanzanie. © OCP

Accusé de concurrence déloyale par le champion local Mosaic, le groupe marocain dirigé par Mostafa Terrab est engagé dans une bataille inédite pour le stratégique marché nord-américain.

Les États-Unis, pays où il s’est formé et où il a vécu, donnent du fil à retordre à Mostafa Terrab, le patron du géant des engrais phosphatés OCP. Depuis juillet 2020, le groupe marocain, qui figure dans le top 5 des producteurs mondiaux avec l’américain Mosaic, le russe PhosAgro et deux acteurs chinois (GPCG et YTH), a stoppé ses exportations à destination du – pourtant essentiel ­ – marché nord-américain.

Une mesure prise en réaction à une procédure pour concurrence déloyale ouverte auprès du département du Commerce américain et de la Commission américaine du commerce international par son concurrent local Mosaic. Ce dernier, qui accuse OCP de bénéficier de subventions, demande l’application de droits de douane compensatoires sur les produits marocains.

Pris par surprise

Ce bras de fer – une première dans l’histoire centenaire d’OCP et un fait rare dans le monde du phosphate – illustre l’acuité de la concurrence sur le marché des engrais. Une bataille économique, teintée de considérations politiques, dont l’épilogue doit intervenir en mars 2021.

À première vue, l’affaire est mal engagée pour OCP (4,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2019), pris par surprise, comme la majorité de l’industrie, par la procédure. Son ouverture à la fin de juin 2020, rendue publique par Mosaic (8,9 milliards de dollars de CA en 2019) et largement reprise dans les médias, a placé le groupe chérifien (ainsi que les russes PhosAgro et EuroChem, également visés) sur la défensive.

Après cette douche froide, et malgré les propos rassurants d’OCP sur sa capacité à faire valoir ses arguments contre l’imposition de taxe, le résultat de l’enquête préliminaire lui a été défavorable : à la fin de novembre dernier, le département du Commerce, confirmant l’analyse préliminaire de la Commission du commerce international, a statué en faveur d’une taxation de 23,46 % des engrais marocains, soit bien moins qu’EuroChem (72,50 %) mais plus que PhosAgro (20,94 %).

Nous sommes convaincus qu’une enquête complète permettra d’établir le caractère infondé de la requête

Et, s’il est difficile de prédire l’issue de l’enquête, attendue le 25 mars, le risque est réel de voir l’imposition de droits de douane confirmée (jusqu’à présent la taxation était inférieure à 1 %).

Sérénité et sérieux

Se montrant serein – « nous sommes convaincus qu’une enquête complète permettra d’établir le caractère infondé de la requête », déclare OCP à Jeune Afrique –, le groupe n’en prend pas moins le dossier au sérieux.

D’une part, il a arrêté, dès le déclenchement de la procédure, ses envois de produits aux États-Unis. D’autre part, il a mobilisé ses équipes pour contrer le volumineux dossier de plainte de Mosaic, qui dénonce les droits miniers préférentiels, les prêts et garanties étatiques, les exonérations et les rabais fiscaux dont bénéficierait le groupe marocain.

Sur le volet juridique, ce dernier est accompagné par son conseil historique aux États-Unis, le cabinet Covington & Burling, dont le conseil senior Stuart E. Eizenstat, ancien haut cadre de l’administration américaine, a été le lobbyiste officiel d’OCP entre 2008 et 2015.

OCP ne bénéficie d’aucune subvention étatique

Ainsi, c’est sa collaboratrice Shara L. Aranoff qui a épaulé Mohamed Belhoussain, vice-président exécutif de la division ventes, marketing et approvisionnement en matières premières d’OCP, lors de l’enquête préliminaire en juillet 2020.

Trois cabinets de relations publiques recrutés

Dernière preuve de l’importance du sujet, le groupe dirigé par Mostafa Terrab, diplômé du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et ancien analyste de la compagnie d’ingénierie Bechtel, a recruté en octobre trois cabinets de relations publiques, Cornerstone Government Affairs, FleishmanHillard et CCO, pour défendre sa position, à savoir : « OCP ne bénéficie d’aucune subvention étatique » et « les importations d’engrais phosphatés en provenance du Maroc ne causent aucun préjudice à l’industrie locale américaine ».

Début décembre, le spécialiste des questions agricoles de FleishmanHillard, Tony Zagora, a lancé une campagne à destination de l’opinion publique américaine.

Intitulée « Stand with US Farmers » et portée par Kerry McNamara, patron d’OCP North America et conseiller de Mostafa Terrab depuis 2010, elle met en garde contre la réduction de l’offre d’engrais et la hausse des prix que risque de provoquer l’action de Mosaic, appelant à la combattre avec l’envoi d’une pétition au Congrès.

Coup d’arrêt à sa conquête

Si OCP se donne autant de mal, c’est parce que la plainte de Mosaic porte un coup d’arrêt à sa conquête d’un marché américain devenu capital. L’année 2016, marquée par le lancement d’OCP Africa, a aussi vu la création d’une filiale aux États-Unis. Centrée au départ sur l’analyse de marché et les partenariats, cette unité s’est étoffée au fil du temps, intégrant des activités de distribution et marketing. Une évolution interne pour accompagner un rapide essor commercial : la part de l’Amérique du Nord dans le chiffre d’affaires d’OCP est passée de 12 % en 2016 à 16 % en 2018.

Mostafa Terrab (65 ans) est à la tête du groupe OCP depuis 2006.

Mostafa Terrab (65 ans) est à la tête du groupe OCP depuis 2006. © OCP

L’année suivante, la zone représentait 21 % des exportations du groupe, juste derrière l’Amérique du Sud (30 %). Les chiffres bruts des exportations marocaines aux États-Unis sont encore plus parlants : 1,3 million de tonnes en 2017, 1,8 million en 2018 et plus de 2 millions en 2019 – soit environ 1,9 milliard de dollars sur trois ans.

« Le Maroc était le premier exportateur de MAP et DAP [principaux engrais phosphatés] aux États-Unis en 2019, comptant pour 60 % des importations, suivi par la Russie avec 25 % », a indiqué en juillet l’agence de notation Fitch.

Mosaic, grand gagnant ?

Alors, Mosaic est-il le grand gagnant et OCP le perdant ? Avant même le résultat final de l’enquête, les choses ne sont pas aussi simples. Aux États‑Unis, le retrait des acteurs marocains et russes a bien bénéficié aux producteurs nationaux, dont le premier d’entre eux, Mosaic, qui a repris la main sur son marché domestique. Le groupe américain (qui n’a pas donné suite aux demandes de Jeune Afrique) s’est débarrassé de concurrents très compétitifs, remplacés par d’autres – Arabie saoudite, Australie et Mexique – aux coûts de production plus proches des siens.

Sa manœuvre a aussi permis de faire remonter le prix du phosphate dans un contexte mondial de tarif bas depuis 2019 : au troisième trimestre de 2020, soit après le lancement de la procédure, le prix du produit américain était supérieur respectivement de 20 et 40 dollars à celui de l’Inde et du Brésil quand, un an auparavant, il se vendait 20 dollars de moins qu’eux.

Malgré ces bonnes nouvelles, la situation financière de Mosaic reste fragile, avec un flux de trésorerie provenant des activités opérationnelles divisé presque par deux en quatre ans et un chiffre d’affaires 2019 identique à celui de 2015.

Un revers à nuancer

Par ailleurs, le revers apparent infligé à OCP mérite d’être nuancé. « Le groupe marocain a rapidement réagi et compensé l’arrêt des exportations vers les États-Unis par une hausse de celles à destination d’autres pays, dont le Brésil et l’Inde », explique Mounir Halim, directeur général d’Afriqom, cabinet de conseil spécialisé dans le marché des engrais en Afrique.

La fermeture d’un marché n’est jamais une bonne chose, mais OCP a beaucoup d’autres options

Or le Brésil est une base clé de Mosaic, où il a racheté Vale Fertilizantes en 2018 et investi dans la production et les infrastructures portuaires. Autrement dit, ayant sorti OCP de son pré carré américain, Mosaic devra tout de même l’affronter ailleurs.

« La fermeture d’un marché n’est jamais une bonne chose, mais OCP, qui figure parmi les producteurs les plus compétitifs au monde, a beaucoup d’autres options », souligne Glen Kurokawa, analyste senior chez CRU. Empreinte internationale, position de premier producteur mondial de phosphate, faiblesse des coûts de production, autant d’atouts qui font dire à Fitch que l’imposition de droits de douane aux États-Unis, si elle était confirmée, aurait un impact limité sur les performances du groupe et pas d’effet sur sa notation. Une fois le résultat de l’enquête finale connue, le retour d’OCP sur le marché américain sera déterminé par un calcul : le groupe maintient-il des marges suffisantes malgré le coût d’une éventuelle taxation ?

L’inconnue politique

À cette question économique s’ajoute une dernière inconnue, politique celle-là. Quel impact le changement à la tête de la présidence américaine et le récent rapprochement diplomatique États-Unis - Maroc peuvent-ils avoir sur la procédure en cours ?

Si les spécialistes rappellent que ce type d’enquête est purement administratif et qu’il y a généralement peu de différence entre conclusions préliminaires et finales, force est de constater que Mosaic, dont la communication est assurée par Ballard Partners, dirigé par Brian Ballard, important financier du président Trump, a largement joué la carte du protectionnisme. Le groupe américain n’a cessé de rappeler les 3 500 emplois qu’il représente aux États-Unis.

Ces arguments porteront-ils autant sous l’administration de Joe Biden ? Ce dernier a désigné, le 10 décembre, la future représentante américaine au Commerce : l’avocate Katherine Tai. Si d’aucuns se sont empressés de saluer ses « qualités diplomatiques » et son « pragmatisme », ses alliés soulignent aussi sa détermination à « obtenir des résultats pour les travailleurs américains » : de nouvelles variables dans la difficile équation américaine d’OCP.

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