Politique

[Tribune] Après Trump, les Africains-Américains resserreront-ils leurs liens avec l’Afrique ?

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Mis à jour le 11 janvier 2021 à 17:23
Pap Ndiaye

Par Pap Ndiaye

Historien, professeur à Sciences Po Paris, nouveau directeur général du Palais de la Porte Dorée

Manifestation en solidarité avec le mouvement Black Lives Matter devant l’ambassade américaine de Prétoria, le 8 juin 2020, après la mort de George Floyd © MARCO LONGARI/AFP

L’Afrique occupe une place grandissante dans les esprits et les cœurs de millions d’Africains-Américains. Au point de changer les relations entre le continent et les États-Unis ?

À la question : « Quelle est la relation Afrique-États-Unis dont vous rêveriez ? », je répondrais spontanément en insistant sur le rôle crucial que les Africains-Américains ont à y jouer. L’histoire longue des relations entre l’Afrique et les États-Unis est marquée de manière indélébile par un point de départ fondamental : la traite des esclaves entre 1619, date de l’arrivée des premiers Africains captifs en Virginie, et 1807, lorsque le commerce transatlantique des êtres humains fut interdit par la jeune République américaine (une contrebande persista jusqu’à l’abolition de l’esclavage en 1865).

Aujourd’hui, les quelque 48 millions d’Africains-Américains ont très majoritairement des ancêtres esclaves, même si des communautés africaines significatives sont en plein essor dans les grandes villes du pays. Bien entendu, cela ne signifie pas que toutes ces personnes s’intéressent à l’Afrique. L’une des caractéristiques de l’esclavage fut de couper les liens de parenté, les filiations et d’effacer les mémoires, même si celles-ci ont persisté, en manière de résistance à l’oppression. Beaucoup d’Africains-Américains ne connaissent rien de l’Afrique et n’ont pas plus d’intérêt pour le continent de leurs ancêtres que pour n’importe quelle autre région du globe. Et pourtant, cet intérêt va croissant.

Sur la trace de leurs ancêtres

C’est surtout à partir des années 1950 que la presse noire américaine se mit à publier de nombreux articles sur l’Afrique subsaharienne, au moment où les perspectives de décolonisation devinrent tangibles. Kwame Nkrumah, qui avait fait une partie de ses études à Philadelphie, était une figure très populaire, saluée pour son progressisme et sa proximité avec le monde occidental (c’est ainsi qu’il était alors vu). Quelques années plus tard, un journaliste ­africain-américain pouvait s’exclamer : « Enfin, nous sommes fiers d’être africains ! »

Beaucoup d’Africains-américains cherchent leurs racines à l’aide de tests ADN

Le Ghana, indépendant en 1957, a attiré de nombreux Africains-Américains : Martin Luther King, George Padmore, W. E. B. Du Bois, Malcolm X, Maya Angelou, Richard Wright, Pauli Murray, Muhammad Ali, Barack Obama et bien d’autres le visitèrent ou y séjournèrent jusqu’à s’y établir définitivement pour certains.

Aujourd’hui, les touristes africains-américains sont nombreux en Afrique de l’Ouest, et beaucoup d’autres cherchent la région d’origine de leurs ancêtres au moyen de tests ADN, très populaires aux États-Unis. Le Ghana, point de départ important de la traite, a lourdement investi pour attirer les touristes, dont il tire un revenu annuel de 1,87 milliard de dollars (en 2019). L’objectif est de parvenir à 8,3 milliards de dollars en 2027, pour un total de 4,3 millions de touristes internationaux, dont plusieurs centaines de milliers africains-américains. D’autres pays comme le Bénin empruntent la même voie.

Unis par la condition noire

Bref, l’Afrique occupe de nos jours une certaine place dans les esprits et les cœurs des Africains-Américains, surtout au sein de la bourgeoisie éduquée qui a fréquenté les universités. Sans aller jusqu’à l’afrocentrisme et aux courants intellectuels plaçant l’Afrique sur un piédestal, la valorisation des cultures africaines se fraye un chemin, y compris dans le cinéma, comme en témoigne le succès retentissant du film à gros budget Black Panther.

C’est pourquoi il est légitime de parler de « diaspora africaine », au sens d’un groupe de personnes unies par la condition noire et par un lien, même symbolique, avec l’Afrique. Le « retour » vers l’Afrique n’est pas que physique : il peut s’exprimer par des lectures, par un intérêt, même vague, pour ce qui s’y passe.

De la situation de l’Afrique dépend en partie le sort des populations noires du monde

Toute la question est alors de savoir si, dans les années à venir, cet intérêt est susceptible d’avoir une traduction politique générale ou bien s’il restera cantonné aux individus. C’est ici que la politique entre en jeu : du côté africain, quelle peut être aujourd’hui une pensée panafricaine susceptible d’inclure la diaspora au-delà des flux financiers et des enjeux économiques qu’elle représente ?

Comment tirer parti de ces millions de personnes d’ascendance africaine qui vivent principalement autour de l’océan Atlantique ? Quel discours leur tenir, et est-ce possible de le faire au niveau de l’Union africaine ? Quelle place pour les sociétés civiles, les associations qui luttent pour la démocratie ?

Du côté américain, quelle pourrait être la stratégie de mise en valeur des liens renouvelés et croissants entre les Africains-Américains et l’Afrique ? Bien entendu, cette question se pose également aux pays européens concernés. Je n’ai pas de réponse à ces questions, mais ce dont je suis certain, c’est qu’elles sont cruciales pour la diaspora elle-même : car de la situation de l’Afrique en général dépend en partie le sort des populations noires du monde.