Diplomatie

Entre immigration et coopération économique, quelle est la stratégie de l’Italie en Afrique ?

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Rencontre entre le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, et son homologue éthiopien, Abiy Ahmed, à Rome, le 21 janvier 2019.

Rencontre entre le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, et son homologue éthiopien, Abiy Ahmed, à Rome, le 21 janvier 2019. © Simona Granati - Corbis/Getty Images

Avec la nomination de Luigi Di Maio à la tête des Affaires étrangères, la stratégie transalpine d’implantation sur le continent, amorcée en 2013, a évolué. Même si la question migratoire reste la priorité de Rome.

Les relations entre l’Italie et l’Afrique ressemblent à des montagnes russes. Elles montent et redescendent au gré des couleurs et des agendas politiques des différents gouvernements qui, en Italie, se succèdent à un rythme soutenu. Rien que sur les cinq dernières années, les priorités ont évolué, passant de la coopération économique sous l’ère des démocrates Matteo Renzi et Paolo Gentiloni, au tout sécuritaire sous celle de leur successeur, l’indépendant Giuseppe Conte et de son très populiste ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini. Le départ de ce dernier, en septembre 2019, permet depuis au gouvernement Conte II de rechercher le point d’équilibre entre ces deux dossiers dont l’importance fluctue en fonction du rythme des vagues migratoires qui s’échouent sur le sol italien.

Les responsables politiques italiens savent depuis longtemps que les deux questions sont intimement liées. « Le développement de l’Afrique doit permettre de fixer les populations africaines en Afrique », résume le chercheur Giovanni Carbone. Et c’est la ligne de conduite suivie par les différents gouvernements italiens au début de la présente décennie.

L’immigration d’abord

En 2013, Emma Bonino profite des quelques mois qu’elle passe à la tête du ministère des Affaires étrangères pour discrètement commander à ses services une « stratégie Italie-Afrique », première du genre dans la péninsule. « Une coquille vide, selon Giovanni Carbone, mais qui ne demandait qu’à se remplir », l’essentiel étant, selon les rédacteurs du document, qu’au lendemain de la crise financière de 2008, « l’Afrique représente une opportunité à saisir pour l’économie italienne », et qu’il convient donc pour cela de rendre le continent plus accessible aux entreprises transalpines.

Toujours en 2013, Emma Bonino poursuit la même logique en réfléchissant à créer un rendez-vous régulier entre son pays et le continent. La première édition est alors prévue pour se tenir en 2016, date d’un renouveau dans les relations Italie-Afrique après plusieurs décennies d’un intérêt au mieux poli de la part de Rome. L’initiative ne verra jamais le jour.

Luigi Di Maio prête plus d’attention à un secteur privé pressé de trouver des débouchés en Afrique

Les crises à répétition qui secouent les institutions politiques italiennes et l’urgence provoquée par les flux réguliers de migrants qui débarquent dans le sud du pays, auront raison des bonnes volontés jusqu’alors affichées, « et la question migratoire prend alors le dessus sur tout le reste », reprend Giovanni Carbone.

Nouveaux débouchés

L’arrivée au ministère des Affaires étrangères de Luigi Di Maio, en septembre 2019, au moment où l’Union européenne (UE) commence à mettre en place certains mécanismes de solidarité communautaire en matière d’immigration, rebat une nouvelle fois les cartes. Et le nouveau chef de la diplomatie italienne, précédemment en charge du développement économique de son pays, semble prêter une attention plus soutenue à un secteur privé, pressé de trouver de nouveaux débouchés de l’autre côté de la Méditerranée.

La question migratoire reste « le principal marqueur italien en Afrique », selon l’expression de Giovanni Carbone, mais cela n’empêche pas la diplomatie italienne de proposer, au début de 2020, un projet de livre blanc resté très confidentiel sur les relations à tisser avec le continent, notamment en matière économique. L’irruption de la pandémie, quelques mois plus tard, l’a depuis rendu obsolète.

Ambassades et missions militaires

Si le virus semble devoir, pour un temps, mettre entre parenthèses, les ambitions économiques de l’Italie en Afrique, la péninsule a compris qu’elle ne pouvait pas se contenter pour autant de rester retrancher derrière ses frontières maritimes. Rome a donc décidé de renforcer sa présence diplomatique et militaire en Afrique, notamment dans les pays du Sahel, afin de mieux sécuriser la région, et donc de limiter les motifs de départ de ses populations.

L’Italie a augmenté sa contribution militaire, notamment dans les régions du Sahel et du golfe de Guinée

L’Italie disposait de 34 ambassades à travers le continent. Elle en a inauguré trois autres ces dernières années, en Guinée, au Niger et au Burkina Faso, en attendant celle du Mali, qui devrait ouvrir prochainement ses portes. Une représentation permanente auprès de l’Union africaine (UA) a également été installée à Addis-Abeba en 2017.

Dans le même temps, l’Italie a augmenté sa contribution militaire sur le continent, dans le cadre de diverses opérations onusiennes ou européennes avec, là encore, une attention soutenue pour les régions du Sahel et du golfe de Guinée. Ses troupes participent ainsi de plus en plus activement à la Minusma au Mali comme au G5 Sahel, tout en menant d’importantes missions de formation au Niger et de surveillance des côtes en Somalie ou en Guinée.

« L’Italie n’a pas les moyens d’aller seule en Afrique. Elle n’a donc pas d’autre choix que de s’associer, notamment aux autres pays européens, si elle veut que sa présence compte sur le continent », estime aujourd’hui Giovanni Carbone. Une nouvelle modérément appréciée du côté du secteur privé transalpin, qui n’oublie pas que les entreprises issues des différents pays partenaires de l’État italien restent avant tout ses principaux concurrents en Afrique.

Giuseppe Mistretta, Mister Africa

Giuseppe Mistretta connaît l’Afrique sur le bout des doigts. Le diplomate italien a travaillé près de vingt ans sur le terrain, d’abord en tant que conseiller puis ambassadeur de son pays. Après avoir démarré sa carrière à Rome, au bureau Afrique du ministère des Affaires étrangères, il sert au Zaïre du maréchal-président Mobutu, puis dans la Libye du guide suprême de la révolution, Mouammar Kadhafi. Après quelques infidélités au continent, à Détroit ou à Londres, il retourne en Afrique à partir de 2009, pour représenter l’Italie auprès de deux de ses principaux partenaires africains, d’abord l’Angola pour ses réserves d’hydrocarbures, puis l’Éthiopie pour ses relations historiques. Il boucle la boucle en 2017 avec sa nomination en tant que directeur pour l’Afrique subsaharienne du ministère des Affaires étrangères. À 62 ans, Giuseppe Mistretta peut affirmer sans crainte d’être contredit qu’il est aujourd’hui le diplomate italien le plus expérimenté sur l’Afrique. Et il n’hésite pas à partager ses connaissances, puisqu’il a publié plusieurs livres sur les différents pays par où il est passé. Témoin privilégié et sur la durée de l’évolution des relations diplomatiques et économiques entre les deux parties, il affirme que « ce ne sont pas les attentions mais les priorités de l’Italie en Afrique qui ont changé » dans un contexte « qui a beaucoup évolué à travers le continent » et qu’il tente d’expliquer dans son dernier ouvrage, bientôt traduit en anglais : « Les voies de l’Afrique ». Afin que celles-ci soient moins impénétrables pour ses compatriotes.

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