Politique

Gabon : comment Noureddin Bongo Valentin, l’influent fils du chef de l’État, a pris les rênes du Palais

Réservé aux abonnés
Mis à jour le 6 janvier 2021 à 11:47

Noureddin Bongo Valentin a été remercié de son poste de coordinateur général des affaires présidentielles © COM PR ID

Coordinateur général des affaires présidentielles, le fils du chef de l’État gabonais a progressivement pris les rênes du Palais du bord de mer. Au risque d’alimenter le doute sur ses ambitions.

Dans les couloirs du Palais, certains l’appellent le « coordo ». D’autres préfèrent l’acronyme CGAP. Un autre, sans souci de nuance, évoque simplement « le patron », avant de se reprendre. « Il n’y a qu’un seul patron, c’est le chef de l’État ! »

La confusion peut se comprendre, le coordinateur général des affaires présidentielles ayant « vocation à se saisir de tout dossier qui concerne le président de la République », selon cette source. De tous les dossiers, en d’autres termes ? « S’il le souhaite » ou si le président, qu’il voit tous les jours, les lui confie.

Le 18 septembre dernier, Noureddin Bongo Valentin visitait les installations d’adduction et de distribution d’eau de Franceville (Haut-Ogooué, fief de la famille Bongo). Le coordinateur général, formé à Londres en finance et en relations internationales (il a fondé la société d’investissement Shanah), faisait le même jour une halte dans l’hôpital de la ville, puis sur le chantier du marché et, le lendemain, à l’usine de construction de pavés de Konda.

Toucher à tout

Grands travaux, santé, diversification économique… « Il peut intervenir sur tout et ne s’en prive pas, analyse un ancien de la présidence. Un ministre est restreint par son champ de compétences, un directeur de cabinet doit rester dans l’ombre. Lui peut aller sur le terrain, communiquer et toucher à tout. »

Dernier exemple en date : sa prise en main de la « task force pour le règlement de la dette intérieure », ayant pour but de dénoncer les entreprises ayant voulu « spolier l’État ».

Jusqu’ici, la task force a rejeté deux tiers des sommes réclamées au Gabon, considérées comme « fictives », soit plus de 440 milliards de FCFA (671 millions d’euros). La présidence n’a pas manqué de communiquer sur ces chiffres.

Il soigne l’image de la présidence en même temps que la sienne

« Les entreprises qui ont tenté de se faire payer des créances fictives pourraient être exclues à l’avenir des appels d’offres publics », expliquait, le 17 novembre dernier, Jessye Ella Ekogha, directeur de la communication de la présidence. Ancien de la Fondation Sylvia Bongo Ondimba pour la famille, ce conseiller du chef de l’État travaille au quotidien avec Noureddin Bongo Valentin.

Le lendemain, 18 novembre, ce dernier se félicitait de la « lutte acharnée contre la corruption » tandis qu’en coulisses des fidèles ajoutaient que « sans son implication, rien n’aurait été possible ». « C’est le dossier parfait. Il pilote la force, maîtrise la communication et soigne l’image de la présidence en même temps que la sienne », décrypte un politologue.

Une façon également de poursuivre une séquence qui a démarré avec la chute de Brice Laccruche Alihanga (BLA) pour détournements de fonds publics, en s’appuyant sur ses précieux collaborateurs : Jessye Ella Ekogha, Max-Samuel Oboumadjogo, son communicant personnel, et Lætitia Yuinang, ex-directrice juridique d’Olam, devenue sa conseillère juridique et administrative.

Proximité avec la première dame

Noureddin Bongo Valentin est-il pour autant tout-puissant ? Il bénéficie d’une relation directe avec le chef de l’État. Sa proximité avec la première dame est aussi un atout de taille. Sylvia Bongo Ondimba a une certaine influence, notamment dans le domaine de la santé. Ces dernières années, elle a plusieurs fois plaidé pour la nomination d’une femme à la primature, favorisant, en juillet, l’accession de Rose Christiane Ossouka Raponda au poste de Premier ministre.

« Personne ne fait le poids », résume un habitué du palais. Jean-Yves Teale, le méticuleux secrétaire général de la présidence, et Théophile Ogandaga, directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba, sont plus en retrait. Ogandaga a pour adjoint un proche du CGAP, Mohamed Ali Saliou, fils de l’imam de Libreville. « Ogandaga a été nommé à ce poste après BLA, qu’on accusait de tout accaparer. Donc, mécaniquement, il préfère se faire discret », poursuit notre source.

Chargé par son père de jouer le watch dog à la fin de l’ère BLA

Chargé par son père de jouer le watch dog à la fin de l’ère BLA, quand déjà le président et ses proches suspectaient le tout-puissant « dircab » de se prendre pour Zeus et d’en profiter pour siphonner les caisses de l’État, Noureddin Bongo Valentin a logiquement pris officiellement les rênes du Palais à la chute de son ancien ami.

Assisté de son conseiller économique franco-rwandais Emmanuel Leroueil, le coordinateur s’appuie sur son directeur de cabinet, Ian Ghislain Ngoulou. Un proche explique : « Ngoulou est comme un commandant en second, qui se soucie peu des prérogatives des uns et des autres. Il ordonne “au nom du CGAP” qui travaille lui-même “au nom du président”. Donc tout le monde s’exécute ». À la fin de novembre, Libreville a bruissé d’une rumeur d’interpellation du « dircab » pour de supposés détournements de fonds. La présidence, contactée par nos soins, a aussitôt démenti.

Son rôle : relayer la volonté du chef de l’État

Le pouvoir de Noureddin Bongo Valentin s’arrête-t-il aux murs du Palais du bord de mer ? Bien sûr, les réseaux hérités de son passage chez Olam comme bras droit de Gagan Gupta jouent à plein. En outre, ces derniers mois, plusieurs personnalités jugées proches de lui ont accédé à des postes convoités, comme Boris Atchougou Admina aux Douanes ou Gabin Otha Ndoumba au Trésor. Le 27 août, il écrivait même au ministre des Finances, Jean-Marie Ogandaga, au sujet des négociations des primes des régies financières. Sollicité par les syndicats, il lui enjoignait d’organiser des négociations et d’en présenter le compte rendu au président. « Il est dans son rôle : relayer la volonté du chef de l’État », explique un collaborateur.

Mais la méthode directe, déjà observée au début de 2020, cette fois avec le recteur de l’université de Libreville (poussé à la démission), détonne. « On permet une nouvelle fois à un homme d’accaparer toutes les prérogatives et de court-circuiter le fonctionnement normal de l’État », déplore un détracteur.

Suspicion quant à son avenir politique

« C’est à la Première ministre, Rose Christiane Ossouka Raponda, de conduire l’action du gouvernement. Et c’est au président de donner des orientations en conseil des ministres. Fonctionner en marge de ce système est dangereux pour nos institutions, qui sont affaiblies au nom d’une prétendue efficacité », ajoute cette source. Même si, de Maixent Accrombessi à Brice Laccruche, cela a toujours été le cas. Surtout, cela alimente, une fois encore, la suspicion quant à l’avenir politique du principal intéressé.

Actif depuis plusieurs mois aux côtés du secrétaire général Éric Dodo Bounguendza, Noureddin Bongo Valentin est ainsi devenu, en mars, membre du bureau politique du Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir), et peut compter sur ses fidèles du Bord de mer, Jessye Ella Ekogha et Mohamed Ali Saliou, « conseillers du distingué camarade président [Ali Bongo Ondimba] ».

Une évolution logique : chargé par ce dernier de remettre de l’ordre partout où BLA avait tissé sa toile, Noureddin Bongo Valentin ne pouvait laisser le parti en dehors de sa sphère de surveillance. A priori dans l’optique de sa refondation d’ici à la présidentielle de 2023, sachant que la formation n’avait guère brillé lors de la présidentielle de 2016…

Depuis la nomination du coordinateur, les services de communication surveillent médias et réseaux sociaux pour éviter de voir son image associée à la présidentielle de 2023. Ces derniers jours, Jessye Ella Ekogha a même tenu à affirmer que la réforme de la Constitution, proposée en conseil des ministres le 18 décembre et approuvée par le Parlement depuis, n’avait « aucun lien » avec le fils du président.

Cette modification, qui prévoit l’instauration d’un collège de gouvernement (composé des présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale et du ministre de la Défense) en cas de vacance du pouvoir, avait en effet alimenté les suspicions des détracteurs de la famille Bongo Ondimba. « Il n’est pas question de se laisser embarquer dans un débat sur la succession qui ferait le fonds de commerce de l’opposition », souligne un collaborateur du coordinateur.

Le président fonctionne à la confiance

« Le président est quelqu’un qui fonctionne à la confiance. Après l’épisode Brice Laccruche Alihanga, il est naturel qu’il ait ressenti le besoin de déléguer à celui qu’il connaît le mieux. » « Pourquoi imaginer plus que cela ? » questionne un proche de la famille, qui conclut : « 2023 est encore bien loin… »